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Les vacances de Monsieur Nicolas

ou comment en finir avec la démocratie

 

par Raphaël Dargent

 

Strasbourg, 27 août 2002

 

Ballottés d'une chaîne à l'autre, de " Koh-Lanta " à " L'île de la Tentation ", en passant par " Opération séduction ", les Français ont-il seulement suivi le meilleur feuilleton de l'été, celui que diffusèrent toutes les chaînes réunies : " Les vacances de Monsieur Nicolas " ? En effet, le nouveau ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, semble tellement apprécier les caméras de télévision, que durant ces deux derniers mois, il ne se passa pas une semaine sans que la moindre de ses visites ne fût abondamment relayée par nos médias. Ce fut donc successivement : Nicolas en Corse (avec Jean-Pierre Raffarin en guest star), Nicolas et les GIR (Groupe d'intervention rapide), Nicolas à vélo ( à l'île d'Yeu), Nicolas en hélico (toujours à l'île d'Yeu), Nicolas à New York( au côté de Rudolf Giuliani). Pourtant, il est un épisode dont on ne parla guère, et pour cause : cet épisode est sans images. Episode essentiel pourtant , qui a pour titre : Nicolas et la réforme électorale.

Ayant compris que le meilleur moyen de se maintenir au pouvoir était d'empêcher ces adversaires d'y accéder, le Ministre de l'Intérieur n'a pas chômé cet été : il vient de préparer en catimini plusieurs réformes des modes de scrutins. Citons pêle-mêle : l'interdiction des triangulaires aux législatives, le relèvement de la prime majoritaire ( de 25 à 30% des sièges à pourvoir) pour la liste gagnante aux régionales ainsi que, pour le même scrutin, le relèvement des seuils pour se maintenir au second tour ou pour fusionner avec une autre liste, et enfin, l'élection dans le cadre régional - et non plus national - des députés européens. Est-il besoin de préciser que ces réformes seront lourdes de conséquences sur les échéances futures et redessineront sans doute notre paysage électoral ? Une des premières conséquences, et des plus graves, sera la bipolarisation inévitable qui en résultera, réduisant le débat politique national à un affrontement entre les tenants d'un social-libéralisme et leurs irréductibles adversaires, partisans d'un libéralisme social.
Dominique Reynié, directeur de l'Observatoire interrégional du politique, a malheureusement raison lorsqu'il précise dans Libération du 23 août dernier que " cette réforme va supprimer ou assécher les sources de survie des petits partis politiques. (…) Maintenant, avec l'accentuation de la logique majoritaire, tous les partis qui jouent une carte solitaire en dehors de tout accord avec les grands partis sont voués à la mort. Resteront l'UMP et le PS. " Ce sera donc pour de bon " bonnet blanc contre blanc bonnet ", ce que le jeune Olivier Besancenot de la LCR, à juste titre pour une fois, résume par cette phrase: " il faudra choisir entre Pepsi et Coca. ". On voudrait en finir avec la démocratie, qu'on ne s'y prendrait pas autrement.

Certes, les dernières élections législatives ont démontré que le trop-plein de candidats ajoute encore à la confusion des esprits, puisqu'il est l'occasion, notamment pour les structures les plus farfelues, de solliciter les suffrages des Français. Mais enfin, on est démocrate ou on ne l'est pas. " Je ne partage pas vos idées, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de les exprimer " disait Voltaire dans son Traité de la Tolérance. Il semblerait que cette maxime ne soit plus vraiment au goût des gouvernants français.
On aimerait pourtant que ceux qui n'ont que les mots de " démocratie ", de " tolérance ", de " diversité " à la bouche, en saisissent au moins le sens et y conforment leur propre pratique politique. Mais, on le sait, la cohérence n'est pas la vertu cardinale de notre temps. Evidemment, une telle réforme atteindra son but : laminer la représentation des extrêmes, notamment de l'extrême-droite, obliger l'UDF à s'annexer une fois pour toutes à l'UMP, étouffer dans l'œuf les listes indépendantes. Il va de soi que le Parti socialiste est resté silencieux face à ces projets de réformes: il veut croire que ces derniers lui permettront de tenir les communistes, les Verts, les chevènementistes, en clair de se refaire une majorité, non plus plurielle mais unitaire. Erreur d'appréciation, on le verra.
Ces réformes, en dépit de leur apparente vertu " majoritaire ", ne régleront en rien pourtant le désarroi des Français, et pourraient bien, au contraire, non pas rapprocher les Français de la politique, mais les en éloigner un peu plus. C'est toujours une démarche hasardeuse que de faire disparaître des urnes, par quelque artifice législatif, les opinions, aussi extrêmes soient-elles ; le meilleur moyen sans doute de voir resurgir le mécontentement, la libre expression de la colère et du ras-le-bol, dans les rues.
Quasiment impossible donc pour les souverainistes - et pour les autres - de transcender le clivage droite-gauche et se constituer en parti indépendant. Certains, prenant acte de cette dure réalité - trop dure pour leurs frêles épaules -, se sont déjà résolus à s'aménager une niche au sein des probables formations uniques de la droite et de la gauche. Ce retour au bercail leur permettra peut-être d'être réélus, mais ce sera au prix de leur silence, de leur marginalisation, de leur impuissance. Autant ne rien faire ou, mieux : organiser les réseaux formels et informels de résistance puisque, s'il existe une solution, c'est de là, et de nulle part ailleurs, qu'elle proviendra. Mais à quoi bon leur expliquer ce qu'ils ne peuvent comprendre.

Quant à l'élection des députés européens dans le cadre des 22 régions françaises, et non plus sur des listes nationales, elle s'inscrit complètement dans les projets décentralisateurs de Jean-Pierre Raffarin , puisqu'elle devrait accroître considérablement la légitimité et l'autonomie des exécutifs locaux. Il sera bien difficile dans ces conditions de trouver des députés souverainistes français au Parlement européen.
Après avoir affaibli, via la bipolarisation, la légitimité démocratique nationale, les réformes Sarkozy renforceront la légitimité démocratique européenne via la régionalisation du scrutin européen. On pourra bien se féliciter d'avoir enfin - vieille chimère - rapproché l'Europe du citoyen ; ce sera après l'avoir éloigné de la France.

Pendant ce temps, la basilique de Saint-Denis, nécropole des rois de France, est occupée par des centaines de sans-papiers qui, pour leurs revendications, défient nos lois autant que notre Histoire. Mais pour cela, pas d'images du ministre de l'Intérieur ; cette fois, Monsieur Nicolas n'interrompt pas ces vacances. n