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Nos malentendus européens

 

par Raphaël Dargent

 

Apple Valley, 22 avril 2004

 

La France fut, avec l'Allemagne, à l'origine du projet européen. Pourtant, force est de constater aujourd'hui que notre pays n'a plus ni l'inspiration ni, par conséquent, la maîtrise politiques de cet ambitieux projet. De ce point de vue, l'année 2004 s'annonce lourde de malentendus. Le 1er mai prochain, dix nouveaux pays (Pologne, Hongrie, République Tchèque, Slovaquie, Slovénie, Malte, Chypre, Estonie, Lituanie, Lettonie) entreront dans l'Union européenne. L'Europe des Quinze deviendra officiellement l'Europe des Vingt-Cinq. S'il ne fait aucun doute que ces entrées poseront, et posent déjà, à la France et à l'ensemble des pays d'Europe de l'Ouest, un certain nombre de difficultés, et notamment économiques, difficultés liées tout simplement au différentiel important qui subsiste entre nos niveaux de richesse et nos niveaux de protection sociale (on peut, par exemple, redouter une fuite des emplois industriels à l'Est et une course au moins disant social), si de plus un tel élargissement suppose que demain les pays d'Europe de l'Est abandonnent peu à peu leur tropisme américain, nul ne peut raisonnablement regretter une telle évolution qui va dans le sens de l'Histoire. C'est là la véritable chute d'un mur politique et d'un mur d'incompréhension qui divisaient l'Europe en deux.
Pourtant, moins de la moitié de la population des Quinze (47% exactement) soutient cet élargissement européen et, comble de l'affaire, la France est de loin le pays le plus hostile (55% des personnes interrogées sont contre et seulement 34% pour). Le fait est que, pour les raisons que l'on a dites, la France a peur, la France doute d'elle-même. Notre pays, pourtant fortement lié à des pays à la francophilie affirmée, ne se sent pas armé pour affronter ce partenariat-concurrence avec l'Est. C'est là notre premier malentendu européen.

Quant aux prochaines élections européennes qui se dérouleront en juin, tout indique déjà qu'elles risquent d'être détournées de leur principal objet - choisir nos députés au Parlement de Strasbourg - pour être utilisées par l'opinion publique française pour dire une nouvelle fois, trois mois après les élections régionales, tout le mal qu'elle pense du gouvernement Raffarin III, en effet si mal parti malgré les résolutions louables de son Ministre de l'Economie et des Finances. En réalité, de débat européen il n'y aura pas réellement, ces élections étant l'occasion pour quelques vieux chevaux de la politique, européistes naïfs ou nationalistes honteux, de faire à nouveau illusion, utilisant de vrais espoirs ou de justes inquiétudes pour faire un peu plus de démagogie et redorer le temps d'un scrutin un blason désormais bien pâle sur le plan national ; si les places se disputent tant sur les listes, c'est que tous espèrent sauver un mandat européen avantageux à bien des égards… L'affaire s'arrêtera là. Deuxième malentendu.

Enfin, reste la délicate question qui sera tranchée d'ici quelques mois, celle de la Constitution européenne, texte à bien des égards critiquable mais qui, tout compte fait, et en dépit de sa tournure par trop fédéraliste, sort au moins l'Union européenne du dramatique immobilisme dans lequel l'enfermait l'absurde Traité de Nice. Aux dernières nouvelles, et conformément à l'habitude qu'il a de ne pas respecter des promesses pourtant maintes fois répétées, Jacques Chirac préférerait faire ratifier le texte constitutionnel par voie parlementaire plutôt que par voie référendaire, le peuple français étant à nouveau dessaisi de son pouvoir de décision, d'une décision appartenant pourtant à lui seul. Les conseillers de Jacques Chirac se méfient du peuple français. Sans doute l'estiment-ils trop bête, pas assez éclairé, ou trop inconséquent, trop volatile, peu fiable, pour décider seul de son destin. On a trop peur à l'Elysée que les Français ne comprennent pas l'enjeu et votent mal, saisissant l'occasion qui leur est donnée de sanctionner une fois de plus le gouvernement, une troisième fois en à peine un an. Ultime malentendu.

C'est ainsi que, contre l'élargissement européen, indifférent aux élections européennes, dessaisi du débat sur l'adoption de la Constitution européenne, le peuple français se repliera davantage sur lui-même. La règle toujours se vérifie : ce n'est pas parce que la tâche est difficile qu'il faut reculer, ce n'est pas parce que les choses sont mal engagées qu'il faut quitter le jeu, ce n'est pas en refusant aujourd'hui les évolutions inévitables de l'Histoire qu'on aura demain prise sur elle.
C'est ainsi que, de malentendus en malentendus, la France manquera à sa mission, celle de contribuer à l'édification d'une grande Europe, susceptible de s'affirmer face à l'hégémonie américaine, d'une Europe européenne, exactement telle que la suggérait un certain Charles de Gaulle.
De cet échec, rien à attendre si ce n'est la poursuite du déclin et la montée du populisme.
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