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CPE,
Crise Paroxystique Existentielle
La France doit-elle
disparaître?
par Raphaël Dargent
Strasbourg,
16 avril 2006
«Les civilisations,
elles aussi, sont mortelles. »
Paul Valéry
Notre pauvre pays n’en
finit décidément plus d’être secoué de convulsions inquiétantes. Il y a
trois mois de cela, la jeunesse des banlieues, métissée et décérébrée,
imposait sa loi, donnant à nos rues un air inédit de guerre
civile ethnique ; aujourd’hui, c’est la jeunesse lycéenne et étudiante,
prolétarisée ou bourgeoise, qui bat le pavé, puis le lance dans la
vitrine de la boutique France. Je connais quelques préposés en optimisme
qui voient dans ce ramdam des signes de santé morale : la jeunesse qu’on
disait amorphe et blasée bougerait encore et saurait se mobiliser.
L’optimisme m’a toujours semblé le caractère des imbéciles heureux.
Réjouissez-vous, messieurs : le cadavre de la France bouge encore. Les
patriotes, eux, ne sont guère optimistes. En vrai, je crois bien qu’il
faut voir dans ce grand tremblement l’expression d’une maladie
dégénérative, maladie morale justement, sorte de Parkinson national qui
laissera bientôt le pays, et nous avec, sur le carreau.
Puisque tout désormais est
prétexte à démonter la maison et à y foutre le feu, un nouveau contrat
de travail a servi d’allumette. Ce fut le CPE. Nativement nommé
« Contrat première embauche », avant d’être renommé, au gré des
manifestations estudiantines ou lycéennes, « Contrat première emmerde »
ou « Contrat pour éjection », le texte en question est aujourd’hui
enterré. Au cours de ces dernières semaines, chacun y est allé de ses
réflexions et jugements catégoriques, idéologiques ou a priori, les uns
condamnant un nouveau contrat précaire et la brutalité gouvernementale,
les autres fustigeant le blocage des universités ou une récupération
bassement politique. Les observateurs honnêtes savent bien qu’il y avait
du vrai ici et là, à gauche comme à droite, et qu’en réalité, après
avoir distinguer, dans cette affaire, le fond et la forme, on n’a pas
dit l’essentiel. L’essentiel, personne ne veut le voir. Personne ne veut
voir que le mouvement anti-CPE est l’exact révélateur de la profonde
crise sociale, politique et morale qui affecte notre pays, l’exacte
expression d’une crise pour la France proprement existentielle, une
crise qui met en question notre raison d’être au monde, une crise enfin
dont la jeunesse française, sans repères ni perspectives, est
l’innocente victime.
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I. Le monde des sociétés
anonymes contre le modèle social français
Que la France traverse une
crise sociale, ce n’est un secret pour personne. Le chômage, tel un
cancer qui ronge tout le corps social, contamine aussi l’âme du pays, et
les métastases, par lente diffusion au sein des familles, dans l’Ecole
elle-même, infectent la jeunesse dans ses ambitions professionnelles et,
pire, dans ses dispositions mentales.
De djob en
djob
J’entends dire que le CPE
était justement une disposition pour permettre de lutter contre le fléau
du chômage des jeunes. Peut-être bien. Mieux vaut sans doute un contrat
de ce type que pas de contrat du tout. J’entends, j’entends…Mais enfin,
tout de même, quelle contradiction de vouloir lutter contre la précarité
en l’institutionnalisant ? Car le CPE, et en cela les jeunes
manifestants ont raison, est une étape de plus dans la précarisation de
l’emploi. Quelle abdication que d’admettre que pour nos jeunes, il n’est
désormais d’autres solutions pour s’en sortir que d’accepter de passer
de petits boulots en petits boulots. M. Jean-Marc Sylvestre, éminent
éditorialiste économique qui truste la parole dans nombre de rédactions,
expliquait encore l’autre matin que c’était ainsi, qu’il n’y avait pas
le choix, que c’était la grande loi de l’économie, la loi indépassable,
incontournable : nos jeunes devaient admettre que dans leur carrière ils
auraient plusieurs « jobs ». Car dans ce monde-là, c’est acquis, on n’a
plus ni emploi, ni métier : on a un djob. Djob, cela dit
beaucoup en vérité, d’abord sur l’anglomanie ambiante. Récemment, le
baron Ernest-Antoine Sellière, patron des patrons européens, ex-patron
des patrons français, expliquait – en pleine semaine de la
francophonie ! – , devant un parterre de chefs d’Etats, de gouvernements
et d’entreprises, qu’il s’exprimerait, en anglais puisque c’était là
« la langue de l’économie » ! Peu de temps auparavant, c’était son
successeur, la roturière Parisot, accompagnant le couple présidentiel,
qui allait toute voilée, proprement tchadorisée (alors que personne ne
lui avait rien demandé), quémander, en vain (oui : en vain !), quelques
contrats en Arabie saoudite, cette grande démocratie devant l’Eternel !
Un bien joli djob que celui de Madame Parisot et de Monsieur
Sellière! La collaboration, oui la collaboration, n’a plus de limite
dans notre beau pays. Les affaires et le patriotisme ont rarement faits
bon ménage. Combien de grands patrons ont résisté en 40 ? combien ont
collaboré ? Djob, djob, djob ou comment faire d’une
réalité indigne une réalité acceptable et même gratifiante, tout
simplement en adoptant la langue du maître, parce que « métier », c’est
ringard, c’est pour la vie, ça sent son petit artisan, alors que djob
c’est in, c’est cool, ça mouve, ça bouge.
Je
sais bien qu’on me dira que c’est ainsi que marche le monde, qu’il faut
bien se faire à la réalité et ouvrir les yeux, sans quoi le réel finit
toujours par nous rattraper. Tout ce bla-bla contemporain m’est connu.
Pourtant, je ne vois pas au nom de quoi, nous devrions tolérer une
injustice parce que c’est un fait accompli, ou reproduire une indignité
parce que c’est le lot commun. Le monde devrait-il consacrer la
précarité ultra-libérale que la France devrait-elle l’accompagner ?
L’humanité devrait-elle s’ensauvager qu’il nous faudrait l’accepter ? Je
sais bien que le monde des sociétés anonymes existe, je sais bien
qu’il s’étend, jusqu’à prendre toute la place. On peut bien sûr se
satisfaire de ce monde-là. Chacun voit midi à sa porte. D’ailleurs, que
le gouvernement français ait décidé de passer en force avec le CPE ne
peut surprendre que les ignorants ou les naïfs. Ce type de contrat,
directement inspiré des exemples anglo-saxons, est adopté actuellement
par la plupart des pays européens. On nous expliquera qu’un tel système
fonctionne partout ailleurs, qu’il donne des résultats. « Regardons ce
que font nos voisins », répètent à l’envi les bons apôtres du
libéralisme. Mais de quels résultats parle-t-on ? Croit-on qu’il suffit
de s’en tenir aux statistiques pour juger de la valeur d’une économie ?
N’y a-t-il pas une autre réalité, bien vivante celle-là ? Que les
chiffres du chômage en Grande-Bretagne soient bons, suffit-il à juger
véritablement de la situation sociale de ce pays ? Oui, le pays de Tony
Blair n’a que 4 à 5% de chômeurs, mais c’est au prix d’une très grande
précarité. Les inégalités n’y ont jamais été aussi fortes, comme la
grande pauvreté. Combien de personnes âgées doivent-elles aujourd’hui y
travailler au-delà de l’âge de la retraite, faute de ressources
suffisantes ? Mais décidément, nos élites, toute à leur francophobie,
aiment croire que l’herbe est plus verte ailleurs. C’est ainsi que,
suivant le modèle anglo-saxon, nos gouvernements sortent régulièrement
des catégories des chômeurs des statistiques – efficace façon de faire
baisser le chômage – mais qu’a contrario augmentent le nombre de celles
qui se retrouvent au RMI. Que Ségolène Royal (malgré son opposition
tactique au CPE) ou Nicolas Sarkozy louangent le modèle blairiste –
intéressante convergence entre la gauche et la droite – est sacrément
révélateur du déphasage de notre classe politique et de son tropisme
libéral.
Les spéculateurs contre
la France
En réalité, ce qui est en
cause dans cette affaire, ce qui est en cause en ce début de XXIe
siècle, c’est la pérennité de ce qu’on a appelé « le modèle social
français ». Ce modèle est dépassé, nous expliquent les réalistes, de
toute façon trop coûteux, usé jusqu’à la corde et même utopique, presque
inconvenant. D’ailleurs, dans leurs bouches, c’est simple : la France
elle-même est devenue anachronique. Quelle peut être sa place dans le
monde des sociétés anonymes, n’est-ce pas ? Ainsi nous propose-t-on,
de ci de là, de libéraliser, de privatiser, de flexibiliser, afin bien
sûr de s’adapter à ce monde-là. En 1940 aussi, les réalistes nous
exhortaient d’accepter les faits. Il fallait déjà se plier au monde tel
qu’il était alors, ou plutôt tel qu’eux voulaient qu’il soit. Il fallait
voir le monde à l’heure de Berlin, comme aujourd’hui à celle de Londres
ou de Washington. C’était de Gaulle qui passait pour un dangereux
rêveur, exactement un inadapté ; c’était pourtant lui qui voyait juste.
Le réalisme de Vichy était au mieux un fatalisme, au pire un
illusionnisme ; il présentait une vision déformée de la réalité, en
fait une vision idéologique qui arrangeait certaines affaires.

Entendons-nous bien : ce
que je mets en cause ici, ce n’est pas le capitalisme, mais sa version
ultra-libérale, sans frein ni contrôle, sa version anti-étatique. Le
problème n’est pas le capitalisme de grand-papa, celui du petit patron
qui travaille sept jours sur sept, se bat pour rester en France, créer
quelques emplois ou les sauver – certains parleraient « d’entrepreneurs-citoyens ».
Non, le problème, c’est ce nouveau capitalisme d’actionnaires, ce
capitalisme spéculatif, ce capitalisme de fond de pensions, avide de
toujours plus de bénéfices et qui considère la main-d’œuvre comme une
variable d’ajustement, qu’il faut donc réduire et pressurer. Dans ce
capitalisme-là, le matériel humain est quantité négligeable. Voici venue
une nouvelle race d’entrepreneurs-prédateurs, friands d’OPA, qui spécule
plus qu’elle n’investit. La pente de ce capitalisme-là est aux
alliances, aux rachats, la pente est au trust. Que valent donc les
emplois dans ce capitalisme-là ? Alcatel fusionne avec l’américain
Lucent ? 9000 emplois disparaissent dans l’opération ! Tel groupe
supprime des milliers d’emplois ? Son action en bourse enregistre
aussitôt une hausse record ! GDF engrange des bénéfices importants ?
Elle supprime le lendemain 17 000 postes d’agents ! Il y a quelques
années, nous nous étonnions qu’un Etat ou une coalition d’Etats puissent
engager des « guerres préventives » ; aujourd’hui, dans le monde des
sociétés anonymes, un grand patron, qu’aucun de ses salariés n’a vu
ailleurs que sur grand écran, peut licencier préventivement. Dans
un tel système, la lutte contre le chômage et la mondialisation de
l’économie sont deux arguments bien utiles pour faire passer la pilule
de la précarité. Etrange retournement de l’histoire : c’est alors que
l’économie capitaliste a vaincu la marxiste, qu’elle donne raison à
Marx, quand il stigmatisait la tendance naturelle du capitalisme à la
concentration et dénonçait ceux qui s’appuyaient sur l’armée de réserve
des chômeurs pour maintenir les conditions sociales au plus bas.
Indépendance nationale
et…justice sociale
Alors, oui, c’est être
français et bien français, exactement français et patriote, que de
défendre notre modèle social. De Gaulle l’avait bien compris, qui
déclarait que « la politique de la France, ne se fai[sait] pas à la
corbeille » et confiait à Malraux, à la fin de sa vie, que son « seul
adversaire, celui de la France, n’a[vait] aucunement cessé d’être
l’argent ». C’est bien ce que les actuels patriotes devraient
comprendre, et ce que beaucoup ne comprennent pas. N’était-il pas
étonnant par exemple d’entendre certains porte-drapeaux du
souverainisme, non seulement défendre avec ardeur le CPE, réclamant au
passage la plus grande rigueur à l’égard des jeunes manifestants, mais
encore appeler à davantage de libéralisme, ce que Philippe de Villiers
appelle habilement un « patriotisme libérateur » et qui n’est en réalité
qu’un « libéralisme national » ? Tout de même, le vicomte de Villiers
est un étonnant personnage, qui fustige le libéralisme quand il est
européen ou mondial et le prescrit quand il est français. Tout cela, je
le crois, augure bien mal de la suite de son positionnement politique.
Car on voit mal qu’on puisse être à la fois souverainiste, c’est-à-dire
défenseur des frontières nationales, et pourtant libéral, c’est-à-dire
adepte du « laissez-faire, laissez-passer » qui nie ces mêmes
frontières.
Imaginer que les patriotes
réussiront à convaincre le peuple français, et à le rassembler, en
s’opposant aux justes revendications sociales, c’est une erreur sur le
plan des idées et une stupidité sur le plan tactique. Sur le fond, une
certaine idée de la France, c’est aussi une certaine idée de l’Homme, et
le souci de justice sociale fait partie de l’identité nationale. Toute
notre histoire l’atteste, et pas seulement depuis la Révolution
française. Les Anglo-Saxons peuvent sacrifier l’Egalité sur l’autel de
la Liberté ; pas nous. Quant à la tactique, agissant comme ils agissent,
les souverainistes, défenseurs à juste titre de l’indépendance nationale
mais sourds aux questions sociales, dénonçant à raison le péril
immigrationniste mais adeptes d’un libéralisme dur, ne récupéreront pas
seulement, comme l’ambitionne Philippe de Villiers, l’électorat de
Jean-Marie Le Pen : ils reproduiront les mêmes erreurs, les mêmes crimes
vis-à-vis des idées nationales, entraînant leur stigmatisation et
finalement leur stérilisation. Belle tactique en vérité que de se couper
de la désespérance sociale ! Passer de 5 à 15 % peut-être, mais en
rester là ! Dans notre démocratie d’opinion, est-ce contre 85 ou 80% des
Français qu’on refera la France ?
Les
patriotes doivent défendre le modèle social français. Il s’agit de
défendre ensemble, et dans un même mouvement, dans un seul et même
mouvement, tout ensemble, l’indépendance nationale et la justice
sociale. Que la France tienne bon sur son modèle et soit, à la face du
monde libéral, à la face arrogante du monde des sociétés anonymes et
des personnels jetables, de ce monde où tout peut s’acheter, se
vendre et se brader, même l’honneur, même la dignité du travailleur,
même la fierté du travail bien fait, que la France soit donc cette
exception économique, comme elle est, et doit rester, cette exception
politique et cette exception culturelle ! Ainsi pourrait-elle
apparaître, quand le libéralisme aura fait partout son œuvre, sa basse
œuvre, sa besogne, sa sale besogne, quand l’aiguille aura fait le tour
du cadran, non pas comme le mouton noir, l’affreux mouton noir qu’on
montra du doigt après son refus de voter le Traité constitutionnel
européen, non pas le mouton noir parmi les moutons de Panurge que sont
devenus la plupart des pays européens, mais le berger, celui qui ouvre
la voie, et entraîne derrière lui. Que d’autres pays que nous aient,
avant nous, libéralisé et flexibilisé, ne disqualifie nullement nos
réticences à le faire. Il ne faut pas croire que toute l’Europe se
satisfasse de telles évolutions et je sais certains pays bienheureux que
ces foutus français, ces râleurs de Français, ces égalitaristes de
Français, ces révolutionnaires de Français, tapent les premiers – comme
souvent – du poing sur la table…
C’est pourquoi, sur le
fond de l’affaire, et en dépit de tout, de la naïveté, de l’ignorance et
des excès des étudiants et lycéens, en dépit aussi de la récupération
idéologique d’une extrême-gauche toujours à l’affût du Grand Soir et
d’une certaine gauche en manque de projet, il me semble que le CPE était
un mauvais coup porté à la France, à son modèle social, et pour tout
dire à son honneur et à son âme. Le monde des sociétés anonymes
n’est pas le mien. Pas plus qu’il n’était celui de Péguy, qui écrivait
il y a près d’un siècle que « le monde moderne n’est pas
universellement prostitutionnel par luxure. […] Il est universellement
prostitutionnel parce qu’il est universellement interchangeable. Il ne
s’est pas procuré de la bassesse et de la turpitude avec son argent.
Mais parce qu’il avait tout réduit en argent, il s’est trouvé que tout
était bassesse et turpitude. » Le monde des sociétés anonymes et des
personnels jetables n’est pas le mien. Je ne m’y résoudrai jamais.
Ce monde, dur aux faibles et aux fragiles, est indigne de la France et
indigne de l’Homme. Ce monde-là n’est pas français. Et pire, peut-être,
ou c’est tout un, ce monde n’est pas chrétien.
II. Les politiciens contre
l’intérêt national
Mais cette crise
du CPE ne traduit pas seulement une crise sociale. Elle met en exergue
et révèle, s’il en était besoin, une profonde crise politique, en
réalité non pas, comme on tend à nous le faire croire, une crise des
institutions politiques mais une crise du personnel politique, celle
d’hommes qui, cédant sur les convictions par ambition et par orgueil,
n’ont plus aucune légitimité.
Les produits de la
démocratie d’opinion
Dans cette affaire
du CPE, Dominique de Villepin a pêché par orgueil. Fonçant tête baissée,
sûr de son fait, croyant qu’il pourrait tout bousculer sur son passage,
et faire fi des réactions syndicales et populaires, il a très mal
gouverné. Décidément, la France manque de chefs de gouvernements qui
savent y faire. Jean-Pierre Raffarin avait troqué le « gouvernement »
pour la « gouvernance », formule plus lâche (et anglo-saxonne) pour dire
une politique certes tendue vers le libéralisme mais qui avançait
cahin-caha et naviguait à vue. Dominique de Villepin, l’âme guerrière,
sabre au clair, s’est voulu plus offensif, mais présuma de ses forces.
Il fit deux erreurs majeures pour un homme d’Etat : celle du complexe de
supériorité et celle de l’anachronisme. Il voulut mener à la hussarde,
dans un style bonapartiste, et pour tout dire passé d’époque – de Gaulle
lui-même, qui en usa en 68, faillit s’y casser le nez – une politique de
surcroît louis-philipparde. Lui qui se voulait il y a peu défenseur du
modèle social français, apparaît désormais tel qu’il est en vérité:
économiquement libéral et politiquement arrogant. Il ne suffit pas de se
dire gaulliste pour avoir le sens politique et la trempe du Général, il
ne suffit pas d’écrire sur Napoléon pour avoir son caractère. Bien sûr,
la tâche n’est pas facile, les syndicats ayant tendance à barrer la
route à toute tentative de réforme. Mais il en a toujours été ainsi.
« Un Premier ministre est fait pour durer et pour endurer » disait de
Gaulle. On peut le regretter mais c’est ainsi : nous ne sommes plus en
1804, pas même en 1968. Dans la démocratie d’opinion, les gouvernants
sont peu de choses, leur autorité est bien fragile, leur pouvoir ne
tient qu’à un fil. Alors, ils n’osent plus gouverner : ils « gouvernancent ».
Et encore, à grand renfort de télévision, de conférence de presse, de
conseillers en communication.
Dominique
de Villepin ne déroge pas à la règle. Lui, comme les autres, a joué sur
son image, s’est construit un joli personnage, presque un sans faute
jusque-là. Il pouvait légitimement se voir, lui aussi, calife à la place
du calife. Le pire, le plus triste dans cette affaire, c’est qu’on a le
sentiment que le Premier ministre s’est entêté pour des raisons
personnelles, pour des raisons d’orgueil, pour des raisons politiciennes
aussi, afin d’apparaître plus réformateur et plus solide que son rival,
l’actuel ministre de l’Intérieur. On pourrait en rire si ce n’était pas
dramatique pour le pays. Ce n’est pas faire preuve d’autorité que d’agir
ainsi ; c’est faire preuve d’orgueil. Voilà où en est une classe
politique qui se préoccupe davantage de son image que de ses
convictions : elle passe son temps à chercher à séduire les Français
mais n’est plus capable de leur expliquer sa politique, pour la leur
faire partager. Si Dominique de Villepin avait voulu convaincre les
jeunes du bien-fondé du CPE, il aurait pris le temps de les consulter et
de leur parler. Mais l’important pour lui était ailleurs : aller plus
vite et frapper plus fort que Sarkozy-la-rupture ! L’important, c’était
l’image, la peaufiner par ambition, attraper la grosse tête, et puis,
quand la crise était là, que l’image était écornée, sauver l’essentiel,
l’honneur, par orgueil, pour la sortir haute, cette grosse tête.
Dominique de Villepin, à son tour, est victime de la démocratie
d’opinion ; il ne peut s’en prendre qu’à lui-même. Les politiciens sont
comme des enfants qui jouent avec des allumettes et s’étonnent de se
brûler les doigts. Juste retour des choses : la démocratie d’opinion
fait payer son prix fort aux ambitieux et aux orgueilleux qui nous
gouvernent. Le Capitole est proche de la roche Tarpéienne. Las, ces
bonimenteurs au large sourire, qui courent sur la plage devant les
caméras, qui s’endorment sous les lampes à bronzer, qui suivent les
prompteurs, qui s’exhibent chez Drucker, se prostituent chez Ardisson,
tutoient Karl Zéro, c’est la France qu’ils jettent dans le précipice.
Des politiciens
hors-sol
Etrange conclusion tout
de même d’une classe politique unanime, de droite comme de gauche : la
crise du CPE serait une crise de régime ! L’occasion était décidément
trop belle pour que nos politiciens ne saisissent pas l’occasion de s’en
prendre une nouvelle fois aux institutions de la Ve république,
coupables selon eux de donner trop de pouvoirs au Président de la
République, coupables aussi de faire de l’élection de celui-ci au
suffrage universel un enjeu surdimensionné. Il est un fait que le
président de la République a géré la crise de façon ubuesque mais
confiez donc la voiture la plus sûre qui soit à quelqu’un qui n’a pas le
permis : au premier virage sérieux, l’incapable chauffeur la mettra au
fossé ! Ce qui fait défaut aujourd’hui, ce n’est nullement de bonnes
institutions, mais des hommes d’Etat ! De Gaulle ne s’illusionnait pas
lorsqu’il fonda la Ve république « car, écrivait-il, en aucun temps et
dans aucun domaine, ce que l’infirmité du chef a, en soi, d’irrémédiable
ne saurait être compensé par la valeur de l’institution. » Et puis il
est tout de même étonnant que ce soit justement ceux qui contribuent
depuis vingt ans à dénaturer la constitution de la Ve République qui la
jugent aujourd’hui impropre ! Qui a affaibli les institutions sinon ceux
qui les ont appliquées ? Par exemple, jamais le général de Gaulle
n’aurait admis la cohabitation pratiquée par Mitterrand et Chirac. Et
qui a voulu le quinquennat, qui présidentialise le régime, sinon ceux
qui aujourd’hui regrettent que l’élection présidentielle dominent à ce
point la politique de notre pays ? La vérité est que les politiciens
n’ont jamais aimé la Ve République, et que, de révision en révision, ils
l’ont réduite à néant. En réalité, aujourd’hui, à l’occasion de la crise
du CPE, ils instruisent le procès d’un cadavre.
Bien
sûr, nul ne peut nier que la course à l’élection présidentielle
influence désormais tous les actes politiques. Chacun se détermine en
fonction de l’échéance électorale suprême, on joue au jeu du chat et de
la souris avec ses alliés-adversaires, les chausse-trappes et coups
tordus sont le lot commun. Tout cela est vrai. Mais est-ce suffisant
pour expliquer une telle médiocrité, un tel arrivisme, un tel défaut de
convictions défendues, un tel excès d’ambitions feintes ou affichées ?
Jamais on n’a vu autant de candidats probables, possibles ou potentiels
et jamais on n’a vu aussi peu de propositions, de programmes, d’idées
nouvelles. Qu’importe un programme, pourvu qu’on ait le bon slogan et la
gueule de l’emploi : voilà bien la logique de ces partis politiques qui
vendent l’adhésion comme des forains leur camelote – le cent millième
adhérent gagne une rencontre avec le leader –, recrutent leurs adhérents
par internet ou débauchent leurs clientèles en distribuant des pin’s
l’été sur la plage! La France est malade de sa classe politique, pas de
ses institutions !
Ces hommes justement,
parlons-en. La création de l’ENA fut certes une excellente chose. De
Gaulle n’avait pas tort de préférer les hauts fonctionnaires aux hommes
de parti. Quand les premiers servaient l’Etat de façon désintéressée,
les seconds tripatouillaient et courtisaient pour gravir quelques
échelons du pouvoir, pour grappiller quelques voix, pour épingler
quelques décorations au revers de leur veston. Las, après quarante ans
d’existence, l’ENA est devenue une machine à reproduire une élite
politique monolithique, complètement déconnectée de la réalité. L’ENA
produit en batterie, sous serre, des politiciens hors-sol comme il y a
des cultures hors-sol.
Je croise l’autre jour un
député européen connu pour ses opinions souverainistes. Je lui livre mon
opinion sur le CPE. Il s’en étonne et s’emporte, me reproche ni plus ni
moins que de ne pas savoir ce dont je parle, de ne pas connaître le
monde du travail ! J’en suis resté bouche bée. Notre homme, sorti du
moule de l’ENA, n’ayant jamais traîné ses guêtres ailleurs que dans les
dédales du Parlement européen, les couloirs des cabinets ministériels,
des organisations internationales, des officines politiciennes et autres
bureaux de la manigancerie, des petits calculs ou du tirage de ficelle,
connaîtrait-il donc le monde du travail mieux que moi, fils d’ouvrier et
petit fonctionnaire ? Beaucoup de nos politiciens sont à cette image.
Dominique de Villepin en constitue l’incarnation, quasiment la
caricature : fort de ses certitudes de haut-fonctionnaire, imbus de ses
connaissances livresques, ne s’étant d’ailleurs jamais confronté au
suffrage populaire, il prétend savoir, mieux que le peuple, ce qui
convient au peuple. Lui, il sait. Ce n’est pas la vie réelle qui lui a
appris cette vérité. Non, c’est la lecture des rapports officiels, des
enquêtes parlementaires, des livres blancs, des éditoriaux, des
sondages. Et puisqu’il sait, lui, pourquoi ne pas dirigerait-il pas la
France sans les Français ? N’a-t-on pas vu, dans les mois qui ont suivi
le référendum perdu sur la Constitution européenne, nombre de
politiciens ou de journalistes nous expliquer que le peuple français
n’avait pas mesuré exactement l’enjeu, s’était trompé et que ce faisant
il faudrait bien qu’il revote un jour ou l’autre, jusqu’à ce qu’il dise
« oui » à ses élites qui, elles, savent. L’autisme de ces gens est
stupéfiant. L’histoire nous apprend qu’il est propre au pouvoir
finissant.
Une aristocratie sans
noblesse
N’empêche : cette
classe de politiciens ressemble fort à une nouvelle aristocratie. Elle
en a tous les attributs, sauf le principal : la noblesse. C’est bien
cela : une classe de parvenus qui s’est hissé, au gré d’un parcours dans
la haute administration ou au sein d’un parti, au sommet de l’Etat ou
dans les sphères économiques et financières. Et surtout une classe qui
s’accroche au sommet, ne veut plus en redescendre et céder la place,
preuve s’il en fallait une que la place est bonne. Jacques Chirac
n’est-il pas gêné de proposer à la jeunesse française des boulots
précaires, provisoires, un avenir incertain, mouvant et flexible quand
il se promène dans les hautes sphères depuis …1962 ? Quarante-quatre ans
sans toucher le sol ! Quatre-quatre ans de voitures à chauffeur,
d’escortes motorisées, de défraiements, d’avions affrétés ;
quarante-quatre ans de soirées mondaines, de buffets dînatoires, de
frais de bouche ; quarante-quatre ans de voyages officiels, d’hôtels
particuliers, de logements de fonction ; quarante-quatre ans
d’indemnités parlementaires, ministérielles, présidentielles. Une classe
aussi qui, au sommet, se reproduit. Ainsi voit-on beaucoup de ministres,
fils de ministres et petit-fils de ministres. Il me semble qu’on
appelait cela des dynasties …au temps de l’Ancien régime. Telle est la
société des partisans du CPE et du CNE : un bas peuple jetable de son
boulot du jour au lendemain, sans explications ni préavis, et une élite
pour l’éternité dans les hautes sphères. Mobilité et précarité en bas,
stabilité et confort en haut. Comment ces gens pourraient-ils connaître
le peuple, eux qui vivent si loin de lui, et si différemment, à
l’opposé ? À peine le Premier ministre nous parle-t-il de la crise du
logement qu’un sien Ministre se prend les pieds dans le tapis d’un
appartement de fonction de 600 mètres carrés, en plein cœur de Paris, et
hors ministère. On nous verbalise sans aucune tolérance pour des
dépassements de vitesse ? Voici qu’on apprend que le Premier ministre
lui-même dépasse allègrement et impunément les vitesses autorisées. On
pourrait ici multiplier les exemples. Il y a quelques temps de cela, un
ami m’invita pour manger à Bercy, dans le sein des seins du Ministère de
l’Economie et des Finances, dans le restaurant réservé aux hauts
fonctionnaires. À l’issu d’un repas digne des plus grands restaurants,
on nous présenta un petit papier que je pris bêtement pour l’addition.
M’apprêtant à régler ma part, mon ami m’arrêta et m’expliqua que c’était
là une note de frais qui lui serait remboursée sur simple présentation,
et qu’en fait d’invitation, je payais bien mon repas …par le biais de
mes impôts ! C’est ainsi, aussi, que l’on grève les comptes de l’Etat.
Il
est bien loin le temps où le général de Gaulle payait jusqu’au facture
d’électricité de ses appartements à l’Elysée et les timbres de ses
courriers personnels ! Il est bien loin le temps où il expliquait à
Alain Peyrefitte qui prenait ses fonctions ministérielles : « Vous
n’entrez pas au gouvernement pour les honneurs, mais pour la mission.
C’est-à-dire pour le service. Le service de la France. Il commence par
le service de l’Etat. […] Ministre, cela signifie serviteur. » La
nouvelle aristocratie au pouvoir se sert mais ne sert pas la France.
Toute sa politique tend à défaire l’Etat. Elle s’adresse à la France d’en-bas,
de l’entresol et de la cave, du haut de sa tour d’ivoire. De surcroît,
elle profite des délices du pouvoir sans l’exercer réellement, en « gouvernançant »,
et refuse d’en assumer les contraintes, puisqu’elle refuse de
démissionner lorsqu’elle est désavouée.
De l’aristocratie, cette
classe de politiciens a tous les défauts. Elle est courtisane bien
qu’inconstante, lâche bien qu’intéressée, ambitieuse bien que médiocre.
Elle aime parler mais n’a rien à dire, disserte sur les idées des
autres, se construit une image à défaut de disposer d’un caractère. Du
gouvernement, elle ne veut que l’apparence, du pouvoir que les délices,
de la République que les ors. Elle prospère sur l’absence d’une autorité
supérieure, monarchique – un chef d’Etat digne de ce nom – ou
démocratique – un peuple résolu à reprendre son destin en main. Sa
légitimité est pourtant en berne. Elle voudrait désespérer la jeunesse
qu’elle ne s’y prendrait pas autrement.
III. Le naufrage de la jeunesse
française
Un pays qui n’est pas
capable de parler à sa jeunesse, de se faire comprendre d’elle, et qui
refuse de l’entendre, est un pays sans avenir. Notre jeunesse, dont les
aînés ont naufragé l’horizon, est désespérée. Une désespérance qui
désormais peut s’exprimer dans la violence. Mais le drame dans cette
affaire, qui révèle une profonde misère intellectuelle, c’est que la
jeunesse française, ignorante des fondamentaux du pays, n’a aucunes
références nationales susceptibles de la guider. Et ce n’est pas un
communisme de bazar qui la tirera d’affaire.
Iconolâtrie
révolutionnaire
Au-delà
de la grande masse des suivistes, des absentéistes et futurs
abstentionnistes, un point concernant la jeunesse française m’a frappé
dans ces manifestations : c’est la radicalisation révolutionnaire sans
fondement idéologique d’une part d’entre elle. Radicalisation sans
fondement en effet, s’il l’on en juge par le nombre étonnant de ceux qui
affichaient calicots rouges et noirs, arboraient donc, apparemment, des
opinions communistes ou anarchistes mais qui, en même temps, étaient
bien en peine d’expliquer quoi que ce soit de cohérent sur le sujet.
Frappant aussi l’apparence physique et vestimentaire de ces jeunes gens.
Comme un relent des années 70, style débraillé, vaguement baba-cool. À
regarder de près les manifestations, à écouter les porte-paroles du
mouvement, on est surpris d’un tel mimétisme. Comme si la jeunesse
d’aujourd’hui se voulait le miroir de celles de la fin des années 60 et
des débuts 70. Il y a certes un lyrisme et une iconographie
révolutionnaires susceptibles de fasciner la jeunesse, a fortiori une
jeunesse pour le moins désabusée, désorientée, déstructurée. Mais les
soubassements doctrinaux font cruellement défauts à tous ces jeunes.
Pour rejeter le capitalisme, nos surgeons révolutionnaires sont prêts à
s’afficher communistes ou anarchistes, mais en ignorant tout de ces
idéologies, de leurs concepteurs, de leurs chefs historiques, de leurs
histoires. Génération née autour de 1989, au moment de la chute du Mur,
ces jeunes n’ont aucune représentation concrète de ce qu’était le
système communiste. « Cheveux longs, idées courtes », la formule
exagérée et sans doute fausse utilisée en 1968, prend ici tout son sens.
Car depuis 68, l’idéologie s’est effondrée, l’être révolutionnaire s’est
dissous dans le capitalisme, et ne reste que l’apparence, l’image, le
look.
En réalité, cette
jeunesse-là est victime de son époque. Abreuvée d’images, intégralement
structurée par elles, elle est absorbée par elles. Elle croit dominer le
monde des images, et c’est le monde des images qui la domine. Ainsi
peut-elle sans problème s’afficher révoltée, anarchiste ou communiste,
tout en éprouvant une fascination pour les marques. Cette jeunesse-là
refuse certes le monde tel qu’il va, sans voir qu’elle en fait partie,
qu’elle en est même un maillon, un rouage indispensable, un instrument
de diffusion. Sa colère elle-même est intégrée au système, digérée par
lui, canalisée par lui. Elle y participe. Sa révolte est une figure de
mode. Il me semble que quelques publicités illustrent parfaitement cette
récupération des symboles ou des attitudes révolutionnaires par le
système. Dans l’une, on voit des citoyens se révolter et engager un
début de manifestations contre …le prix des forfaits des téléphones
portables ; dans une autre, même révolte et même manifestation au profit
…d’une grande marque automobile ; dans une troisième, on projette les
portraits de Mao, Guevara, Gandhi, etc… pour vanter les mérites, me
semble-t-il, d’un fournisseur d’accès internet de rang mondial. C’est un
fait : en quarante ans, les soixante-huitards sont devenus patrons de
pub, dir’ de com’. Les jeunes d’aujourd’hui arborent le portrait d’Ernesto
Guevara, brandissent le drapeau rouge, font la révolution, mais Guevara
est une icône, le drapeau rouge est un logo, et la révolution un style.
Voyez comme dix ans après la suppression du service militaire,
suppression que la jeunesse volontiers anti-militariste réclamait, le
kaki est à la mode et le treillis dans le vent. Alors, oui, ces jeunes,
inconscients de leur contradiction et de leur instrumentalisation, se
réduisent à une caricature, une image hurlante et frappante mais vidée
de tout contenu. Paraître un rebelle, et même un rebelle armé, mais ne
pas l’être. Défiler dans les rues, comme on défilerait sur un podium.
Une enveloppe sans message.
Même
dans la révolution, la jeunesse n’a pas de repères, si ce n’est quelques
images du passé. Sa révolution, c’est une photo sans titre ni
explication, un reportage filmé sans commentaires. Ces jeunes gens n’ont
pas compris, et ne peuvent décidément pas comprendre que le communisme
comme le capitalisme sont les deux faces d’une seule et même réalité
matérialiste. Seulement ce matérialisme, les jeunes seraient bien en
peine de le combattre : ils sont nés dedans, en sont tout imprégnés, la
consommation est inscrite dans leurs gènes. La seule révolution qui
vaille, s’il en fallait une, serait celle de l’esprit, de l’esprit
contre la matière. Ce serait, je crois bien, une authentique révolution
française. Encore faudrait-il pour cela croire en quelque chose.
Violence, désespérance
et nihilisme
Briser quelques vitrines,
brûler quelques voitures ne suffit pas à faire un révolutionnaire, mais
cela suffit à faire un voyou. C’est bien ce qu à quoi en est rendu une
part de la jeunesse française, une jeunesse perdue, proprement égarée
parce qu’on a de longue date saccagé ses espoirs, naufragé ses
ambitions, et sacrifié son avenir. Cette violence ne dit rien d’autre
que la désespérance d’une génération sans repères ni perspectives et
qui, faute de discours structuré, casse ce qui lui résiste et vole ce
qu’elle n’a pas. Les poings parlent quand les rêves se sont envolés et
que les mots décidément manquent. Ainsi a-t-on vu souvent la violence la
plus stupide s’exprimer lors de l’occupation de lycées et d’universités.
Violence verbale quand, exemple entre mille, la presse de Nancy s’est
fait l’écho du déroulement d’une Assemblée générale dans laquelle les
insultes sexistes et racistes ont fusé, les uns et les autres ne
s’écoutant pas, se coupant la parole, hurlant leur haine…. Violence
verbale encore quand, ici ou là, on tague sur les murs des amphis ou
dans les halls d’accueil des slogans non pas politiques mais exactement
injurieux et obscènes à l’égard du pouvoir en place. « Sarkozy, suce ma
bite », « Villepin, enculé », beaux slogans révolutionnaires en vérité
et qui en disent long sur l’univers mental d’une partie de cette
jeunesse estudiantine. Violence physique aussi quand on brise le
matériel, jette les ordinateurs par les fenêtres, brûle des livres
anciens. Violence physique encore, lorsqu’on empêche, y compris à coups
de poings, ceux qui veulent étudier de le faire.
Tel
est l’état de notre jeunesse, au moins d’une part d’entre elle. Mais
peut-on lui en vouloir ? Cette jeunesse, notre monde matérialiste et
nihiliste, l’a gavée, exactement gavée comme on gave une oie,
c’est-à-dire sans véritable possibilité d’y échapper, de films et de
clips porno, de films, de jeux, et de rap ultra-violents. Qu’on
comprenne bien dans quel monde nous avons fait naître ces enfants. C’est
ce monde-là que nous avons construit et que nous offrons à ces jeunes.
Qui peuvent-ils ? Ils sont abaissés – non pas élevés (où est l’élévation
ici ?) – au lait de cette violence. Cette violence, en désespoir de
cause, ils la retournent contre eux. Est-ce le signe de la bonne santé
morale de la jeunesse, ce taux de suicide, cette consommation
d’anti-dépresseurs ou de stupéfiants ? Ce monde est-il joli, est-il
épanouissant, est-il humainement acceptable, que nos jeunes cherchent à
tout prix à l’éviter, à l’oublier, à s’en extraire, provisoirement ou
définitivement ?
Il y a de quoi avoir la
nausée quand des gens installés, et bien installés, responsables de ce
monde-là, instrumentalisent et récupèrent la désespérance de cette
jeunesse. Quand les professeurs battent le pavé avec les lycéens, quand
les chefs d’établissements scolaires fournissent les mégaphones, quand
les recteurs d’académies cautionnent, voire encouragent, en s’opposant à
leur propre ministre…. Comment ces gens, portant beau et bien portants,
pour certains anciens soixante-huitards, osent-ils récupérer le
désespoir de cette jeunesse qui n’a d’autre perspective que celle de
vivre moins bien qu’eux, moins bien que ses parents ? Comment
ces gens, nantis d’une autre génération, nés après la guerre,
s’épanouissant pendant les Trente Glorieuses, assurés de rester toute
une vie dans un même emploi, partant à la retraite à 60 ans, travaillant
35 heures, ayant vu pourtant leur pouvoir d’achat tripler, et malgré
tout creusant tous les déficits de la Sécurité sociale, polluant à qui
mieux mieux, renversant les valeurs d’autorité et de transmission,
libérant jusqu’à l’excès les moeurs, abandonnant le pays à l’Europe des
marchands et au flux migratoires, peuvent-ils se permettre de proposer à
leurs enfants ou petits-enfants de telles perspectives, celles de passer
de djob en djob, de travailler jusqu’à 67 ou 68 ans pour
peu que la retraite existe encore dans trente ans, d’accepter des
baisses de salaire parce que, vous comprenez, les Chinois eux se
contentent de peu, d’encaisser les déremboursements de médicaments pour
reculer tant qu’on peut l’écroulement de la Sécu, et encore de vivre
avec les risques écologiques, ceux du sida et les violences
inter-ethniques ?
Voilà la France que cette
odieuse génération qui avait vingt ans en 68 laisse à ses enfants et
petits-enfants, la France qu’elle a construite, ou plutôt laisser
déconstruire. Il y a longtemps, l’espérance, valeur chrétienne, était
une valeur française. Péguy louait la « petite fille Espérance » et
« l’espoir » faisait partie du vocable gaullien. C’était dans l’autre
siècle, c’était il y a mille ans. Aujourd’hui, la jeunesse française,
abandonnée sans boussole ni carte dans une jungle post-moderne, rendue à
la merci des marchands, privée de tous référents autres que matériels ou
physiques, sacrifiée à l’hédonisme et à l’irresponsabilité de ses aînés,
réalise avec brutalité, interdite devant tant d’injustice, qu’elle n’a
de choix qu’entre le désespoir et le saccage.
________________________
Qu’on fasse donc le
véritable bilan de cette crise du CPE et on verra qu’elle pose de façon
extrême, de façon paroxystique, la question de l’existence de la France,
de sa survivance dans le monde qui s’avance, ce monde des sociétés
anonymes et des personnes jetables, ce monde des politiciens sans foi ni
loi, ce monde de la plus grande matérialité et de l’éradication des
valeurs et de l’esprit. Oui, la question se pose : la France a-t-elle
encore un sens, une raison d’être dans ce monde, et si elle l’a,
a-t-elle encore seulement les moyens, et la volonté, de se battre contre
ce monde-là ? C’est à cette question, et à aucune autre, que la jeunesse
française devra répondre. C’est ce défi gigantesque qu’elle devra
relever. Il n’y a pas une chance sur un million qu’elle puisse y
parvenir. Elle ne le pourra, et c’est une infime chance, une
infinitésimale chance, que si elle puise aux fondements de la
civilisation française, que si elle s’y ressource moralement et
spirituellement, que si elle dresse à la face du monde finissant, et
contre les politiciens, l’insolent espoir d’une révolution humaniste.
n
Cet éditorial a
également été publié sur
le site du Stalker
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