18
Juin 2004 :
un nouveau Waterloo ?
par
Raphaël Dargent
Strasbourg, 06 juin 2004
Le 18 juin prochain, le Conseil
européen doit approuver le texte définitif du traité
constitutionnel pour l'Europe. Ironie ou hasard de l'histoire, un certain
nombre de mes amis, selon leur sensibilité, souverainiste, gaulliste
ou bonapartiste, veulent voir dans le choix de cette date comme un fait
exprès, la revanche des fédéralistes sur le "
nationaliste " de Gaulle, ou le rappel de la cuisante défaite
de l'Empereur le 18 juin 1815. Il se peut qu'ils exagèrent.
Bien sûr, en dotant par son article 6 l'Union européenne
de la personnalité juridique, la dite " Constitution "
fait de l'Union un acteur à part entière sur le plan international,
une sorte de super-Etat susceptible d'intervenir et de mener à
terme sa propre politique étrangère. La création
d'un super-ministre des Affaires étrangères est d'ailleurs
prévue. On évoque même un siège permanent au
Conseil de sécurité de l'ONU, au détriment des sièges
anglais et français d'ailleurs. Mais, même dotée de
la personnalité juridique, l'Union européenne pourra-t-elle
faire abstraction des réalités culturelles des nations et
des réalités politiques des Etats alors que pas moins de
vingt-cinq pays la composent désormais ? En vérité,
cela me semble bien improbable. Autant le risque fédéraliste
était grand dans une Europe à six, autant il se révèlera
quasi-impossible dans une Europe à vingt-cinq et demain à
trente. De ce point de vue aussi l'élargissement au centre et à
l'est du continent était une bonne chose.
Il
me souvient que nous craignions la disparition de la France avec l'euro.
Or, la France n'a pas disparu. Devons-nous craindre aujourd'hui cette
disparition avec la Constitution européenne? Je disais dans l'éditorial
précédent mes craintes mais je commence par en douter. La
France en a vu d'autres. Le traité de Brétigny de 1360,
celui de Troyes en 1420 et la capitulation de 1940 par exemple. Bien sûr,
j'entends mes amis m'objecter que si elle ne disparaît pas d'un
coup d'un seul, la France s'efface un peu plus à chacune de ces
avancées européennes. Mais j'entends dire aussi que sans
l'euro justement, la France, eu égard à l'état catastrophique
de ses finances publiques (quasiment 1000 milliards de déficits
!) aurait dû dévaluer sa monnaie trois fois. Trois fois en
deux ans ! Alors ? Où est l'intérêt de la France ?
Il
faut donc être prudent, il n'est plus temps de jouer aux Cassandres
de l'Europe. J'aimerais autant que mes amis souverainistes ne fassent
pas d'idéologie. Le monde de 2004 n'est plus celui de 1604, il
n'a même rien à voir avec celui de 1994. Il ne s'agit plus
de défendre, contre toutes réalités, une souveraineté
nationale absolue, comme si la France pouvait faire abstraction du reste
du monde, et décider seule, indépendamment des autres ;
il ne s'agit pas de faire comme si les Français vivaient sur une
île, coupés et libérés des contraintes du monde
d'aujourd'hui. Le souverainisme, s'il veut exister politiquement, doit
défendre les principes démocratiques - la souveraineté
populaire - loin de toute nostalgie. C'est bien parce qu'il n'est pas
clairement défini de ce point de vue que je lui préfère
la notion de gaullisme.
On
continue de beaucoup gloser pour savoir ce que dirait aujourd'hui le Général
devant tous ces projets et traités européens. C'est l'objet
de discussions et parfois de débats houleux entre amoureux de la
France. Europe fédérale, Europe confédérale
? Le débat, en réalité, est oiseux et les arguments
des uns et des autres sont incompréhensibles pour la plupart des
Français, en tous les cas ne leur parlent guère. Une chose
est sûre : De Gaulle souhaitait l'union du continent européen,
" de l'Atlantique à l'Oural ", qu'on appelle cette union
comme on veut, " fédération " ou " confédération
" (il utilisait alternativement les deux termes). Une autre chose
est certaine, qui contredit les thèses souverainistes : en terme
d'union, le Général n'était pas timide. Pour preuve,
cette citation: " L'unité prendrait, d'abord, la forme d'une
Confédération. Ainsi, chaque Etat garderait-il sa souveraineté,
sauf dans les domaines que les nations attribueraient à la communauté
pour qu'y soit réalisée l'unification. Ces domaines devraient
être, pour une première période : la défense
terrestre, navale, aérienne de tous les territoires des peuples
confédérés ; l'ajustement des productions nationales
et des échanges extérieurs ; la monnaie ; la mise en valeur
de certaines ressources dans les territoires d'outre-mer ; le développement
culturel et scientifique. " (Communiqué du 7 août 1949).
Monnaie européenne, défense européenne, certains
y verraient presque un programme " fédéraliste "
!
En réalité, chacun doit comprendre qu'il faut dépassionner
le débat et ne pas le simplifier. Je ne suis pas sûr que
la future Constitution européenne signe la mort de la France, il
se peut que le 18 juin 2004 ne soit pas un nouveau Waterloo.
Par contre, je l'ai déjà dit et je le répète
: la future ratification de cette Constitution devra se faire, le moment
venu, par la voie référendaire, puisque sur un sujet aussi
important, c'est le peuple français lui-même qui doit dire
son choix. Car s'il est indispensable, à l'heure de la mondialisation,
de relativiser le principe de la souveraineté nationale, celui
de la souveraineté populaire, lui, est indépassable.
n