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Nous sommes

tous américains !

 

par Raphaël Dargent

 

Apple Valley, 03 mars 2004

 

Jean-François Kahn avait bien raison dans un récent numéro de Marianne de considérer que l'élection présidentielle américaine nous concerne tous et d'écrire que " les Américains éliront, en novembre prochain, le président du monde, comme le Sénat romain nommait, il y a deux mille ans, l'empereur du monde. " Qu'on s'en félicite ou qu'on le regrette, c'est ainsi : les Etats-Unis d'Amérique sont les maîtres du monde, font et défont la politique planétaire, et la France, sur le déclin, comme l'Europe du reste, insuffisamment organisée, n'y peuvent rien.
Ainsi l'enjeu ne peut nous laisser indifférents. Et ce n'est pas parce que les hasards de la vie ont voulu que je sois en ce moment en Californie que j'exagère l'importance de cette élection.
C'est tout simplement l'avenir des relations transatlantiques, dont on a vu depuis la crise irakienne combien elles pouvaient être passionnelles, qui est conditionné par le résultat de ces élections ; c'est aussi, c'est surtout, l'avenir de la France, sa place dans le monde, qui est en jeu. En réalité, nos futures échéances régionales et européennes n'ont pas une importance plus grande, et pour tout dire, comparativement, elles nous ennuient davantage.

D'ailleurs, au moment où la course à la candidature présidentielle française agite déjà, trois ans à l'avance, le petit monde médiatico-politique parisien, provoquant à l'intérieur de chaque parti la guéguerre des écuries, le système américain des primaires, qu'on aime à critiquer chez nous, mérite pourtant d'être considéré avec davantage de modestie. La démocratie américaine n'est certes pas parfaite, loin s'en faut, mais c'est à l'issue d'un vote que les démocrates ont désormais choisi leur candidat, celui qui affrontera le président républicain sortant, George W. Bush, en novembre prochain ; à l'issue d'un vote - les primaires - et non pas au prix d'une douteuse cuisine partisane interne, faite de trahisons et de coups tordus, registre dans lequel la vie politique française excelle depuis des lustres.

Ce matin donc, lendemain du fameux Super Tuesday, " super mardi " qui, dans la course à l'investiture démocrate, n'attribue pas moins de 1151 délégués (soit plus de la moitié des 2162 requis pour être déclaré officiellement candidat à la convention démocrate qui se tiendra fin juillet), le sénateur du Massachussets, John Kerry, peut être considéré comme le candidat démocrate. Vainqueur de neufs élections sur dix organisées hier, victorieux dans le Massachussets justement, mais aussi dans l'Ohio, le Connecticut, le Maryland, la Géorgie, le Minnesota, Rhode Island et dans deux des Etats les plus importants, symboliquement et numériquement, New York et la Californie, il dispose déjà de 1292 délégués et son adversaire, le sénateur de la Caroline du Nord, John Edwards, a jeté l'éponge.

Déjà, les premiers sondages font de John Kerry, héros médaillé du Vietnam, un candidat sérieux et même menaçant pour l'actuel président-candidat. D'autant que la popularité de George W. Bush semble subir le contre-coup de la guerre menée en Irak dont la justification apparaît aujourd'hui à beaucoup d'Américains au mieux comme une erreur d'appréciation, au pire comme une falsification. Et l'importance des déficits fédéraux n'arrange rien. Ce n'est pas un hasard d'ailleurs si, dès ce matin, l'équipe de George W. Bush lançait une offensive médiatique dans dix-sept Etats réputés difficiles pour les républicains afin de démolir l'image du candidat démocrate.

Indépendamment de toutes les bonnes raisons, notamment de politique internationale, qui doivent nous faire espérer que George W. Bush sera battu lors des prochaines échéances présidentielles, je n'ai pas envie de cacher ici combien ce John Kerry m'est sympathique.
Alors que notre propre gouvernement ne dissimule plus son envie d'en finir partout avec l'Etat, en privatisant les services publics de l'énergie, en décentralisant inconsidérément, en réduisant en nombre les budgets sociaux, il ne m'est pas indifférent que la politique prônée par le sénateur du Massachusetts vise à rendre son lustre à l'Etat-providence, seul capable de garantir l'emploi, l'éducation et la santé pour tous. Tout de même, n'est-il pas triste et pour le moins paradoxal d'aller chercher Outre-Atlantique, dans le pays du libéralisme, ce qu'on n'espère plus trouver en Europe, à savoir une certaine limitation à l'ultra-libéralisme ?
Autre caractéristique, et pas des moindres, qui devrait plaire aux Français : John Kerry est francophone, John Kerry est francophile, John Kerry aime la France. Et pour cause : une partie de sa famille est française. C'est d'ailleurs en français que, commentant sa victoire, le sénateur démocrate s'exprima à l'AFP : " Je gagnerai en disant la vérité aux Américains ", ce qui, soit dit en passant, les changera un peu, si tant est qu'ils acceptent d'entendre cette vérité, eux qui aiment tellement être bercés aux chants du nationalisme le plus étriqué et illusionnés par de multiples faux-semblants.

Au lendemain du 11 septembre 2001, nombreux furent nos compatriotes qui, solidaires face au malheur qui s'abattait sur les Etats-Unis, déclarèrent en chœur : " Nous sommes tous américains ! ". Certains eurent bien tort de voir dans cette affirmation une forme d'allégeance alors qu'il ne s'agissait que de l'expression d'une profonde humanité.
Cette fois-ci, quitte à choquer encore quelques anti-américains primaires, qui décidément font de l'idéologie quand il s'agit de voir le monde tel qu'il est, je crois que des raisons de fond, des raisons politiques, peuvent nous permettre, après le résultat des primaires démocrates et à l'occasion des prochaines élections présidentielles américaines, de dire à nouveau, parce que nous sommes concernés : " Nous sommes tous américains ! ".
N'est-il pas en effet dans l'intérêt de la France que George W. Bush soit battu ?
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