2002-2003
:
Nos regrets, nos espoirs
par
Raphaël Dargent
Strasbourg, 04 janvier 2003
Il
est de tradition, lorsque le rythme du calendrier nous fait passer d'une
année à l'autre, de faire le bilan de l'année écoulée,
de tracer les perspectives et de dire nos espoirs pour l'année
qui débute. Je ne manquerai pas à la tradition.
Il
y a juste un an nulle illusion ne nous habitait sur la possibilité
de réussir enfin le rassemblement de ceux qui croient encore en
la France. Nous sentions bien, comme ce fut le cas à chaque fois
que des élections se présentaient à nous, que le
petit jeu politicien des soutiens, puis des trahisons, allait donner à
plein. Les mêmes qui soutenaient hier Charles Pasqua, avant de l'abandonner
méchamment, soutinrent donc Jean-Pierre Chevènement, sans
discernement, avant de le lâcher avant la bataille, se faisant des
ennemis partout, et surtout parmi ceux qui étaient faits pour travailler
ensemble. Quant à nous qui en 1999 n'avions pas rallié Pasqua
parce qu'il y avait Chevènement, nous n'avons pas rallié
Chevènement en 2002 justement parce qu'il y avait Pasqua - du moins
le pensait-on. Certains nous ont reproché d'être lâche,
de ne pas vouloir nous salir les mains ; il s'agissait - et il s'agit
toujours - de ménager l'avenir, c'est-à-dire de ne pas choisir
entre ces personnalités mais de leur préférer leurs
militants qui sont tous nôtres.
Ce qui est grave, c'est qu'à chaque nouveau soutien, à chaque
nouvelle trahison, des amis quittaient nos rangs. On peut bien sûr
faire comme si de rien n'était et, comme nous l'avons fait à
chaque fois, panser nos plaies et oublier nos blessures. Mais tous n'ont
pas notre échine. Et à force de gratter les blessures, celles-ci
ne guérissent plus. Depuis 1992, les forces nationales se sont
réduites ou dispersées. Il est faux de prétendre
le contraire.
Une
fois encore, les échéances électorales de 2002 n'ont
été que l'occasion de nous diviser un peu plus, alors qu'il
eût justement fallu - mais à l'époque on se moquait
de nous lorsque nous le disions - rester sur notre quant-à-nous,
laisser retomber la fièvre électoraliste, puisque nous ne
sommes d'aucun parti, sinon celui de la France et qu'en réalité
dans cette affaire nul n'était " l'homme de la nation ",
suprême stature qui ne se proclame pas - et surtout ne s'autoproclame
pas - mais s'impose d'elle-même comme une évidence, par les
actes. A l'époque, il me souvient que nous étions déjà
peu nombreux à dire, parfois au milieu des sarcasmes et de l'arrogance
à peine dissimulés, que plutôt que de se ranger derrière
tel ou tel, il eut mieux valu rester entre nous, mettre nos idées
en commun, construire notre rassemblement et, à la surprise de
tous, exister par nous-mêmes. Nous étions peut-être
collectivement cet homme providentiel que beaucoup croient voir à
chaque nouvelle élection. Il n'y a jamais eu jusqu'à présent
- et il n'y a pas pour l'instant, pas à portée de regard
- de chef de file pour la France. D'ailleurs, c'est comme si, à
mesure que s'allonge la file de ceux qui se rangent derrière le
dernier en date des " hommes de la nation ", ce dernier se révèle
être de moins en moins un chef.
Malheureusement,
l'expérience cruelle de 2002 ne servira pas de leçon à
ceux qui ont décidément besoin de soutenir un champion,
soit qu'ils veulent arriver et espèrent leur propre élection
ou réélection dans le sillage de celle de leur champion,
soit - mais c'est plus rare - qu'ils soient conscients de leurs limites
personnelles et ambitionnent, en se rangeant ainsi derrière tel
ou tel, d'être enfin efficaces, après des années de
lutte infructueuse.
Par
ailleurs, ces élections ont fait la preuve que le dépassement
du clivage gauche-droite était réellement, sérieusement, doctrinement difficile, voire impossible, chacun, y compris parmi
les prétendus " souverainistes ", retrouvant sa famille
d'origine et ses réflexes partisans. Il faut bien comprendre qu'en
l'absence de danger objectif, de péril visible, on ne peut pas
rassembler tout et son contraire. Nous ne sommes pas en 1940. Je sais
bien : d'une certaine façon, notre situation est pire, puisque
cette fois, contrairement à 1940, l'ennemi n'est pas visible, l'opinion
publique, le peuple français, ne matérialise pas le danger
- nul soldat nazi sur le pas de nos portes. Je sais bien : tout se fait
insidieusement à Bruxelles, traité après traité,
article après article, directive après directive. Comme
d'autres, nous nous sommes suffisamment battu, avons suffisamment dépensé
d'énergie en pure perte en uvrant au rassemblement national
pour nous estimer autorisé aujourd'hui à dire que ce rassemblement
n'est pas actuellement possible. La situation et les esprits ne sont pas
mûrs pour cela. A la question " Jusqu'où faudra-t-il
descendre pour qu'ils le soient ? ", la réponse s'impose d'elle-même
et nous jette dans l'effroi : jusqu'au fond, jusqu'en bas, peut-être
plus bas que terre.
Ce fut la grande leçon de 2002 dont il nous faut tirer les enseignements
pour l'avenir.
Bien sûr nos regrets sont là, bien plus que dans la déroute
électorale de tel ou tel, là : dans cet échec sans
cesse reconduit, sans cesse vérifié.
Depuis
Jacques Chirac est toujours président de la République et
la droite gouverne. Reconnaissons simplement que pour l'instant sur un
certain nombre de sujets, ce gouvernement n'est pas pire que le précédent
et que même il serait plutôt meilleur. Au moins en a-t-on
fini - provisoirement sans doute - avec la cohabitation, et partant avec
l'inaction. Quant à savoir si le gaullisme est mort avec la disparition
du RPR et son remplacement par l'UMP, Pierre Messmer me disait récemment
qu'il y avait belle lurette qu'il n'y avait plus de formation gaulliste
an France. En 2003, Jeune France contribuera
avec d'autres à démontrer qu'il y a une pérennité
du gaullisme, encore de la braise sous la cendre.
Car
le combat continue. J'aimerais pouvoir dire qu'il s'amplifie, mais ne
présumons pas à l'avance, comme d'autres ne manquent pas
de le faire, de nos forces réelles. Chacun voit bien déjà
quels vont être les grands sujets de cette année, à
savoir la décentralisation et la constitution européenne.
Si une certaine décentralisation est sans doute nécessaire
aujourd'hui à la France, le projet de Jean-Pierre Raffarin, centré
notamment sur l'expérimentation locale,ne pourrait mener, ni plus
ni moins, à terme, qu'à l'affaiblissement de l'Etat et à
l'éclatement de la nation. Quant au projet de Constitution européenne,
il n'est guère d'illusion à se faire ni sur sa nature ni
sur son objectif réels - tous deux à visée fédérale.
Sur ces deux sujets essentiels, nous ne cesserons de nous exprimer en
2003. D'ailleurs, nous vous réservons quelques surprises, la première
d'entre elles dès ce printemps.
Cet
éditorial n'est pas pessimiste. Il dit les choses telles qu'elles
sont. " Il n'est de réussite qu'à partir de la vérité
", écrivait Charles de Gaulle.
Qu'on comprenne bien qu'au slogan maurrassien " Politique d'abord
", nous répondons avec Bernanos : " Vérité
d'abord ". Telle est la philosophie de Jeune
France.
Si nos espoirs peuvent sembler bien minces à certains pressés,
ils sont pourtant énormes : 2003 n'est pas une année électorale.
Bonne année...