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Côte d'Ivoire :

la France s'en va

 

par Raphaël Dargent

 

Strasbourg,  1er février 2003

 

Les Blancs s'en vont. C'était la formule à la mode à l'heure de la décolonisation, en Afrique et en Indochine, lorsqu'on voulait dire, avec pudeur mais aussi avec résolution, que la France se retirait, parfois dans le sang, le plus souvent dans la honte et toujours dans les larmes, de ce qu'on appelait son " Empire ". Les Blancs s'en vont : il y a quelques années, Pierre Messmer fit de cette expression le titre d'un de ses livres. Les Blancs s'en vont, c'est encore aujourd'hui la formule qu'utilisent les journalistes lorsqu'ils évoquent le départ précipité des ressortissants français de Côte d'Ivoire. Comment ne pas éprouver des sentiments mêlés de honte et de colère devant ce départ et les images télévisées qui en rendent compte, celles d'une population française prise à partie par ceux-là même avec qui elle vivait en bon entente, celles d'une armée française agressée et ridiculisée par ceux-là même qu'elle était censée réconcilier - les diverses bandes " ethniques " ivoiriennes -, eu égard aux attaches historiques, culturelles et économiques qui nous lient à ce pays ? Ces images sont d'autant plus choquantes qu'elles traduisent une réalité bien cruelle pour la France, cruelle parce que symbolique, hautement signifiante, celle de notre inexorable recul sur la scène internationale. Ce ne sont pas les Blancs qui s'en vont. Avec le départ de ses ressortissants, c'est la France qui s'en va.

Que dire aussi des médias français qui reprennent sans hésitation le qualificatif de " patriotes " dont se parent les manifestants anti-français pour désigner ceux qui justement, de notre point de vue français, se comportent en hordes violentes, haineuses et extrémistes, et devraient donc, là encore de notre point de vue français - mais nos journalistes n'ont décidément pas la fibre nationale - être simplement qualifiés de ce qu'ils sont, c'est-à-dire des partisans d'un président de peu de foi, quand ils ne sont pas tout simplement des provocateurs et des voleurs avinés et racistes ? Etrange tout de même d'entendre ces journalistes qui n'ont de cesse de dénigrer ceux qui professent un esprit et un comportement " patriote " lorsqu'il s'agit de leur propre pays, la France, gratifier de ce terme ceux qui s'en prennent à la France et aux Français.
Ce sont les mêmes d'ailleurs qui, exactement de la même façon, appelaient - et continuent à appeler - " nationalistes " ou " rebelles " ceux qui, en Corse, au Pays basque et ailleurs, ne sont en réalité que des " séparatistes " et des " terroristes ". On se souvient aussi comme les rédactions s'émerveillèrent du " patriotisme " des jeunes américains après le 11 septembre. Les Français, qui n'ont plus droit à leur propre patriotisme et doivent au contraire se repentir en permanence et s'excuser de ce qu'ils sont, sont tenus de reconnaître, et même d'admirer le patriotisme des autres.

En Côte d'Ivoire donc, la France s'en va, et ce en dépit des efforts louables mais désormais dérisoires du ministre des Affaires étrangères. Il y a quelques années encore, disons une quinzaine, la France, bien que déjà affaiblie, bénéficiait encore d'un capital de sympathie et d'une écoute respectueuse lorsqu'elle s'adressait au monde. Nous faisions encore illusion en vertu d'un passé glorieux. Nous vivions sur nos acquis, qui se limitaient bien sûr en un pouvoir de paroles, mais ce n'était pas si mal. Notre faible voix était encore écoutée, un peu comme celles de ces illustres ancêtres, héros de hauts faits d'armes, décorés et honorés, riches d'une longue expérience, que l'on consulte, par respect, par tradition, bientôt par pure forme, sur les affaires du monde. Nous étions alors une puissance du verbe, une sorte de pays-conscience. Aujourd'hui, il ne nous reste plus rien, même plus ce magistère de la parole. Il ne faut nous en prendre qu'à nous-mêmes. Pourquoi le reste du monde écouterait-il un pays qui n'a plus les moyens de sa politique, un pays dont les paroles ne sont plus suivies d'effets, où les mots ne se traduisent plus en actes ? Nous sommes désormais très inférieurs à notre ancienne réputation, presque indignes de notre Histoire. La France voudrait élever la voix qu'elle ne le pourrait pas, et si par inconscience ou par fierté (mais il lui en reste si peu) elle y parvenait tout de même, elle ne provoquerait qu'indifférence et pire, sarcasmes. Les Etats-Unis et leurs affidés - un grand nombre d'Etats européens, véritables petits caniches derrière le gros caniche anglais - semblent dire de plus en plus ouvertement à la France : " cause toujours, tu nous intéresses… " Il suffit de voir, dans la crise irakienne, avec quelle arrogance les Etats-Unis, par la bouche de Colin Powell ou celle de Donald Rumsfeld, nous considèrent et nous renvoient à nos chers principes. Triste résultat de l'intervention militaire en Afghanistan d'il y a un peu plus d'un an qui a permis de confirmer aux Américains et aux Anglais ce qu'ils avaient déjà constatés lors de la honteuse intervention de l'OTAN contre la république fédérale de Yougoslavie, à savoir que sont désormais piètres les capacités militaires de la France et grande l'importance de son abaissement. Ceux-ci ne manquèrent d'ailleurs pas de s'étonner, à haute voix, de l'ampleur d'un déclin qu'ils ne faisaient que pressentir et n'imaginaient pas si rapide. Ce sont bien les Etats-Unis qui, partout, nous dament le pion, en Europe lorsqu'il s'agit de s'organiser de façon indépendante, au Proche et au Moyen-Orient, lorsqu'il s'agit de sauvegarder la paix, en Afrique lorsqu'il s'agit d'encourager la démocratie et d'assurer le développement. Et c'est ainsi que nous assistons à ce lamentable spectacle de Côte d'Ivoire où de prétendus " patriotes " conspuent la France et en appellent à l'aide de Washington.
Il est bien loin le temps où le général de Gaulle déclarait : " Quand on est le cap atlantique du continent, quand on a planté son drapeau en toutes les parties de la terre, quand on répand les idées et qu'on s'ouvre aux influences, bref quand on est la France, on ne peut se soustraire aux grands mouvements d'ici-bas, pour n'en être pas écrasé et, en même temps, pour servir la cause de tous les hommes, il n'est que de jouer son rôle carrément et tout entier. "

Si la France s'en va de Côte d'Ivoire, comme elle s'en va d'ailleurs, si elle n'a plus de politique étrangère réelle, effective, et si sa voix ne parle plus au monde, la raison en est évidente - une évidence que ne veulent pourtant pas voir nombre de responsables et même de citoyens de ce pays : la France s'est oubliée elle-même et c'est d'abord d'elle-même qu'elle s'en est allée, en se privant des moyens, militaires et culturels, de sa politique étrangère. Dramatique situation dans laquelle notre pays n'a plus le choix qu'entre se taire et suivre le discours américain ou prêcher - car le message universel de la France est ( était ?) profondément moral, profondément humaniste, profondément spirituel - dans le désert.

En espérant d'improbables jours meilleurs, rien ne compte tant désormais que la protection de nos ressortissants ; c'est pourquoi il faut s'en aller de Côte d'Ivoire avant que la situation ne s'aggrave encore. Sauver les nôtres et laisser ce pays, considéré hier comme la Suisse d'Afrique occidentale, à ses propres déchirements. S'en aller : aujourd'hui, la France n'a malheureusement pas d'autres choix. Mais quand décidera-t-elle enfin de se doter des moyens de son retour à l'Histoire et au Monde ?