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La politique de l'honneur contre la loi du plus fort

 

par Raphaël Dargent

 

Strasbourg, 10 avril 2003

 Nous croyons qu'il y a un honneur de la politique,
nous croyons non moins fermement qu'il y a une politique de l'honneur
"
Georges Bernanos

Bien sûr, Bagdad vient de tomber sous les coups de boutoir américains, bien sûr la guerre américaine en Irak est entrée dans sa phase finale et bien sûr les dernières poches de résistance du peuple irakien devraient faire long feu. Cependant, chacun voit bien qu'en réalité rien n'est fini, et que c'est le chaos qui s'installe peu à peu en Irak et qui risque de s'installer dans les semaines qui viennent dans toute la région.
La guerre a beau tiré à sa fin, la victoire, on le verra, n'est peut-être pas dans le camp que l'on croit. Car la raison du plus fort n'est pas toujours la meilleure.

Nous croyons qu'il est des guerres nécessaires. Nous croyons même qu'il est des guerres justes. Mais jamais nous ne croirons, jamais l'on nous fera croire qu'il est des guerres " propres ", sans victimes. Les images des victimes civiles, hommes, femmes et enfants mutilés, défigurés sont là pour en témoigner. D'ailleurs, l'opinion publique mondiale n'était pas dupe, comme elle le fut il y a dix ans. On ne peut pas lui refaire le même coup, avec les mêmes sornettes, la même rhétorique, à chaque fois. Les peuples ont bien compris où était la vraie position morale, la seule position de bon sens, et celle du droit. Quel honneur y a-t-il à écraser un pays exsangue, victime depuis dix ans d'un embargo scandaleux ? Le peuple américain, l'histoire américaine, méritaient mieux que cette lamentable expédition punitive. Doit-on applaudir l'éléphant quand il écrase la fourmi ?
Que penser de ces Américains, qui s'émeuvent au moindre prisonnier, au moindre blessé, au moindre tué dans leurs rangs, et qui ont bombardé sans modération Bagdad à coup de bombes à fragmentation, dont tous les observateurs sur le terrain ont dit les terribles dégâts, y compris, et peut-être surtout, parmi les populations civiles ? Une telle indécence constitue, à nos yeux, le plus grand des scandales.
Jamais, non plus, l'on nous fera croire que cette guerre était une guerre " humanitaire ", une guerre pour " libérer le peuple irakien ", puisque chacun sait que ce sont bien plutôt des raisons géostratégiques, économiques et même de politiques intérieures américaines ( George Bush, pour être réélu, lorgne sur le vote juif) qui expliquent l'agression américaine. D'ailleurs, on ne parle plus des fameuses " armes de destruction massives ", qui furent tout de même, il faut s'en souvenir, la justification de l'intervention militaire. Non, la réalité de cette guerre était toute autre : cette guerre était une guerre " coloniale ".
Jamais, enfin, nous ne croirons, en la justification d'une guerre sainte, d'où qu'elle vienne et quelle qu'elle soit. Au moment où nous écrivons ces lignes, le conflit s'achève sur la victoire, apparemment absolue, de l'administration Bush. Cette victoire ne sera pas celle du Bien contre le Mal, comme le Président américain l'affirme. Elle sera celle du Fort contre le Faible. Cette victoire militaire est une défaite morale qui, n'en doutons pas, laissera des traces. Le Bien contre le Mal, c'est bien ainsi que Georges W. Bush et son administration voient le monde d'aujourd'hui et celui de demain : cette vision manichéenne est dangereuse, c'est une vision eschatologique, une vision d'apocalypse.
Ce conflit, quoi qu'on en dise, restera comme la première guerre du " choc des civilisations " qu'annonça Huntington. Puisque la rhétorique religieuse fut employée de part et d'autre, qu'on nous permette de dire que les prêches extrémistes des évangélistes d'Outre-Atlantique valent bien, par leur obscurantisme, ceux des intégristes islamistes du Proche et du Moyen-Orient. C'est toujours le ressort profond du totalitarisme que d'opprimer et d'exterminer au nom du Bien, de la morale ou de Dieu.

Dans cette affaire, dont les répercussions mondiales n'ont pas fini de se faire sentir - et cruellement -, ce sera l'honneur de la France de n'avoir pas participé à cette guerre injuste, illégale et, de surcroît, illégitime, une guerre qui, après la première Guerre du Golfe, après le bombardement de la Yougoslavie, semble donc consacrer dans l'ordre international la loi du plus fort, celle de l'Empire. Car le débat essentiel est là aujourd'hui, dans ce siècle qui s'ouvre : il s'agit de savoir qui l'emportera demain, de la vieille prétention impériale ou de la liberté des nations, de l'américanisation ou de la diversité du monde.
Quel peut être le rôle de la France dans ce débat ? L'avenir, seul, nous le dira, mais nul ne doute qu'il est et sera essentiel. Reconnaissons déjà à Jacques Chirac et à son ministre des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, le grand mérite, d'avoir oser faire entendre à nouveau la voix de la France, celle de l'équilibre des puissances, de la diversité des cultures et de la liberté du monde.
Alors que l'on parle maintenant de reconstruction et que les vainqueurs s'apprêtent à se partager le gâteau, souhaitons que le gouvernement de la France maintienne le cap et fasse valoir la prééminence de l'ONU dans la gestion de l'après-guerre. Souhaitons aussi, qu'à la tête de l'Europe et conformément à sa politique traditionnelle, la France contribue au renforcement du dialogue euro-arabe.

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