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L'Europe sans les peuples

 

par Raphaël Dargent

 

Strasbourg, 27 mai 2004

 

Il paraît que des élections européennes se profilent à l'horizon. On a du mal à y croire. Qui en a seulement entendu parlé ? Que le gouvernement se contente d'un engagement minimum est presque pardonnable : en s'impliquant, il courrait le risque de trop " nationaliser " le débat et, partant, d'exacerber une nouvelle fois le ressentiment de Français qui, ces derniers temps, aiment tant sanctionner leurs gouvernants. Jean-Pierre Raffarin a beau prétendre qu'il s'engagera personnellement dans les prochaines semaines, il devrait ne point trop en faire. Chat échaudé… Mais, il est plus étonnant que les fédéralistes de l'UDF soient si discrets, comme s'ils manquaient de souffle sur un sujet qui leur fut longtemps réservé. Pire, il est choquant que la gauche verte, quant à elle, bien relayée par des socialistes en manque de programme, préfère au débat européen lancer un autre débat, celui surréaliste du mariage homosexuel. Bref, dans ce marasme, il n'y a que les dits " souverainistes " qui tentent d'éclairer le débat, de faire entendre leur voix, tentative souvent périlleuse tant le barrage médiatique à leur encontre est fort. Rien ne dit que leur engagement trouvera écho dans les urnes le 13 juin prochain mais au moins ont-ils le mérite de considérer l'enjeu européen.

Justement, l'autre soir M. Philippe de Villiers était interrogé sur Europe n°1 et la semaine dernière il accordait un entretien au magazine Le Point. Je ne jurerais pas être d'accord sur tous les points de son programme lors d'élections nationales - il faudrait sans doute regarder de près sa politique économique et sociale - mais je ne retranche pas une virgule de son discours européen. De leurs côtés d'ailleurs, Charles Pasqua, quoique plus discret ou Nicolas Dupont-Aignan, bien que corseté au sein de l'UMP, ne sont pas en reste. Mais que de bon sens dans les propos de M. de Villiers ! De surcroît, l'homme a de la suite dans les idées et le sens de la formule, ce qui ne manque pas de surprendre face au verbiage communément technocratique de ses confrères. Quant au vice-président de son Mouvement pour la France, le député européen Georges Berthu, il publie ouvrage après ouvrage afin d'expliquer les dérives anti-démocratiques du super-Etat européen en marche. Son dernier ouvrage, " L'Europe sans les peuples ", dissèque et commente article par article le projet de Constitution européenne .

Sauf les " souverainistes " donc ou quelques vrais gaullistes, c'est bien ainsi que la plupart des partis semblent vouloir faire l'Europe : sans les peuples. Pourtant les sujets de débats ne manquent pas, entre l'adhésion des dix nouveaux membres d'Europe centrale et orientale (élargissement nécessaire mais aux conséquences économiques et sociales importantes), la question toujours ouverte de l'adhésion future de la Turquie (pays pourtant que ni la géographie ni l'histoire n'a fait européen), et celle cruciale de la Constitution européenne (qui coiffera, excusez du peu, la Constitution de la Ve République !). Nos dirigeants font d'ailleurs si peu confiance aux Français que le président de la République lui-même semble hésiter à convoquer un référendum pour la ratification de ladite Constitution. Nous y voilà: l'Europe sans les peuples !
On se contentera donc de la campagne officielle. Et encore réduira-t-on cette campagne minimale à une alternative manichéenne, " Pour ou Contre l'Europe ", en vertu d'une vieille méthode qui a déjà fait ses preuves lors du référendum de Maastricht ou des élections européennes de 1994 et de 1999. Simplifions, simplifions, c'est-à-dire, en réalité, dissimulons aux Français les vrais enjeux du scrutin, et diabolisons au passage ceux qui sortent du sentier balisé de la pensée officielle.

En attendant le petit monde politico-médiatique espère détourner l'attention de l'opinion publique du sujet européen en agitant la question du mariage homosexuel. C'est oublier que le super-Etat bruxellois se mêle de tout et que, par conséquent, ce débat, pourtant secondaire et même dérisoire, rejoint celui des élections européennes. En effet, l'article II-21 de la Charte des droits fondamentaux, deuxième partie de la future Constitution européenne précise qu' " Est interdite toute discrimination fondée notamment sur le sexe, la race, la couleur, les origines ethniques ou sociales, les caractéristiques génétiques, la langue, la religion ou les convictions, les opinions politiques ou toute autre opinion, l'appartenance à une minorité nationale, la fortune, la naissance, un handicap, l'âge ou l'orientation sexuelle. " Nul doute alors que si la loi française continue à interdire le mariage homosexuel, les partisans d'une telle union saisiront la Cour européenne des droits de l'homme pour dénoncer ce qu'il juge être une discrimination. Je parie qu'on leur donnera raison.

C'est ainsi : à force de construire le super-Etat européen, on prive l'Etat français des moyens de sa propre politique. Une raison de plus, s'il en fallait une, pour le peuple français de s'exprimer le 13 juin prochain. n