Les
mauvaises raisons
Retour sur une campagne
référendaire
par
Raphaël Dargent
Strasbourg,
5 juin 2005
Ce
que je n’ai pas pu dire pendant la dernière campagne référendaire, en
vérité ce que j’ai tu par calcul politique, soucieux que j’étais de ne
pas jouer contre mon camp, il est temps aujourd’hui, la victoire du NON
étant acquise, de l’affirmer haut et fort. Devoir de vérité, dit-on.
C’est là le devoir de l’intellectuel et il paraît que j’en suis un.
Il
faut avoir participé activement à la campagne pour comprendre ce que
j’écris. Il faut avoir vu cette jeune militante LCR recouvrir avec nerfs
notre Non gaulliste par son Non gauchiste ; il faut avoir vu les Non d’Attac
et même ceux du mouvement chevènementiste recouvrir nos Croix de
Lorraine pour comprendre cela : il y avait autant de
mauvaises raisons
de voter Non que de
mauvaises raisons
de voter Oui dans ce référendum sur la Constitution européenne. Un Non
n’en valait pas un autre ; il n’y a pas eu de convergence des Non. Pire,
la plupart de ces Non n’avaient rien à voir entre eux et s’opposaient.
Si je comprend et si j’accepte à la rigueur le Non de mon père, ouvrier
syndicaliste, (il rêve encore d’une Europe des travailleurs, utopie qui
ne verra jamais le jour, non seulement parce que de cette Europe-là nos
dirigeants ne voudront jamais, mais encore parce que de travailleurs
l’Europe a de moins en moins), c’est mon père, lui, qui ne veut pas de
mon Non, qui ne veut pas le voir, pas même en affiche sur les murs de la
commune où il réside. C’est bien le Non de gauche qui refuse, rejette,
ostracise le Non de droite, ostracise même le Non gaulliste, le Non de
ceux qui se placent au-delà du clivage. La main qu’on leur tend, ils ne
la veulent pas, ils la repoussent, ils aimeraient la couper.
Je
le répète : il y avait autant de mauvaises raisons de voter Non que de
mauvaises raisons de voter Oui. La LCR, Attac, José Bové, Laurent
Fabius, Henri Emmanuelli, quels Non ont-ils prononcés ? Un Non gauchiste
ou socialiste, hostile ou méfiant à l’égard de la Nation, un Non
internationaliste souvent aussi dangereux que le Oui fédéraliste. Nous
gaullistes, quel Non avons-nous voulu dire ? Un Non populaire certes
mais
patriote,
un Non social aussi mais
national.
Cela n’a rien à voir. J’irais même plus loin : certaines mauvaises
raisons de voter Non étaient pires, plus condamnables encore, que
certaines mauvaises raisons de voter Oui. Qui peut dire qu’il n’y a pas
eu d’honnêtes électeurs ( je ne parle pas des responsables politiques)
de l’UMP et même de l’UDF qui ont fait le mauvais choix
pour de bonnes raisons,
votant Oui
pour la France,
en vertu d’un réflexe patriotique. Il y en a eu ; j’en connais.
Donc, il n’y a pas de convergence des Non. Si le Non l’a finalement
emporté, ce n’est pas grâce à un dépassement du clivage, à une forme de
synthèse politique que préconisent les authentiques gaullistes, mais à
l’addition des oppositions de droite et de gauche, une addition qui ne
peut faire une politique pour demain. Cette réalité, les gaullistes, et
au-delà les patriotes, doivent la regarder bien en face et l’analyser.
La main tendue des gaullistes, la majorité de la gauche n’en veut pas.
Nos Croix de Lorraine sont recouvertes.
Le
gaullisme doit-il pour autant désormais camper à droite ? Certes non.
D’abord parce que certains esprits libres et éclairés existent à gauche
( ici ou là, les affiches communistes ont fort bien cohabité avec les
nôtres) ; ensuite parce que si tel était le cas, le gaullisme-même ne
serait plus « gaulliste » et il n’y aurait plus en effet qu’à abandonner
le mot lui-même aux imposteurs de l’UMP ; il n’y aurait plus alors qu’à
s’en remettre à ceux qui se disent « souverainistes ». Or, le gaullisme
ne peut être réduit au souverainisme. Si nous ne sommes pas
souverainistes mais justement gaullistes, c’est parce que nous estimons
nous, que le clivage est dépassable, qu’il est possible que la Droite
tende la main à la Gauche, qu’il est possible que la Gauche prenne cette
main. Jean-Pierre Chevènement prétendait hier « relever la France en
relevant la Gauche ». Aujourd’hui, Philippe de Villiers, héraut du
souverainisme, se donne aujourd’hui la même mission en relevant la
Droite. C’est dire si l’un et l’autre ne sont pas gaullistes. Car le
souverainisme, contrairement à ce que d’aucuns affirment, est clairement
de droite. Qui sont les mystérieux souverainistes de gauche ? et où
sont-ils ? Chez quel chef du Non ? Chez Henri Emmanuelli, lui qui se
déclare, et encore à peine la victoire acquise, partisan de davantage de
fédéralisme ? Chez Laurent Fabius qui n’a cessé de se définir avant
tout, comme pour s’excuser de voter Non, comme un « Européen
convaincu » ? Chez Marie-Josée Buffet, José Bové, Olivier Besancenot ou
Jean-Luc Mélenchon qui rapportent le souverainisme au nationalisme de
Jean-Marie Le Pen ? Chez Jean-Pierre Chevènement qui prétend votez Non
« pour l’Europe ! » et rejettent le terme de « souverainiste » au profit
de celui de « républicain » ? Non, le souverainisme est bien à droite et
ne peut en déloger. La Gauche ne s’y retrouve pas.
Nous
ne faisons pas du gaullisme un absolu intangible, il n’y a pas chez nous
de religion du gaullisme, nous n’exhibons pas la Croix de Lorraine comme
d’autres une sainte relique. Le gaullisme aussi est fait pour être
adapté. Reste que ses fondamentaux ( l’indépendance nationale, le
progrès social) sont indépassables. Et c’est là notre goût. Il se trouve
que ce qu’on a appelé un jour le gaullisme, disons la pensée incarnée en
son temps par Charles de Gaulle, nous correspond et nous agrée ; nous
nous y retrouvons. Notre ami Michel Emeriau, paraphrasant le général de
Gaulle, l’a fort bien écrit il y a quelques jours : « Ce n’est pas
droite, la France du Non ! Ce n’est pas la gauche, la France du Non !
C’est tous les Français ! »
C’est
ainsi que, bien que beaucoup la dédaigneront ou la rejetteront, nous
continuerons de tendre la main aux patriotes de gauche. Et si la
lucidité commande de considérer la réalité, et si la vérité exige de la
dire, il ne s’agit évidemment pas ici de regretter quoi que ce soit,
bien au contraire. Ce n’était pas parce qu’il n’y avait pas, et qu’il ne
peut demain y avoir, de conjonction, de politique des Nons, en effet
tous dissemblables, qu’il ne faut pas prêcher en faveur du dépassement
du clivage ; ce n’est pas parce qu’il y avait beaucoup de
mauvaises raisons
de noter Non, qu’il n’y en avait pas de
bonnes.
En réalité, il y en avait au moins une, et qui a aussi gagner ce
référendum : la nôtre, celle du sentiment national et de la
préoccupation sociale, celle du gaullisme. C’est sur cette raison-là
qu’il faut construire l’avenir.n