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La petite politique

contre la grande

 

par Raphaël Dargent

 

Strasbourg, 10 février 2004

 

Ça y est ! La campagne pour les élections régionales est lancée ! Faut-il s'en réjouir ? Rien n'est moins sûr, car à voir la tournure que, d'emblée, elle semble prendre, il y a tout lieu au contraire de s'inquiéter. On espérait - car décidément on pêche par optimisme - que cette campagne soit l'occasion d'un grand débat sur la portée et le degré de la décentralisation engagée ; on espérait même, puisque ces élections ont aussi un enjeu national, qu'elles permettent à chaque formation d'avancer ses arguments sur les grandes réformes à mener, on espérait enfin qu'elles entraînent le gouvernement à les oser, ces grandes réformes que le pays attend et pour lesquelles, faut-il le rappeler, il a été élu. Las, las, trois fois hélas ! Tout cela est désormais à oublier.

Ce qu'il faut désormais appeler l'affaire Juppé (mais qui en réalité concerne tout un parti politique), et ses suites - pression supposée sur les juges, non-saisie par le président de la République du Conseil Supérieur de la Magistrature -, ont tout balayé sur leurs passages, chaque membre du microcosme politique y allant de son petit commentaire pour dire tout le bien ou tout le mal qu'il pensait de l'ancien Premier ministre, de la gestion chiraquienne de la mairie de Paris, de la sévérité du verdict et des attendus. On a même entendu l'actuel maire de la capitale, jouant une fois de plus les prix de vertu, réclamer l'argent qu'on devait aux Parisiens. On a même entendu l'actuel Premier ministre déclarer tout de go, des trémolos dans la voix, que le jugement rendu était " provisoire " ! Joli spectacle en vérité dont on aimerait pouvoir rire, mais franchement le cœur n'y est pas. Quant au débat organisé la semaine dernière par TF1, en grand renfort de publicité, et très abusivement intitulé " LE débat des régionales", il fut une énième réédition des jactances habituelles que nous réserve désormais la classe politique, toutes tendances confondues, chacun y défendant son bilan - actuel ou passé - et accusant l'autre des pires maux, celui de n'avoir rien fait ou au contraire d'en avoir trop fait. Du théâtre, oui, c'est cela, mais du mauvais théâtre. Et même du mauvais vaudeville, quand les protagonistes surviennent tour à tour sur la scène pour faire leur numéro avant que de repartir, au besoin en claquant la porte, d'où ils sont venus.
Dernier débat en date, si on peut dire : l'on s'interroge ce soir, pour savoir si oui ou non, Jean-Marie Le Pen pourra se présenter en PACA, le vieux leader national-populiste nous rejouant le coup des présidentielles - quand il prétendait avoir des difficultés pour collecter les 500 signatures nécessaires pour pouvoir se présenter - rôle qui lui va à merveille et qui, à chaque fois, lui fait une belle publicité à moindre frais : celui de la victime du système.
Nul doute que de tels débats ne vont pas contribuer à faire davantage voter les Français. Je crois que si on voulait les écoeurer définitivement de la politique on en s'y prendrait pas autrement.

Pendant ce temps, les réformes attendent. Et l'actuel gouvernement, bien frileux si ce n'était le dynamisme et l'efficacité du Ministre de l'Intérieur, semble se complaire à avancer à petits pas quand il faudrait de grande enjambées. Grande réforme du système de santé, grande réforme de la politique nataliste, grande réforme de la décentralisation, grande réforme de la fiscalité, grande réforme de l'Education nationale, voilà ce dont la France a besoin pour repartir de l'avant. Grandes réformes et non pas réformettes. Mais c'est ainsi, cela se vérifie toujours de gouvernements en gouvernements et d'élections en élections : la petite politique l'emporte décidément sur la grande. Situation qui, si elle venait encore à se perpétuer quelques années, pourrait bien nous précipiter dans le gouffre que prédit l'historien Nicolas Baverez dans son ouvrage " La France qui tombe ".

Ce matin, un ami, plus optimiste encore que moi, tentait de me rassurer en m'assurant que les réformes étaient seulement repoussées après les élections régionales ou pire après les élections européennes (car comme une calamité ne vient jamais seule, cette année est doublement électorale, et même triplement si on compte les cantonales). Il suffisait pour cela que lors de ces élections la droite n'essuie pas un trop gros revers, ce que la grande nullité actuelle de la gauche devrait pouvoir lui permettre. A voir… Car on imagine mal comment un gouvernement affaibli pourrait réussir demain ce qu'il n'a pas réalisé hier, alors même qu'il disposait d'une majorité écrasante. Et n'oublions pas l'essentiel, dont on parle déjà : après les européennes, notre Barnum politique préparera les prochaines présidentielles, quinquennat oblige. Patience donc. Mon ami a raison : les réformes finiront bien par arriver et si ce n'est en mars, ce sera en juin, ou bien alors …à la Trinité !
La petite politique française peut tout entière se résumer à ce slogan : " Les promesses toujours, les réformes jamais ! "
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