|
La
France, un peau de chagrin
De la haine de soi
au déchaînement de
la violence
par Raphaël Dargent
Strasbourg,
8 janvier 2006
« Aimer son pays, en être
fier, agir pour lui ». Tels sont les mots, stupéfiants dans sa bouche,
qu’employa Jacques Chirac lors de ses vœux aux Français. Puisque tout
arrive et que le vent de l’Histoire tourne, voilà donc, au cœur d’un
discours convenu et ponctué de gestes mécaniques de la main, le
président-caméléon qui réhabilite le beau mot de patriotisme. C’est
toujours cela de pris, me direz-vous. Mais peut-il seulement faire
illusion celui qui n’a eu de cesse depuis trente ans de trahir le
gaullisme et d’affaiblir la France ?
Quatre jours plus tard,
lors de ses vœux à la presse, alors que le pays est sous le choc du
détournement du train Nice-Lyon et des violences inouïes auquel un tel
acte a donné lieu, le même Jacques Chirac, après avoir jugé
« inacceptables » de telles violences – « inacceptables », c’est un mot
bien neutre en réalité, « scandaleuses », « monstrueuses »,
« horribles », « barbares » eussent été plus appropriés – annonça la
prochaine réécriture de l’article de loi contesté sur le rôle positif de
la colonisation, article qui fit grand bruit du fait de l’émoi du
pouvoir algérien et de l’activisme de quelques associations antillaises,
en cela bien relayés par une gauche indigne et de surcroît amnésique.
Pourquoi lier les deux
évènements ? Mais parce qu’ils le sont évidemment ! En effet, qui ne
voit qu’il y a un lien direct entre la multiplication des actes de
repentance que la France est sommée d’accomplir et le déchaînement de
violences gratuites à forts relents identitaires, entre la francophobie
ambiante et la montée d’un racisme anti-français ?
Histoire officielle et
repentance
Il ne s’agit pas ici de
prendre parti sur le fond du dossier de la colonisation. Pour tout dire,
il y a bien longtemps que je considère que nous n’avions rien à faire
dans ces contrées éloignées et que, tout bien pesé, l’aventure nous a
apporté plus d’ennuis que d’avantages – mais las, c’était l’époque de
« la course aux clochers » et de la concurrence entre nations
européennes. Passons.
S’il est vrai que ce
n’est pas le rôle d’une loi de dire l’Histoire, on ne peut pas, comme
l’affirme Jacques Chirac, prétendre qu’en « France, il n’y pas
d’histoire officielle. » Les historiens ont beau travailler avec sérieux
et veiller à l’objectivité – ce qu’ils font presque tous – l’Histoire,
en France comme ailleurs, est toujours celle du pouvoir en place.
Gageons par exemple que l’histoire de la Seconde guerre mondiale serait
aujourd’hui fort différente si c’est Hitler qui avait gagné la guerre!
Gageons que les jugements de nos manuels scolaires sur le maréchal
Pétain et le général de Gaulle ne seraient pas les mêmes ! Gageons
encore que si l’URSS avait finalement remporté la Guerre froide, nous ne
porterions pas le même regard sur le Goulag ! Gageons donc que si la
France avait gagné la guerre d’Algérie, l’assemblée algérienne ne se
serait pas émue de l’article sur le rôle positif de la colonisation !
C’est en ce sens qu’on peut dire qu’il y a bien une histoire officielle
ou dominante. Toutes les vérités qui dérogent à cette histoire-là sont
immanquablement condamnées ou interdites d’expression. C’est ainsi qu’on
ne peut plus dire désormais, au risque d’être accusé de
« révisionnisme » historique, que la colonisation, absurde et
condamnable par elle-même, a eu des aspects positifs – ce qui est
pourtant incontestable. (D’ailleurs, que ceux qui s’offusquent à juste
titre de la colonisation française d’il y a deux siècles manifestent la
même intransigeance avec la colonisation culturelle ou démographique
dont aujourd’hui est victime la France, et l’Europe toute entière!)
Dernier exemple en date de
cette intransigeance et des ravages de l’« historiquement correct » :
l’universitaire Olivier Pétré-Grenouilleau, spécialiste de la question
et auteur d’un remarquable ouvrage sur « Les traites négrières », vient
d’être accusé de révisionnisme et traduit en justice par un collectif
des Antilles au seul motif qu’il affirme, preuves à l’appui, que les
traites négrières ne furent pas le seul fait des Européens mais
également des Arabes et des Africains eux-mêmes ! L’historiquement
correct, que dénonçait il y a deux ans Jean Sévillia dans un ouvrage
indispensable, n’en finit donc pas de faire des ravages. « Analysant le
monde d’hier d’après les critères de notre époque, l’historiquement
correct traque l’obscurantisme, l’impérialisme, le colonialisme, le
racisme, le fascisme ou le sexisme à travers les siècles. Que ces mots
n’aient pas de sens hors d’un contexte précis, l’historiquement correct
s’en moque : son but n’est pas de comprendre le passé, mais d’en fournir
une version conforme à la philosophie dominante. »
On ne peut mieux dire.
Le procès perpétuel de
la France
Pourquoi une société
oublieuse de son passé craindrait-elle l’anachronisme ? Pourquoi un
peuple rivé à l’instant présent, sans recul ni perspective,
redouterait-il l’injustice ? Qu’aurait-on besoin d’une conscience
historique (et d’une conscience tout court) et d’un peu de la foi de nos
ancêtres quand il y a le Tribunal pénal international ou la Cour
européenne des Droits de l’Homme ? Au contraire, nous vivons l’absolue
loi du présent et à cette aune tout le passé est revisité. Prétention de
l’homme moderne ! Notre temps se veut d’éternité, nos valeurs
indépassables, nous prétendons être les derniers.
Dans ce contexte, la
France est régulièrement traînée au banc des accusés. Il n’y a pas
jusqu’à notre hymne national qui ne soit contesté, jugé trop violent ou
trop « nationaliste ». Faut-il rappeler que c’est Jacques Chirac
lui-même qui ouvrit l’ère de cette repentance devenue endémique, lorsque
le 16 juillet 1995, il évoqua la responsabilité de la France – de la
France et non pas de l’Etat français, non pas de Vichy – dans les
persécutions contre les juifs. Se rendait-il compte que disant cela, il
reconnaissait en fait la légitimité de Vichy (Vichy, c’était donc la
France ?), contredisait, lui le prétendu gaulliste, Charles de Gaulle
lui-même, et faisait du Général le traître que Pétain dénonça ? Qu’on
s’en souvienne tandis qu’il nous parle aujourd’hui de patriotisme :
contre la France, c’est lui qui tira le premier. J’aime à citer ce
proverbe chinois : « Le poisson pourrit toujours par la tête ! »
Dernièrement, ce fut donc
le tour de Napoléon d’être condamné. C’est ainsi qu’on vit les autorités
françaises boycotter le bicentenaire de sa plus grande victoire,
Austerlitz, alors même qu’elles avaient peu de mois auparavant envoyé le
porte-avion Charles-de-Gaulle, fleuron de notre marine, célébrer la plus
sévère défaite de la marine française,Trafalgar. Bel exemple de haine
de soi ! Symbole d’entre les symboles : le 2 décembre dernier, pendant
que le service minimum de la célébration était assuré par quelques
troupes devant la colonne Vendôme, Jacques Chirac faisait le paon …au
Mali ! Quant à Dominique de Villepin – Villepin qui écrivit « Les
Cent-jours », Villepin le napoléonide –, il était en visite à Amiens
pour évoquer …la non-discrimination ! Le Premier ministre expliqua,
lorsque l’on s’en étonna, qu’il n’y avait « pas de consensus autour
d’Austerlitz » ; il cédait ainsi à la pression de quelques associations
communautaires d’Antillais, de Guyanais et Réunionnais qui accusaient
l’Empereur d’avoir rétabli l’esclavage, et donnait crédit aux inepties
professées à grand renfort de médias par un certain Claude Ribbe lorsque
celui-ci n’hésitait pas, loin de toute vérité historique, à comparer
Napoléon à Hitler et à mettre sur le même plan les 20 000 individus
concernés par le rétablissement de l’esclavage et les millions de
déportés morts sous le joug nazi ! On en finira décidément jamais
d’admirer le courage des plus autorités de notre pays. Aux
« indigènes de la République » qu’on n’osa pas froisser, l’historien
Pierre Nora répondit dans un « plaidoyer pour les indigènes
d’Austerlitz » dans Le Monde du 12 décembre : « La France ? Elle
se décommande, elle se fait toute petite, elle se fait excuser, elle se
cache derrière son petit doigt. » Quant à l’historien Thierry Lentz,
président de la Fondation Napoléon, tout en ne niant pas les faits, il
les mit en perspective et précisa dans Le Figaro du 22 décembre :
« Pendant tout l’épisode, c’est bien l’Angleterre qui eut le monopole de
la traite dans le monde et ne s’en priva pas, ce que les tabloïds
britanniques ont, eux, passé sous silence dans leur récent déchaînement
de francophobie au sujet du « French Hitler » qu’aurait été Napoléon. »
Comment veut-on après une telle honte que quelques rappeurs n’écrivent
pas ses fortes paroles : « Je pisse sur Napoléon et le général de
Gaulle » ? Comment veut-on après ça que des jeunes déstructurés,
désorientés, déracinés, aiment notre pays et veuillent sa réussite ?
Comment des Français d’adoption ou issus de l’immigration pourraient-ils
aimer la France quand ses plus hautes autorités ne l’aiment pas
elles-mêmes ? Il s’agit aujourd’hui de bannir toute fierté nationale et
de se complaire dans l’autodénigrement. On attend la suite. A quand le
procès des Croisades ? à quand celui de la Révocation de l’Edit de
Nantes ? à quand celui d’Auguste Thiers ?
Cette sale besogne qui
consiste à réécrire l’histoire de France pour la noircir, est aussi une
vaste entreprise de lavage de cerveaux. La Gauche s’y complaît. Depuis
2001, Bertrand Delanoë s’est engagé dans une politique de renomination
des rues de Paris pour satisfaire aux revendications de toutes sortes
d’associations communautaires. C’est ainsi par exemple qu’il a débaptisé
la rue Richepance, du nom du général coupable selon des associations
noires d’avoir réprimé la révolte des noirs de la Guadeloupe et
justement rétabli l’esclavage sur ordre de Bonaparte…
Amnésie de la Gauche,
lâcheté de la Droite
La Gauche a la mémoire
courte, tellement courte d’ailleurs, qu’elle s’oublie elle-même et ne
sait plus qui elle est ni dans quel sens elle doit aller, vers Bayrou ou
dans la direction de Besancenot. François Hollande ou Jack Lang
étaient-ils bien inspirés de faire le procès en colonisation de la
Droite quand on sait qu’en 1880 c’est la Gauche de l’époque, désireuse
d’apporter « la civilisation » au reste du monde, qui réclamait la
colonisation, et la Droite, plus soucieuse des deniers publics et de
l’Alsace-Lorraine, qui y était hostile ? Jules Ferry, qu’on loue pour sa
politique scolaire, ne fut-il pas surnommé Le Tonkinois, eu égard
à son engagement colonial ? La Gauche, toujours prompte par ailleurs à
donner des leçons d’anti-racisme au peuple français et à accuser la
Droite de frayer avec l’extrême-droite, a-t-elle oublié l’antisémitisme
de Jaurès ? Et instruira-t-on un jour le procès des « compagnons de
route » du communisme comme on instruisit à juste titre celui des
collaborateurs avec le nazisme ? Chance pour la Gauche : le peuple
français ne connaît pas son histoire et ces vieilles lunes se sont
perdues dans les limbes de la modernité matérialiste.
Il faut en convenir :
l’histoire est toujours celle du vainqueur et en l’occurrence la Gauche,
ses valeurs, son idéologie, sa vision de la France et du monde, ont
gagné sur toute la ligne. La Droite a abdiqué ses valeurs propres,
l’autorité, la tradition, le pragmatisme, la liberté pour céder à
l’égalitarisme, au droits-de-l’hommisme, au progressisme de la Gauche.
Il suffit pour s’en convaincre d’écouter les paroles consensuelles et
bien-pensantes de Jacques Chirac et celles, verbeuses et jésuitiques, de
son disciple Dominique de Villepin, lyrique Premier ministre qui s’aime
davantage qu’il n’aime la France. Et quand certains à droite tentent de
briser le consensus pour rétablir quelques vérités premières, ils sont
cloués au pilori, accusés de toutes les tares et tous les extrémismes.
S’excuser d’être
français
Encore une fois, me voici
amené à faire l’éloge de Nicolas Sarkozy, chose proprement ahurissante
il y a encore peu. Je sais bien que d’autres que lui parlent vrai mais
parmi ceux qui peuvent raisonnablement succéder à Jacques Chirac à la
Présidence de la République, l’actuel Ministre de l’Intérieur est le
seul à le faire avec autant de netteté. Il faut lui reconnaître cette
grande qualité : il ne craint pas de mettre sa popularité en jeu
lorsqu’il dit les choses telles qu’elles sont et conteste la repentance
ambiante.
Ainsi quelle ne fut pas
ma satisfaction lorsque je l’entendis, alors qu’il était interrogé sur
France 3 le 7 décembre dernier au sujet de la fameuse loi concernant la
colonisation et sur Austerlitz, affirmer avec force « qu’il faut cesser
avec la repentance permanente en France pour revisiter notre histoire.
(…) cette repentance permanente qui fait qu’il faudrait s’excuser de
l’histoire de France, permettez-moi de vous le dire, parfois touche aux
confins du ridicule. (…) Les Anglais, ça ne les gêne pas de fêter
Trafalgar. Permettez-moi de vous dire qu’on ne peut pas réduire Napoléon
aux aspects négatifs de son action. Et ne pas célébrer Austerlitz n’a
pas beaucoup de sens. Donc justement, laissons les historiens faire ce
travail de mémoire, et arrêtons de voter sans arrêt des lois pour
revenir sur un passé revisité à l’aune des idées politiques
d’aujourd'hui. C’est le bon sens. » Quelle ne fut pas aussi ma
satisfaction de lire sous sa plume ceci : « Nous assistons à une dérive
préoccupante. Tout semble bon pour instruire le procès de la France et
faire assaut d’auto-dénigrement. » Puis, dans une allusion à peine
voilée à l’intervention du président de la République : « On assiste au
développement en France chez certains individus et parfois même au sein
de l’État à une tendance irrépressible à la repentance systématique. »
Fustigeant la « funeste inclinaison au reniement de soi », le président
de l’UMP feint de s’interroger : « Finira-t-on, un jour prochain, par
s’excuser d’être français ? » Peut-on être plus clair ? Dans la lâcheté
ambiante, qui confine parfois à la collaboration pure et simple avec les
adversaires de la France, les paroles de Nicolas Sarkozy font du bien.
Je sais bien ce que l’on
va dire. J’entends déjà la critique poindre : « Il est devenu sarkozyste ! »
Il faut pourtant que les choses soient bien claires : je ne serai jamais
ni « sarkozyste », ni « villepiniste », ni « villiériste », ni
« chevènementiste » ni quoi ce soit d’autre. Je déteste les écuries. Je
n’ose même plus me dire « gaulliste » eu égard au nombre d’opportunistes
et d’hurluberlus qui se définissent comme tel. La seule étiquette que je
revendique est celle de « patriote », étiquette intemporelle et qui
n’appartient à personne. C’est pourquoi, et afin de répondre par avance
à mes contradicteurs, je peux d’ores et déjà annoncer qu’en 2007, je
soutiendrai, au premier tour puis au deuxième tour, le candidat qui
selon moi défendra le mieux les intérêts de la France. Voilà ce que j’ai
toujours fait, en conscience, depuis que j’ai l’honneur de pouvoir
voter. Il se peut, en tous les cas il n’est pas exclu, qu’au deuxième
tour, ce candidat soit Nicolas Sarkozy. J’ai pour habitude de juger sur
pièce et non par principe. J’ai suffisamment critiqué Nicolas Sarkozy et
sa politique pour avoir le droit de reconnaître quand il a raison. Or,
dans ces affaires de repentance et de haine de soi, c’est lui qui a
raison.
Quelques « jeunes
gens » bien tranquilles…
J’ai dit déjà, dans un
article précédent, combien le Ministre de l’Intérieur avait également eu
raison lorsqu’il qualifia les auteurs des émeutes urbaines de novembre
dernier de « racailles » et de « voyous » alors que le Président de la
République et le Premier ministre, la Gauche et les médias bien-pensants
ne voulaient y voir que des « jeunes ». Et bien, nous venons la semaine
dernière de vivre, à une échelle moindre, la même situation. Alors qu’on
apprit, avec trois jours de retard, qu’une cinquantaine de barbares
avaient investi le 1er janvier au matin le train Nice-Lyon, tout
saccagé, rançonné et violenté les passagers, créant une véritable
panique, les médias continuaient, en évoquant les responsables de tels
actes, de parler de «jeunes gens ». Il faut être bien charitable pour
souhaiter que ceux qui persistent à utiliser un vocable aussi lâche ne
croisent jamais, pour leur malheur, cette sorte de « jeunes gens » !
C’est Nicolas Sarkozy à
nouveau qui rétablit les mots dans leur sens et condamna, lors du
journal de vingt heures de TF1, cette scandaleuse expression. Et le
Ministre de regretter que la plupart de ceux qui avait été arrêtés avait
dû être relâchés du fait de leur âge, ordonnance de 45 oblige. Ce qui
n’empêchait pas pour sa part Jacques Chirac d’assurer le plus
solennellement du monde que « les auteurs de tels actes seraient
punis » !
Le fait est que parmi la
poignée qui fut arrêtée, se trouvaient nombres d’étrangers ou de jeunes
Français d’origine étrangère. Qui peut contester le fait qu’il y a bien
une composante identitaire à ces violences ? Qu’on me comprenne bien. Je
ne dis pas, je n’ai jamais dit, que c’était là la seule composante, je
ne dis pas, je n’ai jamais dit qu’il n’y avait pas aussi une composante
proprement sociale. Je ne fais pas non plus d’amalgame et je ne condamne
pas toute une catégorie de la population française ou vivant en France
parce que certains de ses membres commettent les pires actes. Mais les
faits parlent d’eux-mêmes. Qu’on en juge. Petite ville de l’orléanais :
une bande de ces « jeunes gens », casquettes vissées sur le crâne, doigt
levé bien haut, insultent les passants, leur promettent que « le pays
sera bientôt à eux, qu’ils vont faire régner la terreur », ils crachent
sur certains, des grands-mères sont moquées. A Epinal, une semaine
après, devant un centre commercial, même scène mais ce sont des jeunes
filles qui invectivent la foule et promettent au pays, le leur, aux
sales Français, qu’elles sont, le même sort. Comment se peut-il que ces
deux exemples, éloignés de plusieurs centaines de kilomètres, que des
personnes dignes de foi m’ont personnellement racontés, n’illustrent pas
un phénomène plus général ?
C’est pourquoi j’ose dire
qu’il y a un lien entre le désamour français que j’ai évoqué plus haut
et ces violences gratuites à relents identitaires ou communautaires. Je
ne prétends pas que ce lien soit nécessairement de cause à effet mais
j’affirme que le procès instruit perpétuellement à la France est un
facteur aggravant. On ne peut accréditer sans cesse l’idée selon
laquelle la France s’est rendue coupable de ségrégation, d’esclavagisme,
de torture vis-à-vis d’Algériens, d’Africains, d’Antillais et s’étonner
après cela que des jeunes issus de l’immigration, en désespérance
sociale et faute de repères, en veuillent à la France et aux Français.
On n’est pas aimable lorsque l’on ne s’aime pas soi-même.
Pour une réforme
intellectuelle et morale
Qu’est donc devenu notre
pauvre pays en si peu de temps, en trente ans à peine ? Comme il est
loin le temps où l’historien Pierre Chaunu pouvait écrire : « Dans
l’esprit des Français, à quelque famille qu’ils appartiennent, à partir
de motivations différentes, l’image de la France est gratifiante. (…)
La France a reçu, au ciel des mots et des entités sociales, dès le
berceau, une charge affective exceptionnellement forte et vivace. »
Comme il est loin le temps où son Président se faisait « une certaine
idée de la France », la comparant à « la princesse des songes », à « la
madone aux fresques des murs » !
La France est un peu comme
la peau de chagrin décrite par Balzac en 1831 : c’est comme si à chacune
des émotions qu’elle avait fait partager, à chacune des idées et des
œuvres qu’elle avait offertes au monde, à chacune des grandes choses
qu’elle avait réalisées, elle avait rétréci. La France n’est plus
qu’une peau de chagrin. Une pauvre peau de chagrin, une peau de misère
qui n’exauce plus rien et ne fait plus rêver, une vieille peau piétinée,
déchirée, brûlée. C’est comme si la France avait épuisé tout le capital
de grandeur, d’exemplarité et d’amitié que la Providence lui avait
accordé à la naissance.« Nous ne nous aimons plus, voilà la chose,
analyse fort justement Jacques Julliard. Comme si l’âme collective de la
France, ce mythe nécessaire, était en train de se dissoudre.»
Je
ne cesse pour ma part d’appeler à un sursaut patriotique – je dis
patriotique et non pas nationaliste. Il y a quelques mois, François
Taillandier évoquait auprès de moi la nécessité de constituer une
Université France pour rassembler tous les esprits soucieux de définir
et de redéfinir l’idée nationale. C’est bien là ce qu’il faudrait
faire : une autre Académie française, non pas seulement destinée à
régler la langue mais conçue pour la promouvoir et avec elle la
littérature, l’histoire, la politique de la France. Pour l’instant il
nous faut oeuvrer à notre mesure réelle et rassembler le petit groupe de
ceux qui forment aujourd’hui, dans des temps difficiles de renoncement
et de haine de soi, ce qu’on pourrait appeler un conservatoire national.
Ernest Renan n’écrivait-il pas à la fin du XIXe siècle : « Un pays
n’est pas la simple addition des individus qui le composent ; c’est une
âme, une conscience, une personne, une résultante vivante. Cette âme
peut résider en un fort petit nombre d’hommes » ou encore « L’âme d’une
nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la
garder » ?
Soyons ce conservatoire, soyons ce collège !
C’est une immense réforme
qu’il faut préparer en effet. Une réforme des esprits. Une réforme des
consciences. Exactement, pour être fidèle à Renan, une réforme
intellectuelle et morale. Sans quoi, nous n’arrêterons pas les barbares,
leur bêtise crasse et leur force débile.
n
Cet éditorial a
également été publié sur
le site du Stalker
|