La
réconciliation des braves
ou la geste
gaullienne de Jacques Chirac
par
Raphaël Dargent
Strasbourg, 07 mars 2003
Les
images d'un président français acclamé dans les rues
d'Alger, entouré par une foule immense de plusieurs centaines de
milliers d'Algérois lorsqu'il parcourt sur le front de mer le boulevard
Zirout-Youcef, les drapeaux français, à côté
des drapeaux algériens, flottants aux balcons, les accolades, les
tapes dans le dos, le président français prenant le bras
de son homologue algérien, toutes ces images ont de quoi frapper
les esprits. Ces images-là, on croyait bien ne plus jamais les
voir - on ne les avait pas vues depuis plus de quarante ans, à
l'époque du général de Gaulle. C'est dire si elles
nous ont surpris et ému.
Cette
première visite d'Etat d'un président français depuis
1962, qui s'inscrit dans cette " Année
de l'Algérie " que la France entend célébrer,
a été lourde de symboles forts, de symboles qui ne sont
peut-être pas encore des actes spectaculaires - et j'entends d'ici
ratiociner les ronchons - mais qui sont pourtant des signes forts, à
coup sûr porteurs d'espoirs. Parce qu'il fallait enfin faire le
deuil des ressentiments, parce qu'il ne sert à rien de ressasser
sans fin un funeste passé, pour y dénoncer les responsabilités
des uns ou des autres, parce qu'on ne peut pas ainsi continuer à
vivre dans la rancur, l'heure était venue - et c'est le grand
mérite de Jacques Chirac de l'avoir compris - de la réconciliation.
Déposer une gerbe au monument des Martyrs, érigé
en souvenir des morts de la guerre d'Algérie, n'est pas rien. Remettre
à Abdelhaziz Bouteflika le sceau du dey d'Alger, que les conquérants
français avaient emportés avec eux en 1830, est lourd de
sens. Depuis 1830, les relations entre l'Algérie et la France ont
toujours été passionnelles, et l'on sait ce que la passion
peut avoir aussi de destructeur ; voici enfin les retrouvailles d'un vieux
couple, déchiré jusqu'à la confrontation entre 1954
et 1962, mais que les enfants et les petits-enfants réunissent.
La boucle est ainsi bouclée, en tournant la page de la guerre franco-algérienne,
en purgeant le contentieux de la colonisation. Ces signes d'amitié
ne sont pas rien ; je crois bien que les Algériens y attachent
beaucoup de prix.
Au
regard de l'émotion qu'elle provoque, au regard de l'intensité
de la charge affective, cette réconciliation, c'est presque une
réconciliation nationale. Pourtant, il s'agit bien de l'amitié
particulière entre deux Etats indépendants, entre deux peuples
souverains.
La " déclaration d'Alger " signée par les deux
présidents est claire sur ce point : il s'agit d'une " refondation
" des relations bilatérales. " [L' Algérie et
la France] sont convenues, sans oublier le passé, de jeter les
bases d'une relation globale forte, confiante et résolument tournée
vers l'avenir ", voici ce que dit la déclaration. Pratiquement,
cette refondation passe par " quatre orientations fondamentales "
:
- un dialogue politique renforcé avec la mise en place d'une rencontre
bilatérale annuelle ;
- un partenariat économique développé( n'oublions
pas que la France est le premier partenaire commercial de l'Algérie)
;
- une coopération culturelle, technique et scientifique rénovée
( création d'un Haut Conseil franco-algérien de coopération
universitaire et de recherche, fondation d'une Ecole supérieure
algérienne des Affaires) ;
- une circulation des personnes améliorée.
Ce
dernier point, qui concerne en réalité la délivrance
de visas, a fait couler beaucoup d'encre. Evitons, dans cette affaire,
l'idéologie. Que les visites des Algériens en France soient
facilitées n'a rien de choquant. Au jour d'aujourd'hui, le raccourcissement
des distances à l'échelle mondiale étant ce qu'il
est, et la réalité sociale de familles séparées
de part et d'autre de la Méditerranée étant ce qu'elle
est, quoi de plus normal ? Il n'en reste pas moins qu'améliorer
la circulation entre les deux pays, ne doit pas signifier plus d'immigration
et, à terme, de naturalisations en provenance d'Algérie.
Le visa ne doit pas déboucher sur l'installation durable. Jacques
Chirac n'a d'ailleurs pas oublié, lors de sa visite, d'énoncer
cette vérité première selon laquelle ce n'est pas
en quittant son pays qu'on contribue le mieux à son développement.
Que
ceux qui continuent à faire la fine bouche et à considérer
que les prises de position de Jacques Chirac ne sont que des postures
et le message actuel de la France un verbiage qui ne peut être suivi
de politique réelle n'oublient pas que la parole est justement
le magistère de la France. Il est des messages affirmés
et des symboles agités qui valent tous les bruits de bottes. La
preuve en a été faite dans l'affaire irakienne notamment,
puisqu'il a suffit que la France décide de dire " Non "
au bellicisme américain pour que, s'étonnant elle-même
d'une telle audace de son Président, elle croit à nouveau
en sa mission et pousse son avantage jusqu'à entraîner derrière
ou à côté d'elle d'autres réfractaires qui
s'ignoraient. Il y aurait pourtant de quoi être étonné
d'être étonné puisqu'il suffit, pour exister politiquement
soi-même, que de manifester - mais on en avait jusqu'ici perdu l'habitude
- ni plus ni moins qu'un tant soi peu de volonté politique.
Bien sûr, ce grand succès international de la France ne doit
pas nous faire perdre de vue les difficultés réelles de
notre économie et certains aspects plus contestables de la politique
intérieure du gouvernement. Mais enfin, ne boudons notre plaisir
d'assister à ce retour de la France. Et si demain, la France développait
enfin une grande politique méditerranéenne, il faudrait
s'en féliciter, en dépit des ronchons qui oublient par exemple
que l'Algérie est le premier pays francophone au monde.
Ce
Chirac nouveau, à la geste gaullienne, en étonne plus d'un,
et moi le premier. Je ne sais pas jusqu'où ira, ni combien de temps
durera, cette " révolution " intérieure, mais
le fait est que les résultats en sont très positifs, et
qu'on ne peut, à moins d'être doté d'une bonne dose
de mauvaise fois, que s'en féliciter.
Alors que les affrontements faisaient rage en Algérie, le général
de Gaulle appelait à " la paix des braves " ; on sait
que malheureusement les évènements ne se déroulèrent
pas selon ses vux. Quarante ans après, sans ne rien oublier
du passé, Jacques Chirac vient de réaliser la réconciliation
des braves. Et qu'a-t-il offert, le week-end dernier, à Abdelhaziz
Bouteflika pour le 66ème anniversaire de celui-ci? Les
Mémoires de guerre de Charles de Gaulle.
Quand je vous dis que les symboles parlent d'eux-mêmes.n