Cercle Jeune France

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Non à l'Europe du traité de ...Rome !

Refonder l’Union européenne ou en finir avec elle

 

par Raphaël Dargent

 

Strasbourg, 16 avril 2005

 

Même si, en de pareilles occasions, la prudence doit rester de mise et l’engagement important, sondage après sondage, la victoire du NON au référendum du 29 mai apparaît comme une hypothèse de plus en plus possible, voire probable. Si les véritables gaullistes (et pas ceux qui, membres de l’UMP, se retrouvent dans ce scandaleux « Comité pour le Oui gaulliste ») se félicitent d’une telle perspective, il n’est pas interdit pour eux de réfléchir, au-delà de ce référendum, à la teneur exacte de leur discours sur la construction européenne.

En effet, depuis plusieurs années déjà, et encore à l’occasion de cette campagne référendaire, les opposants, disons gaullistes, à la construction européenne,  qu’ils soient identifiés de droite ou de gauche, commettent à mon sens une double erreur, historique et politique.

A les écouter en effet, c’est comme si la plupart d’entre eux s’excusaient d’être hostiles à cette construction européenne. Que disent-ils ? Nicolas Dupont-Aignan, avec sincérité et conviction, déclare : « J’aime l’Europe, je vote non ! » ; de son côté, Jean-Pierre Chevènement, dont j’apprécie la rigueur intellectuelle et la constance des positions, affirme : « Pour l’Europe, votez Non ! ». Tout leur discours à tous les deux, et à tous les autres,  adoptent de fait un a priori : ils semblent admettre l’argument des fédéralistes, à savoir que la construction européenne est un principe acquis, que l’Europe une nécessité historique, qu’il faut l’Europe ; ils réclament simplement « une autre Europe ». Ils ne distinguent finalement des fédéralistes et des libéraux (qui sont en réalité les mêmes) non pas sur le principe mais sur les modalités d’application. Le discours est séduisant, et peut-être porteur, mais il me semble qu’il s’appuie sur une mauvaise lecture de ce que souhaitait en réalité le général de Gaulle.

On nous n’explique aujourd’hui que De Gaulle a toujours voulu l’Europe. On nous explique qu’il a d’ailleurs accepté le Traité de Rome. A chaque fois, on oublie de dire l’essentiel, à savoir que le Général n’acceptait pas l’Europe par principe mais plutôt comme un moyen et que s’il a en effet accepté le Traité de Rome, c’est parce que celui-ci avait été signé, sans lui et avant lui,  avant son propre retour au pouvoir. Et encore ne dit-on pas que de Gaulle a essayé de tirer le meilleur profit pour la France du Traité. Tant est si bien que l’on reprend et diffuse aujourd’hui partout l’image que l’UMP, et avant elle le dernier RPR, souhaite que l’on reprenne et diffuse, celle de  « De Gaulle l’Européen ». Cette image, et c’est là qu’il y a mal-donne, semble être admise par tous, y compris par les actuels gaullistes, par ceux qui à juste titre pourraient se revendiquer de l’héritage. C’est ainsi qu’on ne cherche pas à se battre contre l’Europe telle qu’elle s’est construite depuis 1957 mais seulement contre son tournant fédéral et libéral qui remonterait à 1992. Je me souviens avoir entendu Dupont-Aignan, dont j’apprécie l’engagement (mais pourquoi reste-il dans cette UMP ?), déclarer à Strasbourg que la dérive fédérale de l’Europe remonte à 1992, qu’en gros jusqu’à cette date on était dans un système mixte, où l’intergouvernemental avait le dessus. Voilà l’erreur historique.

Maastricht n’est pas un virage, Maastricht n’est pas un changement de cap ; Maastricht n’est qu’une étape de plus d’un processus long et progressif, une étape décisive certes mais qui s’inscrit dans la continuité de ce qu’a toujours été le projet européen tel que l’envisageait dès l’origine Jean Monnet, c’est-à-dire la construction d’un ensemble économique libéral, à vocation supranational et à partenariat atlantique, c’est-à-dire rigoureusement ce que nous voulait pas, ce que n’a jamais voulu le général de Gaulle.

J’insiste sur le fait que le général de Gaulle ne voyait la construction européenne que comme un moyen pour la France ; un moyen et non pas une fin en soi. Le regretté Paul-Marie de la Gorce, dans le dernier numéro de la revue de la Fondation Charles de Gaulle, rappelle d’ailleurs ce que lui avait dit le Général en 1964 au sujet du rôle international de la France: « Ce rôle peut s’appeler l’Europe ou ce rôle peut s’appeler la Chine (nous venions de reconnaître la Chine populaire), mais c’est simplement des moyens de l’essentiel et l’essentiel c’est le rôle international de la France. »

L’Europe de Charles de Gaulle d’ailleurs, comme celle de Victor Hugo que les imbéciles nous citent à toutes les sauces, n’était pas seulement européenne, c’est-à-dire non-atlantique, elle était française. Qu’on se réfère par exemple à son discours du 12 février 1949 : « Une pareille construction exige que la France prenne la tête de ce qu’il y a à faire et qu’elle soit le centre de ce qui sera fait, faute de quoi, l’entreprise n’aura pas de tête et l’organisation n’aura pas de centre. »

En réalité, l’histoire de la construction européenne depuis 1957, c’est l’image de la balance aux deux plateaux, l’intergouvernemental d’un coté, le supranational de l’autre. Depuis 1957, petit à petit, grain après grain, on a chargé le plateau supranational. On peut donc dire que 1992 n’a pas constitué un tournant mais un basculement, ce moment où l’équilibre est rompu, le rapport de force entre les deux plateaux de la balance se faisant désormais à  l’avantage du supranational. En gros, en 1992, la construction supranationale de l’Europe a atteint sa masse critique, c’est-à-dire ce point de non-retour, celui au-delà duquel le rapport de force ne peut plus s’inverser. Maastricht n’est donc pas un virage, ce n’est pas une fausse-route. C’est depuis l’origine en réalité que la construction européenne fait fausse route. Inutile de dire qu’Amsterdam, que Nice et que maintenant ce Traité constitutionnel alourdissent encore la balance de ce mauvais côté, l’alourdissent d’ailleurs tellement qu’on voit mal comment on pourrait ne serait-ce qu’envisager de rétablir demain l’équilibre, c’est-à-dire en un mot de réorienter la construction européenne.

C’est pourquoi le discours sur « l’autre Europe », s’il est certes séduisant n’est peut-être en réalité qu’une illusion ; une illusion parce que, comme je l’ai dit, il repose sur de mauvaises considérations historiques. Et c’est là qu’il y a erreur politique. Que vaut un tel discours à partir du moment où cette « autre Europe » n’est pas souhaitée par nos partenaires, à partir du moment où tout depuis 1957 va à l’encontre de cette autre construction ? croit-on vraiment que l’on va pouvoir revenir sur cinquante de construction fédérale de l’Europe ? croit-on vraiment que l’on va pouvoir réussir là où le Général a échoué ? La réalité est certes cruelle ; il n’en reste pas moins que c’est la réalité et qu’il faut la regarder comme telle. 

Cette réorientation, même à considérer que les dirigeants français la souhaiteraient – ce qui est loin d’être en réalité le cas – outre qu’elle exigerait un courage politique et une puissance que la France n’a plus du fait justement de ses abandons successifs de souveraineté, qui dans l’Union la souhaiterait ? Tout simplement personne. Faut-il rappeler que de Gaulle en son temps se trouva bien seul pour défendre cette Europe-là, cette Europe des Etats, cette Europe européenne, cette Europe alternative à l’ultra-libéralisme, cette Europe en réalité guidée par la France et servant ses intérêts, tellement seul que cette Europe ne vit jamais le jour (qu’on se souvienne de l’échec du Plan Fouchet) et que celle qu’on nous demande de renforcer aujourd’hui est son exact contraire. Maurice Vaïsse écrit dans son remarquable ouvrage sur la politique étrangère du général de Gaulle que celui-ci saisit à chaque fois « l’occasion de tourner à son avantage les traités qu’il avait dû accepter »1, et qu’ « à l’évidence, il aurait voulu dessiner une autre Europe, plus indépendante des Etats-Unis, et fondée sur une défense autonome. Mais comment espérer définir une politique étrangère et une politique militaire avec des partenaires qui ne partagent pas les mêmes préoccupations d’indépendance ? ».2

C’est donc beaucoup plus qu’une réorientation de l’Europe qui est nécessaire ; il faut une véritable refondation. Or une telle entreprise est sûrement impossible. Elle consiste à casser la balance et à repartir de zéro. Je sais bien ce qu’un tel discours peut avoir de révolutionnaire, voire d’insensé. Mais pour les partisans de l’indépendance nationale, c’est-à-dire pour les gaullistes, il s’agit de cohérence politique. Ne vaudrait-il pas mieux, pour être cohérent et peut-être efficace condamner la construction européenne depuis son origine, depuis le Traité de Rome ? Car, si ce référendum est rejeté, c’est le traité de Nice qui s’appliquera, or nous ne voulons pas de Nice qui est un traité fédéral. De la même façon, si la France avait rejeté Nice, c’était Amsterdam qui était appliqué, or nous ne voulions pas plus d’Amsterdam qui était aussi un traité fédéral, et c’est ainsi qu’il faut faire, remontant de traité en traité, jusqu’à la source, jusqu’au premier traité fédéral que fut celui de Rome.

Je doute que la France, même en refusant de voter la Constitution européenne, ce qui est un premier pas indispensable, réussira à entraîner ses partenaires européens là où, du temps de De Gaulle, ils ne voulurent jamais aller, vers cette « autre Europe », c’est-à-dire vers une Europe des Etats, européenne et refusant l’ultra-libéralisme. C’est pourquoi, il faut sérieusement envisager maintenant de condamner tout en bloc, la construction d’un ensemble dont le fédéralisme et le libéralisme sont inscrits depuis le traité de Rome.

Je crois en conscience qu’il n’y pas d’autre alternative possible. Tout ce projet, vicié dès l’origine, n’aura été peut-être que ce De Gaulle redoutait dans ses Mémoires d’espoir : « quelque armada sombrée à l’éternel mensonge ». Qu’on en prenne conscience !n

 1. Maurice Vaïsse, La Grandeur. Politique étrangère du général de Gaulle de 1958 à 1969., Fayard, 1998, p.191.

 2. Ibid, p.223.