La
France délocalisée
par
Raphaël Dargent
Strasbourg, 13 septembre 2004
Délocalisé,
c'est peut-être bien le mot de l'année 2004. Funeste mot.
Celui d'une époque où ni les hommes ni les usines ne sont
désormais d'un lieu, celui d'une époque où il est
convenu qu'il faut tout arracher de son sol, tout déraciner, une
époque de nomadisme généralisé. Las, il n'y
a pas de " citoyens du monde " dans le monde du travail, on
est d'ici, de telle " boîte ", de telle cheminée,
de tel bureau
Alors, lorsqu'une entreprise se délocalise en
République tchèque ou au Maroc, les salariés ne partent
pas, eux, ils ne suivent pas. Trop chers, trop coûteux, dans l'univers
mondialisé du travail, les voilà bientôt considérés
comme trop grassement payés par leurs dirigeants, presque considérés
comme des privilégiés. Donc ils ne partent pas, ils restent
là, le travail part sans eux, les voilà en rade sans autres
destinations que celle du reclassement - aléatoire - et celle,
traumatisante, de l'ANPE. Délocalisé l'emploi mais bien
local, bien enraciné le chômage. Même les romanciers
exploitent désormais ce thème, à l'exemple de François
Bon dans son dernier roman Daewoo, triste exemple de cette logique proprement
inhumaine.
C'est ainsi, diront les fatalistes : le libéralisme ne connaît
pas de frontières, ni nationales ni même européennes.
En effet, le phénomène touche toute l'Europe, Royaume-Uni
et France en tête, et tous les secteurs de l'industrie et maintenant
des services. Une récente étude démontrait qu'à
l'échelle de l'Europe, 21% des emplois délocalisés
l'ont été dans la métallurgie, 20% dans les services
financiers, 15% dans les postes et télécommunications et
12% dans le textile. Le textile, secteur fortement sinistré chez
nous, j'en mesure tous les jours la triste réalité lorsque
je parcours la presse locale et régionale. On s'étonnera
ensuite que nos sections d'habillement en lycée professionnel ne
recrutent plus personne. Nos jeunes gens, et notamment nos jeunes filles,
ne sont pas stupides : qu'iraient-elles faire dans une branche professionnelle
où l'emploi est désormais absent ? Le constat est sévère
pour l'industrie mais il commence à l'être aussi pour les
services. La France dépendra-t-elle demain de l'Afrique du Nord
pour son textile, de la Tchéquie pour ses équipements automobiles,
de la Chine pour ses équipements électroménagers
et de la Pologne ou des Etats-Unis pour son agriculture ? Se rend-on compte
qu'il s'agit là de savoir-faire qui désertent à jamais
le pays ? Et que c'est ni plus ni moins que notre indépendance
qui est en jeu?
Les
politiques commencent à réagir. C'est ainsi que Ségolène
Royal, qui retrouve là des échos " socialistes "
qu'elle avait pour le moins oubliés, propose de taxer davantage
les entreprises bénéficiaires qui délocalisent, et
d'exiger de celles qui parmi elles avaient touché une aide de l'Etat
pour s'installer en France de rembourser les sommes prêtées.
Laurent Fabius, lui emboîtant le pas, affirme qu'il votera contre
le Traité constitutionnel européen si le chef de l'Etat
ne complète pas le texte proposé au référendum
d'une mention claire contre les délocalisations. Quant au gouvernement
de Jean-Pierre Raffarin, il souhaite créer des " pôles
de compétitivité " attractifs afin de faire travailler
ensemble entreprises, centres de recherche et de formation, organismes
d'innovation, banques, grandes écoles, collectivités territoriales
et représentants de l'Etat, et ce pour lutter plus efficacement
contre les délocalisations. Dans de tels pôles, les entreprises
bénéficieront d'un exonération de l'impôt sur
les sociétés et d'allégements de charges sociales
sur la recherche et développement. D'ores et déjà,
500 millions de crédits publics seront affectés en 2005
à cette stratégie anti-délocalisations.
Tout
cela suffira-t-il ? Qu'il me soit permis d'en douter. On risque là,
au mieux de freiner l'évolution, au pire d'aménager les
conditions du déclin français. Car je l'ai écrit
dans un précédent éditorial, il ne faut pas jouer
sur les causes secondes des délocalisations, il faut jouer sur
la cause première qui est le libéralisme économique
lui-même. Oui, le libéralisme débridé dessert
la France et dessert l'Europe. Il est temps de fixer des règles
au marché, de mettre des gardes-fous, de construire des digues.
C'est là le rôle de l'Etat. Il n'est pas d'autres solutions
que de domestiquer, que de tenir en respect le libéralisme et ses
adeptes. Ils ont déjà fait assez de dégâts
comme cela. Seul l'Etat, en intervenant dans l'économie, peut sauver
l'essentiel. Il le peut de deux façons, soit en réussissant
à convaincre nos partenaires européens de la nécessité
d'une Europe qui promeuve un modèle social proprement européen
- c'est-à-dire qu'il faut en finir avec l'Europe libérale
d'aujourd'hui - soit, si cela ne se peut, si la France n'est pas entendue,
en pratiquant une politique davantage protectionniste, exactement la politique
que pratiquent les Etats-Unis - pourtant champion de libéralisme
- lorsqu'il s'agit de défendre leurs intérêts fondamentaux.
La mesure est sans doute extrême, elle choquera quelques oreilles
sensibles qui ne voient dans le protectionnisme qu'une forme de nationalisme
économique. Il n'empêche : il n'y a pas d'autres solutions
que celles-là : l'Europe sociale ou le protectionnisme. Pour la
France, il est revenu le temps de l'enracinement, le temps des relocalisations.
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