Chronique
d'une mort sociale annoncée
par
Raphaël Dargent
Strasbourg,
30 janvier 2005
Mon père n'est même pas soulagé, ma mère est
plutôt soucieuse. Après près de quarante années
passées à travailler dans le textile, mes parents, cinquante-sept
ans révolus, se retrouvent à leur tour (de qui n'est ce
pas le tour aujourd'hui ?) sans emploi. Et avec eux ce sont trente-deux
autres salariés, c'est-à-dire une toute petite cohorte,
le résidu de ce qui fut dans les années glorieuses une entreprise
familiale prospère, qui restent sur le carreau, un peu sonnés,
à peine en colère, juste amers. C'est là un dernier
carré qui rend les armes, abandonné par des chefs qui préfèrent
déserter le territoire national pour aller travailler ailleurs,
qui en Asie, qui en Europe de l'Est, qui au Maghreb, là où
les mains sont moins chères et plus dociles.
Dans
les années soixante-dix, le Parti communiste affichait sur les
murs : " Achetez Français ! ". Il s'agissait déjà
de sauver l'emploi national. Mardi, quand l'usine de mes parents a manifesté,
les ouvriers dressaient des banderoles sur lesquelles était écrit
: " Marque française. Production française ".
Il y a, dans la différence entre ces deux slogans, trente ans d'écart
et toute une histoire du capitalisme mondial.
1975, c'était le temps où la concurrence étrangère
menaçait les marques nationales, les marques étrangères
entrant en France comme dans du beurre, sans aucun frein. Dans l'histoire
du libéralisme économique, c'était le temps de la
concurrence des marques. Quand cela allait mal, les entreprises disparaissaient
avec leurs salariés. Il y avait là, dans ce drame, une forme
de justice. Il eût fallu bien sûr à l'époque
un semblant de protectionnisme ou au moins, comme le disait alors le Parti
communiste, un réflexe national ; il n'en fût rien.
2005, c'est un autre temps du libéralisme, bien plus dur, c'est
celui, quand cela va mal - et même quand cela va bien, quand les
bénéfices se font - où les marques nationales s'exilent
à l'étranger ; c'est le temps de la concurrence des mains-d'uvre.
Dans ce système, seuls les salariés français disparaissent,
car eux ne partent pas, ne peuvent pas partir. Si les entreprises survivent,
et même se développent à nouveau grâce à
cette " délocalisation ", le destin des salariés
est tout autre, c'est un autre destin puisque désormais l'intérêt
des entreprises et celui des salariés est complètement dissocié.
L'écrivain François Bon a bien décrit ce phénomène
dans son roman intitulé Daewoo. Dans cette version nouvelle, ultra,
d'aucuns diront " sauvage ", du libéralisme économique,
le salarié n'est plus qu'une variable d'ajustement, un accessoire
provisoire, ponctuel, intérimaire. Si en 75 on pouvait " s'adapter
", comme ils disent, pour lutter contre la concurrence, en 2005 c'est
impossible, à moins, pour conserver son emploi, de s'aligner sur
le niveau social de la Tunisie, de la Pologne, de la Chine. Revoici donc
le XIXe siècle et ses manuvriers, ses brassiers. Dans ce
qui ressemble de plus en plus à une guerre économique planétaire
dont les seuls bénéficiaires sont les tenants du libéralisme
sauvage, les salariés ne sont que de la chair à canon.
Apparemment, cela n'émeut encore guère, et les gouvernements
européens, en France en particulier ( le bon docteur Raffarin,
la semaine dernière cherchait, à grands renforts de phrases
péremptoires, de poings serrés et d'yeux exorbités
à nous hypnotiser derrière écran), nous expliquent,
rassurants, que la croissance repart, que le chômage baisse, et
qu'il faut évidemment, une fois de plus, une fois encore, encore
et toujours, que la France se réforme et les Français "
s'adaptent ", arrêtent de pleurnicher et travaillent plus et
moins cher, que l'Etat se désengage, que les services publics se
privatisent, que l'âge de la retraite soit repoussé, les
impôts locaux augmentés, le pouvoir d'achat diminué
(merci l'euro). Et tout cela avec le sourire, et tout cela en adoptant
au passage la Constitution européenne qui justement, dans son Titre
III, grave dans le marbre cette sacro-sainte politique ultra-libérale
qui règne sans partage, quasiment partout en Europe.
Mais
que ceux qui nous gouvernent en France et en Europe y prennent garde :
les chômeurs, les salariés précaires, les classes
moyennes dont le pouvoir d'achat baisse, ne se sont pas évanouis
ou dissous dans le Grand-Tout libéral sans frontières. Ils
restent là et prennent brutalement conscience de leur double identité
: chômeurs et français, salariés et français.
Il n'est peut-être pas si loin le temps du réveil, où
nos concitoyens comprendront, d'où qu'ils viennent, de droite comme
de gauche que le seul programme politique nécessaire à la
France sera celui qui liera, qui reliera la question sociale à
la question nationale. C'est l'héritage de Péguy mais aussi
celui de Jaurès. Ce fut l'impossible Troisième voie dont
rêvait De Gaulle. C'est encore la politique que défend aujourd'hui
Jean-Pierre Chevènement.
Quoiqu'il
en soit, la semaine dernière, ma compagne et moi sommes allés
manifester pour la défense du service public. Pour moi, c'était
la première fois. Qu'un patriote comme le président de Jeune
France se retrouve côte à côte avec des cégétistes
ne doit pourtant surprendre personne. Il doit être clair pour tous
qu'on ne défendra bien la France, qu'on ne la sauvera du déclin
irrémédiable, et même de l'effacement total, qu'en
luttant contre l'offensive généralisé de l'ultra-libéralisme
économique, qu'il soit mondialisé ou européiste, ce capitalisme qui ne
reconnaît aucune frontière. Cela, nul responsable syndical n'a à me
l'expliquer ; Georges Bernanos ne disait pas autre chose dans Le Chemin de
la Croix des Âmes : " Le monde des sociétés anonymes n'est pas celui qui
fait l'histoire."n