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               "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

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Louis XVIII

sous Bonaparte

ou la politique

du cent-unième jour

 

par Raphaël Dargent

 

Strasbourg, 1er septembre 2005

 Faut-il insister sur notre déception ? Pas sûr, tant il est vrai que nous ne nous faisions tout de même guère d’illusions. Les Cent Jours de Dominique de Villepin – puisque c’est là le délai qu’il se donna pour redresser la barre et le moment qu’il choisit pour l’heure du premier bilan – qui se sont achevés le 8 septembre dernier, n’ont pas répondu, et même loin s’en faut, à nos attentes. L’homme  a certes de l’allure, une certaine prestance, et ses qualités d’orateur ne sont pas minces. La flamme qu’il mit à combattre à l’ONU l’intervention militaire américaine en Irak nous laissa croire un temps qu’il y avait chez lui une forte inspiration gaulliste. L’homme d’ailleurs connaît l’histoire, ce qui n’est pas la moindre de ses qualités en un temps où cette connaissance est devenue bien rare, nos politiciens ignorant souvent la réalité française – sa substance – au profit des seules données économiques mondiales. Ses écrits sur Napoléon, sur la politique étrangère ou sur la poésie ont tout de même une autre envergure que les piteux devoirs de son prédécesseur au sujet de la « gouvernance ». Bref, Jacques Chirac en le nommant Premier ministre n’avait pas, cette fois, fait le plus mauvais choix.

 Hélas, trois fois hélas, l’affaire semble bien mal engagée si l’on en juge par les premières mesures de son gouvernement. Quelle idée aussi de se fixer une échéance si courte, a fortiori quand les deux-tiers du temps déterminé recouvrent la période estivale, temps peu propice aux décisions ? Evidemment, l’opinion publique, avide de changements après deux ans de raffarinades, attend des résultats rapides.  Nos temps par ailleurs sont à la satisfaction immédiate. C’est là une donnée incontournable. Mais enfin, Dominique de Villepin doit savoir qu’on ne gouverne pas dans l’urgence. Et c’est bien là que le bât blesse. Passe encore que, afin de prouver sa bonne volonté et sa ferme résolution, l’on se fixât des échéances rapprochées. Mais est-ce une raison pour décider à la va-vite, sans concertation, en plein été, de choses aussi graves que la privatisation des autoroutes françaises ? De le faire par surcroît avec l’objectif de faire rentrer au plus vite par ce moyen quelques menues monnaies dans les caisses de l’Etat – en réalité 11 milliards d’euros, c’est-à-dire moins de 1% de son déficit ? De le faire alors même que les dits autoroutes étaient sur le point d’être payés et que l’Etat pouvait envisager de substantielles bénéfices de leur exploitation dans un futur de quelques années ? Voilà donc une bien étrange façon de gouverner qui consiste à sauver les apparences du moment au détriment de la réalité de demain, de la préparation de l’avenir.  Une politique de cent jours est-ce une politique à la petite semaine ?

 En réalité, Dominique de Villepin n’est pas différent des autres politiciens libéraux pour qui il s’agit toujours de réagir vite, dans l’instant, de satisfaire l’opinion  ou de la calmer au jour le jour, le regard toujours fixé sur les prochaines échéances électorales. Les exemples sont quotidiens : Un immeuble ( accessoirement squatté par des étrangers en situation irrégulière !) brûle ? Dans la demi-journée, on propose, qui de détruire les immeubles insalubres de Paris ( près de 1000 !), qui de reloger ces occupants aussitôt ( comment parler de « locataires » puisque ces gens ne paient aucun loyer ?). Un avion de ligne s’écrase, on publie dans la semaine une liste de compagnies déficientes sur le plan de la sécurité. Le prix du pétrole bat chaque jour des records depuis des mois ? On envisage alors de faire baisser la vitesse sur autoroute de 5 kilomètres-heures. Sont-ce là des mesures de long terme, ambitieuses et susceptibles de répondre durablement à l’importance des problèmes ? Sont-ce là même des mesures de simple bon sens ? Triste condition de l’homme politique contemporain. À défaut d’être légitime, il lui faut rester populaire,  cela coûte que coûte; à défaut de pouvoir gouverner, il « gouvernance », non pas qu’il trace de larges perspectives de long terme, mais qu’il échafaude pour quelques mois quelques montages de fortune, qu’il bricole quelques rafistolages tout temporaires. L’homme politique tient désormais le gouvernail du bout des doigts et navigue à vue, non pas pour mener le navire France à bon port mais pour éviter qu’il ne sombre complètement, et que le fragile capitaine qu’il est reste encore quelque temps à la barre, puisque la place y est décidément bonne.

 Comment Dominique de Villepin et tous les autres peuvent-ils s’imaginer qu’on peut refaire la France en la bradant, sauver ainsi la maison en vendant les murs? D’ailleurs, dans cette affaire d’autoroutes vendues à des sociétés privées, le fait que plusieurs d’entre-elles soient étrangères, ne semblent gêner que peu de personnes parmi nos élus, en tous les cas pas les ministres Breton ,Estrosi, et Perben, en charge du dossier et dont j’entendais ces derniers jours le préchi-précha autosatisfait : les logiques du marché leur sont aussi naturelles que les considérations nationales leur sont étrangères.

 Et Dominique de Villepin a beau nous expliquer que cet argent, rapidement et facilement acquis, servira à financer de grandes infrastructures ou des projets d’innovation industrielle, toutes choses aujourd’hui en effet impérieusement nécessaires : pourquoi ne voit-il pas que les marges de manœuvre budgétaires sont à rechercher ailleurs, du côté de Bruxelles par exemple, et que la baisse du déficit ne doit pas être un remède qui tue le malade. Après la privatisation d’EDF-GDF, après la vente de réserves d’or de feue la Banque de France, voici donc la vente des autoroutes françaises. François Bayrou n’a pas tort de dire que l’Etat en faillite va désormais « les bijoux de famille ». Il faut condamner cette politique de vente à la découpe. M. de Villepin se trompe : il ne sauvera pas les apparences dans cette grande braderie. C’est pourtant là, je le crains, toute sa politique. L’horizon s’arrête pour lui, comme pour Nicolas Sarkosy, à 2007, et toute sa politique se déterminera par rapport à cette seule échéance. Peu importe que la France ne sombre corps et biens – pour l’âme, c’est déjà fait – en 2015 ou en 2020, pourvu qu’on soit élu ou réélu en 2007 !

 Quelques-uns de mes amis sont encore sous le charme et cède encore au lyrisme, mais pour combien de temps ? Ce n’est pas moi bien sûr qui regretterai que le Premier ministre soit un lyrique, toujours prompt à enflammer les mots, à faire courir un souffle dans ses propos. Le pragmatisme froid et les discours jésuitiques m’ont toujours terriblement ennuyés et, je crois, n’ennoblissent pas la politique. Mais ne nous y trompons pas : il faut savoir distinguer la politique derrière l’homme, les décisions derrière le style et les mots, la réalité derrière le vernis, la vérité derrière les apparences.

 Car la politique de Villepin le lunaire, de Villepin le lyrique, le poète, est tristement terre à terre : c’est celle de Raffarin. Relisez donc Le Cri de la gargouille. Le style y est flamboyant, le propos séduisant, les références historiques et littéraires revigorantes mais partout s’y trace l’apologie d’un Etat modeste, la nécessité d’une politique plus européenne et plus libérale, le portrait, comme il dit, d’un « passeur » et non d’un bâtisseur. Dominique de Villepin, c’est un fait, n’est pas celui qu’il laisse paraître. Pour moi, c’est la révélation de l’été et ma déception : l’altier et flamboyant Villepin a une courte vue. Grattez un peu : sous le gaulliste se révèle un libéral, sous l’homme d’Etat un politicien. Il y avait en effet beaucoup de rêve et de lyrisme dans ce qu’on appela le « Vol de l’Aigle », les Cent-Jours de l’Empereur. Dominique de Villepin les a admirablement décrits, mais il y a loin du Verbe à l’Action. Ses ailes à lui sont coupées et c’est maintenant la politique du cent-unième jour qu’il faut redouter. Cela m’attriste mais c’est ainsi : Dominique de Villepin, c’est Bonaparte qui accouche de Louis XVIII. n