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La voix de la France, son honneur

 

par Raphaël Dargent

 

Strasbourg,  17 février 2003

 

Ce matin, il est bon d'être Français. Et la défaite du Quinze de France à Twickenham face aux Anglais n'y change rien. Dix millions de manifestants contre la guerre en Irak, n'est-ce pas la meilleure réponse, celle des peuples de ce " très vieux continent " qu'est l'Europe, à l'arrogance des responsables américains ? N'est-ce pas aussi, et surtout, la plus éclatante et la plus étonnante victoire de la France sur le plan international depuis trente ans ?

Ils ont bien tort ceux qui estiment que, dans cette affaire, le gouvernement français navigue à vue, au coup par coup, sans vision à long terme ; ceux-là ne perdent pas de vue l'essentiel : une politique n'est pas seulement faite d'intérêts, de calculs ou de puissance - ce que nous avions fini par croire ; elle peut aussi être faite d'honneur, et de l'honneur peut sortir la puissance. Et d'ailleurs peu importe les motivations réelles d'une telle politique, le résultat seul compte qui redore le blason de la France aux yeux du monde. Dans l'éditorial précédent, j'écrivais que face au demi-échec ivoirien ( mais l'engagement français était déjà une victoire, l'honneur de la France ; eût-il mieux valu rester passif ? ) que la France s'en allait ; dans cette affaire irakienne, la France revient, et de la meilleure des façons, dans une attitude proprement gaullienne.
Il est peu de dire que ce retour est pour nous une heureuse surprise, et constitue aujourd'hui encore un grand étonnement ; à vrai dire nous ne le croyions plus possible, puisqu'il n'y avait aucune raison qu'en la matière le gouvernement Raffarin ne soit pas aussi mauvais que les précédents. Plaidait pour nous une longue habitude de médiocrité diplomatique. Quel saisissement ce fut notamment lorsque notre ministre de la Défense, Mme Alliot-Marie, osa le mot de Cambronne - y a-t-il un mot plus français ? - à cet arrogant secrétaire d'Etat à la Défense américain, M. Donald Rumsfeld.

De ce succès, il faut féliciter notre ministre des Affaires étrangères, M. Dominique de Villepin, dont la clarté des positions et l'éloquence du discours, ont été applaudis au Conseil de sécurité de l'ONU, fait rare, presque exceptionnel, pour être souligné par les observateurs. Les esprits chagrins reproche au ministre son lyrisme et n'y voient qu'un vernis pour recouvrir une absence de vision réelle et masquer la faiblesse française ; ceux-là considèrent que la diplomatie française mène une politique de faux-semblants ; c'est oublier que la diplomatie est souvent une politique de faux-semblants, une politique d'apparence et d'apparats ; c'est oublier aussi que la puissance du Verbe compte en matière diplomatique, surtout lorsqu'il s'agit de la France dont la vocation universelle est justement d'être un porte-parole, le héraut de la diversité, de l'équilibre, de la liberté du monde.
C'est justement parce que Dominique de Villepin est lyrique et parce qu'il traduit sa parole en actes, qu'il sert la France et, derrière - j'allais dire devant - Jacques Chirac, accomplit comme ça n'était pas arrivé depuis le général de Gaulle une politique de grandeur. Les discours du général de Gaulle à Mexico, à Phnom Penh, à Québec n'étaient-ils pas lyriques ? Ils ont fait l'honneur de la France et sa valeur aux yeux du reste du monde.

Il n'est pas inutile, pour rendre l'hommage qu'il se doit à Dominique de Villepin, de citer son ouvrage de l'an passé, Le cri de la Gargouille. Voici ce qu'écrivait ce lyrique, amoureux de la France : " Pour tenir debout face aux vents contraires, pour arrêter un cap dans les montagnes russes du pouvoir, c'est peu dire qu'il faut du courage et de la volonté. Mais il faut aussi la magie du verbe, la force du geste ou du symbole, la puissance des actes pour briser vagues et conjurations, emporter l'adhésion, forcer l'admiration, huile sainte de la politique qui fait merveille dans des mains adroites et sûres ; il reste enfin ce mystère qui fait de l'homme parmi les hommes un homme au-dessus des hommes, un homme qui avance et que l'on suit ". Ou plus loin : " Prisonniers d'une parole désincarnée, orpheline du sens qui ne mord plus sur le réel, n'est-il pas temps pour nous de réinventer des mots qui se déclinent en action, pour renouer avec l'histoire ? N'est-il pas temps que le verbe se fasse à nouveau chair, "de manière à servir, comme le propose saint Paul, dans la nouveauté de l'esprit et non plus dans la vétusté de la lettre" ? L'avenir sera d'abord fidélité, reprise de possession du meilleur de l'héritage français. Ce travail de décantation doit nous ramener à l'essentiel, nous permettre de retrouver l'éclat de notre conscience collective. Redevenons ce que nous n'avons jamais cessé d'être : un peuple pétri de générosité, de vaillance, source de ce génie français qui ne demande qu'à s'accomplir. "

Nous espérions tous que la France, même affaiblie, puissance à peine moyenne et en déclin rapide, remonte sur son cheval et livre à nouveau bataille ; nous pensions qu'à défaut de l'Epée, il nous restait le Verbe ; encore fallait-il être à la hauteur, c'est-à-dire avoir le courage et la volonté politiques. J'avoue que nous n'y croyions pas, nous n'y croyions plus. Il faut reconnaître à ce gouvernement, et d'abord à ce ministre, le mérite de nous avoir démenti. Et c'est ainsi que la France accomplit ce prodige impensable à nos yeux d'entraîner à nouveau derrière elle, ou à ses côtés, l'Allemagne, la Russie, la Chine, ce qui n'est tout de même pas rien et n'était pas arrivé depuis longtemps. Et c'est ainsi que la France est célébré à Londres, à Djakarta, aux Etats-Unis mêmes, par ceux qui manifestaient le week-end passé. Qui l'eut crû ? Et c'est ainsi que les peuples du monde reconnaissent la France et la regardent, qu'en Italie, qu'en Angleterre, qu'en Espagne, on manifeste contre son propre gouvernement, vassal des Etats-Unis. Il faudra bien que Silvio Berlusconi, Tony Blair et José Maria Aznar tiennent compte de cette réalité-là. Tout comme Georges W. Bush d'ailleurs.
Les peuples comprennent bien où est la vraie position morale, la seule position de bon sens, et celle du droit. Quel honneur y aurait-il à écraser un pays exsangue, victime d'un embargo scandaleux depuis dix ans ? Le peuple américain, l'histoire américaine, méritent mieux que cette lamentable expédition punitive. Doit-on applaudir l'éléphant quand il écrase la fourmi ?

Evidemment, Saddam Hussein est un tyran et son régime méprisable, évidemment les Etats-Unis restent nos alliés naturels, mais le mérite de la position française est justement, en dépit des allégations et des insultes indignes de la presse américaine, de n'être qu'au service du respect du droit international ; ainsi la France ne peut-elle apparaître pour ce qu'elle n'est pas : pro-irakienne et anti-américaine. En respectant et en défendant l'ONU, la France n'est pas même pacifiste, elle est légaliste.
Bien sûr, il nous faut rester vigilants, et espérer que la position française, malgré les pressions et les représailles de toutes sortes, sera ferme jusqu'au bout ; le crédit que nous accordons aujourd'hui au gouvernement ne peut encore être total, mais enfin, le minimum pour l'encourager dans cette voie est de reconnaître ses mérites et de lui apporter notre soutien.
S'il est un enseignement à tirer de cette affaire irakienne, c'est bien celle-ci : si nous pouvions à nouveau nous regarder avec les yeux de Chimène, si nous pouvions à nouveau être fidèles à nous-mêmes, fidèles à la voix de la France, le monde nous le rendrait bien. La preuve en est faite.

" Nous croyons qu'il y a un honneur de la politique, nous croyons non moins fermement qu'il y a une politique de l'honneur " affirmait Georges Bernanos en 1939. En ce matin ensoleillé de février, ne craignant pas le vent d'Est glacial qui fait craquer la toiture, j'ai ouvert la fenêtre pour respirer un grand coup. Il y a juste un an disparaissait le Franc, notre monnaie nationale. Nous sommes encore quelques-uns à en éprouver quelque tristesse. Pourtant, ce matin, il est encore bon d'être Français. n