L'élargissement
de l'Union européenne:
une chance pour la
France
par
Raphaël Dargent
Strasbourg, 23 novembre 2002
Nous
avons suffisamment dit que nous n'étions pas anti-européens
lorsque l'on nous accusait de l'être, nous avons suffisamment dit
que nous souhaitions " une autre Europe ", " une Europe des
nations " - ces expressions furent et sont encore les nôtres
- pour ne pas saisir l'opportunité de faire l'Europe telle que nous
la souhaitons quand celle-ci se présente.
En
soi, l'élargissement de l'Union européenne à l'Est
est une bonne chose ; l'Europe retrouve enfin sa vraie dimension, la sienne,
celle de sa géographie, celle de son histoire, celle que souhaitait
le général de Gaulle, de l'Atlantique à l'Oural.
Comment pourrait-on - et au nom de quelle conception étriquée,
occidentale, privilégiée de l'Europe - refuser l'entrée
de la Hongrie, de la Pologne, de la république Tchèque,
de la Slovaquie, de la Slovénie, des pays baltes, de Malte, et
plus tard de la Roumanie et de la Bulgarie, dans une maison qui est tout
autant celle de ces pays que la nôtre ?
Mais
cet élargissement doit nous réjouir à un autre titre,
plus politique.
Qui ne voit qu'avec cet élargissement l'Union européenne
peut changer d'orientation et même de nature, que d'une construction
à visée fédérale, gérée par
une Commission toute-puissante, apatride, technocratique, on peut déboucher
sur une Europe des Etats, respectueuses et - espérons-le - forte
des identités nationales qui la composent ? C'est une réalité
dont il faut prendre acte : on ne pourra pas construire sur une base fédérale
une Union de trente pays comme on aurait pu le faire à douze ou
à quinze. Ce qui était improbable malgré la dictature
de la Commission , à savoir se passer des Etats et donc des Nations,
sera désormais impossible. A peine libérés d'un empire,
celui des Soviets, comment nos frères de l'Est accepteraient-ils
de tomber sous le joug, la férule administrative d'un autre empire,
celui des technocrates ? Comment accepteraient-ils de passer des commissaires
du peuple aux commissaires européens ? Cet élargissement
peut être notre planche de salut. Avec l'élargissement, les
données du débat changent puisque c'est une autre Europe
qu'il s'agit de construire. C'est pourquoi, il nous semble que tout bon
français, tout bon patriote, tout bon partisan de l'Europe des
Nations, se devait de voter en faveur de cet élargissement, et
non pas contre. Voilà exactement pourquoi Charles Pasqua se félicitait
il y a une semaine, en compagnie de Philippe Séguin, de l'arrivée
de ces nouveaux membres qui renforceraient son groupe Alliance pour une
Europe des Nations. Pierre Messmer ne faisait ni plus ni moins que la
même analyse lorsque, récemment, nous nous entretenions ensemble
de cette question.
Ceci
ne doit pas dérouter nos amis. Il n'y a là aucune conversion
d'aucune sorte à je ne sais quelle conception anti-nationale ou
anti-souverainiste ; tout au contraire. Il ne s'agit que de la prise en
compte d'une réalité nouvelle qui, concernant notre combat
peut constituer une opportunité heureuse à saisir. Une Europe
des Nations n'affaiblit pas la France ; il se peut même qu'elle
la renforce. Ce que nous ne voulions pas, et ce que nous n'accepterons
jamais, c'est la construction d'une Europe fédérale, anti-démocratique
et américanisée, c'est-à-dire dénationalisée,
dépolitisée, déculturée.
Défendre
des convictions fortes n'interdit nullement de tenir compte de la réalité
; c'est même nécessaire si l'on veut être efficace,
et traduire dans les faits, voir se réaliser, ses idéaux.
Une action politique ne peut se réduire à une démarche
intellectuelle ; certes, la première se nourrit de la seconde qui
est sa substance, mais nos idées ne valent rien, et ne servent
à rien - sinon à nous faire plaisir, sinon à nous
flatter nous-mêmes -, si on n'est pas prêt, pour les réaliser,
à se colleter au réel, à la vraie vie, faite de gens
et pas seulement de livres. Prendre les choses telles qu'elles sont, les
hommes tels qu'ils sont, la France telle qu'elle est, et l'Europe telle
qu'elle doit aller, et ne pas toujours regretter " le style de la
marine à voile, le charme du temps des équipages ",
c'est ainsi que pensait en substance le général de Gaulle.
A défaut d'une telle attitude, disons " pragmatique ",
c'est perdre son temps que de s'obstiner à faire de la politique
et il faut alors s'en tenir aux livres, compagnons conciliants.
Maintenir, quelles que soient les évolutions, des positions de
principe déconnectées de la réalité reviendraient
alors à se complaire en postures intellectuelles, flatteuses certes,
mais inefficaces. On ne refera pas la France française, on ne fera
pas l'Europe européenne en continuant à vivre dans des rêves,
dans un passé idéalisé, en niant une réalité
contre laquelle, en dépit de mots d'ordres péremptoires
et de postures prises ici ou là, nous n'avons aucunement prise.
Tant que le souverainisme se limitera à une attitude romantique,
esthétique, il n'existera pas politiquement. Romantique, le gaullisme
pour sa part ne l'a jamais été ; c'est pourquoi, contrairement
à ce que beaucoup prétendent ou espèrent, il n'est
pas mort mais juste endormi dans l'attente de quelques jeunes gens pour
le réveiller. Ce qui, on le verra, ne saurait tarder.
Que
nos amis comprennent donc que, contrairement à ce que leur inspirent
leur premiers réflexes patriotes, l'élargissement de l'Europe
est une chance pour la France. Avec l'arrivée des pays de l'Est,
il est enfin - pourvu qu'on agisse en ce sens - possible de construire
l'Europe européenne. Que nos amis comprennent aussi que si nous
ne le faisons pas, si nous refusons d'entrevoir cette possibilité,
si nous refusons, d'une certaine façon par idéologie, de
saisir cette opportunité de reconstruire l'Europe sur des bases
saines, alors les Etats-Unis auront beau jeu de tendre la main à
ces pays et à renforcer encore leur présence hégémonique
sur notre continent. L'Europe ne sera alors, ce qu'elle n'a cessé
d'être depuis l'échec du Traité de Paris, à
savoir un condominium américain. Dans un tel ensemble, la France
ne sera que plus isolée et plus affaiblie.
Le
sommet de l'OTAN qui s'est tenu les 21 et 22 novembre dernier à
Prague, au cur de l'Europe, confirme nos craintes. On y a vu le
président américain taper sur l'épaule de tous les
dirigeants de l'Est, également candidats à une adhésion
à l'Alliance Atlantique, montrant par là qu'il restait bien
le maître - décontracté et souriant certes, mais le
maître - de l'Occident. Inutile de préciser que l'élargissement
de l'OTAN contredit celui d'une Union européenne telle que nous
la souhaitons. N'est-il pas temps là-aussi de profiter de l'élargissement
de l'Europe à des pays en quête de sécurité
commune pour construire une défense européenne forte, indépendante
de l'OTAN ?
"
Suivant nous, Français, il s'agit que l'Europe se fasse pour être
européenne. Une Europe européenne signifie qu'elle existe
par elle-même et pour elle-même, autrement dit qu'au milieu
du monde elle ait sa propre politique. " Ainsi s'exprimait le général
de Gaulle.
Saisissons donc la chance de l'élargissement pour construire la
seule Europe qui permettra à la France d'être plus forte,
celle des Nations.
Tel est bien notre slogan, celui que nous avons toujours défendu,
quitte à ne pas être compris, ou à être mal
compris : nous voulons une France française dans une Europe européenne.n