Du Traité de
l'Elysée à l'improbable Europe franco-allemande
La célébration
d'un malentendu
par
Raphaël Dargent
Strasbourg,
04 janvier 2003
La
France et l'Allemagne vont célébrer communément le
quarantième anniversaire du traité de l'Elysée, traité
d'amitié et de coopération franco-allemand signé
le 22 janvier 1963 par Konrad Adenauer et Charles de Gaulle. Dans le cadre
de ces commémorations, le chancelier allemand sera reçu
par et s'exprimera devant l'ensemble des parlementaires français
réunis en Congrès à Versailles puis, quelques temps
plus tard, ce sera au tour du président français d'intervenir
à Berlin, au sein du Bundestag. Dans la déjà longue
histoire de la réconciliation franco-allemande, cette démarche
commune n'est pas négligeable ; fortement symbolique, elle traduit
clairement la volonté de part et d'autre du Rhin de ressouder un
lien quelque peu distendu ces dernières années. On peut
voir que sur quelques sujets d'importance, les positions allemandes et
françaises se sont de plus en plus rapprochées, comme cela
semble être le cas concernant l'attitude à adopter vis à
vis de l'Irak. Nul ne se plaindra d'une telle évolution et, là
comme ailleurs, l'action du nouveau Ministre des Affaires étrangères
français y est sans doute pour beaucoup.
Cependant,
gardons-nous de trop d'optimisme et ne soyons pas dupes de la réalité.
Car autant l'anti-germanisme primaire nous est étranger - placé
là où nous sommes, dans cette ville de passage qu'est Strasbourg,
sur notre frontière du Rhin, nous éprouvons mieux que d'autres
peut-être l'excellence de la culture allemande et l'importance d'une
bonne entente entre les deux peuples, d'une coopération entre les
deux Etats - autant nous voyons les choses telles qu'elles sont. En effet,
depuis 1945, derrière les apparences symboliques - la rencontre
De Gaulle-Adenauer à la Boisserie le 14 septembre 58, l'accolade
entre les deux hommes le 22 janvier 63, Helmut Kohl et François
Mitterrand main dans la main à Verdun en 84 ( notons qu'à
chaque fois, ce sont les dirigeants français qui font le premier
pas, le Général tendant les bras vers Adenauer, et Mitterrand
prenant la main de Kohl) - les relations franco-allemandes sont marquées
par la persistance d'un sourd malentendu que tout le monde fait mine d'ignorer.
Souvenons-nous
que si le traité de l'Elysée, que l'on s'apprête à
célébrer en grandes pompes, devait servir pour De Gaulle
à l'émancipation de l'Europe et favoriser le rééquilibrage
de l'Alliance atlantique, il n'était pour Adenauer qu'un moyen
de pression sur les Etats-Unis et un instrument pour rehausser le statut
de l'Allemagne. L'Allemagne jouait déjà de l'ambiguïté
et ne choisissait pas entre Paris et Washington, c'est-à-dire entre
l'Europe européenne et l'Europe atlantique. N'est-ce pas d'ailleurs
la République fédérale qui, au moment de la ratification
du traité par le Bundestag, le 16 mai 1963, lui adjoint un préambule
qui le vidait de son sens ?
Aujourd'hui,
le malentendu perdure. Les célébrations consensuelles de
ce début d'année ne doivent tromper personne . En effet,
en marge de ces commémorations, et dans le cadre des débats
autour de la future Constitution européenne, Jacques Chirac et
Gerhard Schröder viennent de proposer conjointement d'importantes
réformes des institutions européennes, l'Allemagne souhaitant
l'élection d'un président de la Commission par le Parlement
européen et la France celle d'un président du Conseil européen
par les chefs d'État et de gouvernement. Ne pouvant se mettre d'accord
et choisir l'une des deux propositions - propositions par nature très
différentes - le chancelier et le président ont donc présenter
les deux. Il n'y a que les ignorants ou les hypocrites pour voir dans
cette double proposition les signes d'un accord profond entre la France
et l'Allemagne concernant l'avenir de l'Union européenne. Car si
chacun, de part et d'autre du Rhin, manifeste certes le même désir
de renforcer l'union politique, il faut dire que cette nouvelle organisation
bicéphale si elle voyait le jour serait pour le moins bancale,
le résultat d'un mauvais compromis entre deux conceptions forts
différentes de l'Europe : quand l'Allemagne souhaite un renforcement
du poids de la Commission, cela correspond à sa conception fédéraliste
de l'Union ; quand la France préfère quant à elle
un renforcement du rôle des États, c'est parce qu'elle défend
au contraire une logique intergouvernementale. Ni le président
français, ni le chancelier allemand ne sont entrés dans
les détails de leur déclaration commune. Et pour cause :
ils connaissent leurs divergences. C'est donc la Convention chargée
de préparer la Constitution européenne qui aura la lourde
tâche de trancher ce débat, dont les termes sont en réalité
faussés, puisque s'il est clair que la proposition intergouvernementale
de Jacques Chirac s'inscrit dans la continuité du traité
avorté de l'Elysée en faveur d'une Europe bâtie sur
le socle franco-allemand, personne ne veut voir ou ne veut dire que la
conception supranationale de Gerhard Schröder n'a qu'un but, qui
était déjà celui d'Adenauer et fut plus tard celui
d'Helmut Kohl : renforcer le poids de l'Allemagne et, pourquoi pas, construire
une Europe allemande.
C'est
pourtant la conception française, intergouvernementale, celle d'une
Union des Etats, reposant sur le socle franco-allemand, qui seule permettrait
de construire raisonnablement l'Europe, non pas l'Europe atlantique que
préconisait récemment Vaclav Havel, mais l'Europe européenne,
indépendante de Washington, telle que la voulait Charles de Gaulle.
Berlin, volontairement, aujourd'hui comme hier, ne choisit pas entre ces
deux conceptions de l'Europe. Berlin, en ménageant Paris et Washington,
en donnant des gages à l'une et à l'autre, neutralise chacune
des conceptions et joue son propre jeu, celui qu'en réalité
Adenauer et Kohl n'ont jamais cessé de jouer, celui de la puissance
allemande.
C'est
pourquoi, en célébrant le quarantième anniversaire
d'un traité que l'Allemagne vidait de son sens à peine l'avait-elle
signé, un traité qui n'eût jamais aucune espèce
d'application concrète et ambitieuse, l'on s'apprête, de
part et d'autre du Rhin, à célébrer un malentendu,
une vrai-fausse vision commune de l'avenir de l'Europe et, peut-être,
ce qui est plus grave, à fêter une amitié de surface.
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