L'Europe,
l'homme malade de la Turquie
par
Raphaël Dargent
Strasbourg, 12 décembre 2002
Au
sommet de Copenhague qui se tient aujourd'hui et demain, les chefs d'Etat
et de gouvernement de l'Union européenne concluront les négociations
d'adhésion de dix nouveaux pays candidats : Pologne, République
tchèque, Slovaquie, Hongrie, Slovénie, Lituanie, Estonie,
Lettonie, Malte, Chypre. J'ai dit dans le précédent éditorial
ce qu'il fallait penser de cet " élargissement ". Je
n'y reviendrai pas.
Le fait majeur de ce sommet concerne la question de la Turquie. Car, cédant
à des pressions multiples et d'abord américaines, les dirigeants
européens s'apprêtent à fixer une date pour l'ouverture
des négociations d'adhésion de la Turquie à l'Union.
Se pose alors une question essentielle, celle de la définition
de l'Europe, celle de l'identité européenne. On comprend
fort bien que ceux qui éprouvent déjà les pires difficultés
à définir l'identité de leur propre nation, en éprouvent
d'aussi grandes lorsqu'il s'agit de définir celle de l'Europe.
Mais enfin, si l'Europe commence sur les rivages atlantiques, elle doit
bien tout de même s'arrêter quelque part. Après avoir
effacé les frontières de la France, veut-on construire une
Europe, elle-aussi, sans frontières ? Un objet qui n'est pas délimité,
qui n'a pas de contours, qui n'est pas borné, n'existe pas. Quand
on veut comprendre les subtilités d'une langue, on ouvre un dictionnaire;
pour comprendre les vérités du monde, ouvrons un atlas.
L'Europe s'arrête aux détroits. De la même façon
qu'elle s'arrête au Sud à Gibraltar, elle est bornée
à l'Est par les Dardanelles et le Bosphore. Je sais bien qu'Istanbul
et ses alentours sont européens, mais cette enclave qui correspond
à 5% du territoire turc, est comme une épine dans le pied
de l'Europe.
La
question de savoir si, oui ou non, la Turquie est européenne n'est
pas simple mais double : premièrement, la Turquie est-elle de culture
européenne ? deuxièmement, la Turquie doit-elle faire partie
de l'Union européenne ? En d'autres termes, il s'agit de savoir
si l'Union politique que l'on veut construire doit se calquer sur l'Europe
culturelle, si l'Union européenne est réductible à
la civilisation européenne ? Essentielles questions auxquelles
nos doctes technocrates ont semble-t-il répondu, considérant
que le respect des droits de l'homme et des lois démocratiques
suffisait pour être candidat, évacuant ainsi le culturel
- c'est-à-dire le substantiel - au profit du juridique. Selon eux,
la Turquie n'est certes pas de culture européenne mais elle peut,
si elle se démocratise, postuler à l'Union européenne.
Si telle est la logique des européistes, tous les pays démocratiques
du monde ont-il vocation à intégrer l'Union européenne
? La question est évidemment provocatrice. Mais chacun comprendra
qu'une définition de l'Europe ne peut se limiter à des considérations
constitutionnelles, et qu'on ne pourra pas durablement faire abstraction
du culturel. Ce délire est le même que celui qui consiste
à dire, avec Habermas, qu'il suffit d'une constitution commune
pour faire un patriotisme unique.
Nos
amis polonais, eux, souhaitent une Europe chrétienne. Bien que
trop réducteurs, ils sont tout de même davantage dans le
vrai. Mais c'est dire si l'élargissement pose la question de l'identité
de l'Europe. S'il est vrai qu'il s'agit de faire l'Europe du XXIe siècle,
il s'agit, justement pour la faire, de tenir compte aussi du passé,
c'est-à-dire à la fois des traditions nationales et d'un
héritage civilisationnel commun. La civilisation européenne,
si elle existe encore, si la " civilisation " techno-marchande
américaine ne l'a pas intégralement pervertie, est le fruit
d'un double héritage, grec tout autant que chrétien. Il
y a bien longtemps que la chrétienté d'Orient n'est plus
une réalité. Si Rome nous parle encore quelquefois, Byzance
jamais.
Ne
soyons pas dupe de la manuvre. Qui sont les principaux soutiens
de l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne ? L'administration
américaine, relayée comme il se doit par sa cousine britannique.
Concernant l'intégration, Paul Wolfowitz, n°2 du département
d'Etat américain à la défense vient de déclarer
qu' " un autre choix était impensable. " Javier Solana,
quant à lui, haut représentant de l'Union européenne
pour la politique étrangère et de sécurité
commune et ex-secrétaire général de l'OTAN - tiens,
tiens
-, affirmait, contre toute logique, dans Le Monde du 6 décembre
dernier que " la Turquie avait toute sa place en Europe. (
)
Nul ne saurait la remettre en cause, y compris au nom de la géographie
" !
Les
vrais européens - car contrairement à ce qu'affirment nos
adversaires, nous sommes de vrais européens, nous sommes même
les seuls vrais européens, puisque nous défendons la seule
Europe qui tienne, l'Europe des réalités, celle des nations
et de la civilisation - les vrais européens donc sont hostiles
à l'entrée de la Turquie dans l'Union. Il n'est que le pauvre
Vaclav Havel, qu'on croyait un homme libre mais qui n'est qu'un valet
américanolâtre, pour parler de " civilisation euro-atlantique
", " d'espace euro-américain ".
La
France et l'Allemagne souhaitent pour l'instant repousser la décision
après juillet 2005, mais en réalité le lobbying américain
en faveur d'une adhésion rapide l'a déjà emporté.
Tout cela n'est plus qu'une question de temps. Faut-il être aveugle
pour ne pas voir que, membre de l'OTAN depuis 1955, c'est-à-dire
avant les Espagnols, les Allemands, les Portugais, la Turquie est un authentique
cheval de Troie - le deuxième après la Grande-Bretagne -
des Etats-Unis en Europe ? Je n'écris pas cela pour faire un mot,
simplement parce que Troie, antique Ilion, est en Asie Mineure. Je l'écris
parce qu'il est de notoriété publique - qui peut l'ignorer
? - que la Turquie est l'un des meilleurs alliés des intérêts
américains vis-à-vis de l'Europe, sa tête de pont
- dont d'ailleurs elle a la forme.
Valéry Giscard d'Estaing estime que la Turquie n'est pas un pays
européen, et que son intégration signifierait " la
fin de l'Union ". Hubert Védrines, de son côté,
constate que " les Français sont les seuls à vouloir
une Europe-puissance, nos partenaires imaginant plutôt une grande
Suisse". Quelle surprise que d'entendre ces deux figures emblématiques
du renoncement international de la France dire autre chose que des sottises,
mais las : c'est bien tard. Fallait-il donc être naïf pour
s'imaginer un autre dénouement ?
Car la politique européiste est toujours la même. Elaborée
sur de faux principes, fondée sur des chimères, elle consiste
en une fuite en avant perpétuelle. Incapables d'approfondir, puisque
en définitive personne, sauf la France, ne veut l'Europe pour l'Europe,
les eurocrates en mal d'action, " élargissent ", élargissent
à n'en plus finir, sans discernement, acceptant dans un même
mouvement le meilleur - l'Europe centrale et une partie de l'Europe orientale
- et le pire, la Turquie. C'est pourquoi, lorsque l'on accuse l'Union
européenne de démarche impériale, on surestime sans
doute cet ectoplasme. Contrairement au puissant Empire de Charles Quint
qui s'écroula aussi à force de toujours vouloir aller "
plus oultre ", de ne jamais vouloir se borner, l'Union européenne
quant à elle, géant aux pieds d'argile, s'écroulera
avant même d'être forte, avant même d'avoir exister
réellement, elle s'écroulera de son propre poids, d'hypertrophie
oblitérante. Si l'Europe avance, c'est sans savoir où elle
va, ce qui reste le plus sûr moyen d'aller nulle part et le meilleur
de finir dans le mur. Dans ces conditions, plutôt que de perdre
beaucoup de temps, plutôt que de gaspiller beaucoup d'argent, à
essayer de construire une succursale européenne du grand bazar
américain, il eût mieux valu pour nous-autres Français
nous occuper d'abord de la France. Mais c'est là une autre histoire.
Nous
ne pourrons sans doute rien contre l'entrée de la Turquie dans
l'Union européenne, puisque nous ne voudrons pas, en invoquant
des raisons géographiques, historiques, culturelles, religieuses
- les seules raisons qui vaillent - nous y opposer. Ainsi, la chance que
constitue l'élargissement à l'Est ne sera-t-elle ni plus
ni moins qu'annihilée par l'arrivée de la Turquie. L'Union
européenne se fera sans doute, mais contre la civilisation européenne,
contre l'Europe.
Etrange
retour des choses tout de même : longtemps, on considéra
la Turquie comme " l'homme malade de l'Europe " ; demain, on
pourra considérer l'Europe comme " l'homme malade de la Turquie
".n