L'école
de la défiance
par
Raphaël Dargent
Strasbourg, 08 décembre 2004
Il paraît que François Fillon est un républicain. C'est ce que les
médias disent de lui, arguant du fait qu'il fut longtemps un proche de
Philippe Séguin. L'autre soir, à la télévision, je l'ai trouvé très peu "
républicain ".
Certes,
sa " réforme " n'a pas que des mauvais côtés
; elle présente même de justes évolutions. Que le
ministre veuille réformer les IUFM afin de rendre la formation
des futurs enseignants moins théorique et plus ancrée dans
le terrain, on n' y trouvera rien à redire. La psycho-pédagogie
développée à longueur de temps dans les Instituts
de Formation Des Maîtres n'a que trop duré, faisant perdre
de vue à nombre d'apprentis-enseignants les règles élémentaires
de toute éducation véritable : la transmission d'un savoir
et le respect dû à l'autorité. En réalité,
si les IUFM formaient de bons éducateurs sociaux, ils ne formaient
certes pas des
" maîtres ". Que le ministre, autre
point positif, décide de réhabiliter le redoublement trop
longtemps banni pour de basses raisons idéologiques n'est pas non
plus pour nous déplaire. Qu'il préconise enfin une plus
grande liberté pédagogique pour les enseignants est judicieux
si cela permet en effet aux dits enseignants de s'éloigner quelque
peu de l'incurie des méthodes actuelles d'enseignement, dont le
jargon abscons et prétentieux ne sert qu'à masquer la formidable
régression intellectuelle de tous, aussi bien " maîtres
" qu'élèves.
Mais, mis à part ces petites avancées, que les syndicats,
fidèles à leurs discours idéologiques, s'empressent
de qualifier de " réactionnaires ", le projet Fillon
comporte de graves reculs, lourds de sens et qui seront aussi lourds de
conséquences.
Ce projet prévoit notamment la définition d'un " socle
commun de connaissances " que tous les élèves devront
maîtriser à la fin de leur scolarité. Si l'intention
peut sembler louable, il est fort à craindre que ce socle se révèle
être une sorte de minimum éducatif, non seulement défini
de telle façon que le plus grand nombre d'élèves
répondront à ses modestes exigences, mais encore très
vite considéré par tous les acteurs du système scolaire
comme un indice de satisfaction plutôt que comme un indice d'inquiétude.
" Puisqu'on vous dit que le niveau ne baisse pas ! " En effet,
c'est juste une question d'échelle de valeurs. Il suffit simplement
de descendre d'un cran le degré d'exigence. Un " socle "
: c'est bien cela, le ministre regarde vers le bas et non vers le haut.
Un " socle ", pour un sous-couche. Un " socle ", c'est
bien ce qui convient à la France d'en bas, afin qu'elle ne monte
pas trop. Un " socle " comme un plancher qui ressemblera bien
vite à un plafond. Un " socle " c'est bien suffisant
pour une force de travail ; non seulement les libéraux au pouvoir
s'en contenteront mais ils le réclament. Le juste nécessaire
pour que le tâcheron comprenne quelle est sa tâche. Une petite
tête pour un brasier. C'est bien là la plus grande erreur
de la gauche radicale : son égalitarisme forcené a sacrifié
et continue à sacrifier des générations entières
de jeunes Français, qui n'auront comme seul avenir que le chômage
ou le travail précaire, l'assistanat ou l'exploitation. Pendant
ce temps, les libéraux se régalent. Ils ramasseront la mise,
récolteront les fruits. La grande niveleuse n'a pas fini de raboter
les têtes qui dépassent un tant soit peu et d'aligner toute
notre jeunesse sur le plus petit dénominateur culturel. C'est là
le contraire, rigoureusement le contraire, de ce qu'on appelait autrefois
l'Education. L'Education passe inévitablement par une exigence
forte, elle n'est pas synonyme de facilité ou de jeu, on éduque
bien que par une forme de contrainte. A quoi sert-il de parler d' "
élèves " puisque dans un tel système on "
élève " justement personne, on ne fait qu'abaisser.
Les médias qui glosaient ces derniers temps, avec les succès
de l'émission " Le pensionnat de Chavagnes " ou du film
" Les Choristes ", sur le retour d'une certaine nostalgie pour
l'école de Papa, en blouse grise et au tableau noir, mystifient
l'opinion. A les entendre, François Fillon s'inscrit dans ce retour
aux vieilles méthodes. Quelle caricature ! Avec M. Fillon, on est
bien loin des hussards noirs chers à Péguy.
Pour
preuve, le ministre annonce qu'il veut réformer le Baccalauréat
afin d'en finir avec l'examen final et ponctuel. Il propose que la moitié
des épreuves du Bac aient lieu en cours d'année, soit sous
forme de contrôle continu soit sous forme d'épreuves en cours
de formation. Parmi ces matières, certaines seront choisies en
options par les candidats. Non seulement, le caractère national
du bac a vécu, mais dans de telles conditions, il serait bien étonnant
que l'on trouve encore quelques lycéens pour échouer au
bacho.
Enfin,
pour rehausser le tout et bien montrer l'ambition de son projet, François
Fillon souhaite que chaque jeune Français apprenne une première
langue étrangère dès le CE1 et une deuxième
langue à partir de la classe de 5ème. Nul ne niera l'importance
aujourd'hui de l'apprentissage des langues étrangères. On
connaît la chanson : " dans le monde d'aujourd'hui, à
l'heure de la mondialisation, du village global "
Bref, parler
anglais ou allemand ou espagnol ou chinois ou serbo-croate, c'est bien
; encore faut-il au préalable parler, et donc comprendre, et donc
lire, et donc écrire, français. C'est ce que semble oublier
le Ministre. Pas plus tard qu'avant-hier, la deuxième enquête
du PISA (Programme International pour le Suivi des Acquis) révélait
qu'en France les compétences des élèves en Français
avaient encore diminué, le pourcentage de ceux qui éprouvent
les plus grandes difficultés de compréhension et d'expression
passant en trois ans de 4, 2% à 6,3% !
Face
à ce projet destructeur qui, loin de réformer le système
hérité de trente ans de psycho-pédagogie, s'inscrit
dans sa continuité, les syndicats sont une fois de plus obnubilés
par les moyens. Ce mardi 7 décembre, ils appelaient à la
grève au motif principal, et décidément toujours
le même, des suppressions de postes ! Ces gens n'ont pas compris,
ou ne veulent pas comprendre, qu'il s'agit bien plus d'une question de
fond que d'une question matérielle. Il s'agit de savoir ce qu'on
entend par Education, il s'agit de savoir ce qu'on entend par Transmission
et par Autorité, il s'agit de savoir si l'on veut se doter enfin
des moyens moraux de la réforme. Car la réforme à
entreprendre est une réforme MORALE et non pas matérielle,
il s'agit de s'accorder sur les principes et les valeurs qu'il est important
de transmettre aux générations qui nous suivent. Ce défi-là
n'intéresse pas les enseignants qui préfèrent lever
leurs petits boucliers chacun dans leur petit coin pour rabioter au gouvernement
quelques heures par-ci, quelques postes par-là.
Pour
légitimer son projet, François Fillon soulignait l'autre
soir que celui-ci a pour but de " rendre confiance " aux élèves.
Le très " républicain " Ministre considère
donc que c'est en abaissant encore un peu plus le niveau d'exigence, en
fixant un " socle " aux élèves et non un horizon,
en bradant le baccalauréat, en bradant par voie de conséquence
les diplômes universitaires qu'on redonnera confiance aux jeunes
générations. Au contraire, l'école que nous prépare
M. Fillon et ses amis ne rendra confiance à personne, ni aux jeunes
Français à qui elle proposera une école au rabais
et des diplômes dévalués, abaissant leur niveau général
pour mieux exploiter leur force de travail, ni aux pauvres enseignants,
syndiqués ou non, qui finiront par devoir, à force d'adaptations,
par renier leurs propres matières disciplinaires et piétiner
leur amour-propre. D'un côté des cocus, de l'autre des aigris,
voilà ce que nous promet l'école de M. Fillon, en réalité
une école de la défiance, dans laquelle tous seront insatisfaits
et sans repères, inquiets et hostiles. Les libéraux qui
sont déjà au pouvoir se satisferont parfaitement d'une telle
école. Il paraît que François Fillon s'est beaucoup
rapproché de Nicolas Sarkozy.
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