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Raphaël Dargent. - Après la création
d'une Agence Européenne de l'Armement - qui va
passer ses premières commandes-, après les
restructurations et fusions du secteur
militaro-industriel en Europe, après la décision
de créer une Force de Réaction Rapide - forte
d'une composante terrestre de 50 à 60 000
hommes-, un certain nombre de décideurs évoquent
la nécessité de s'acheminer vers une Armée
européenne; et d'ailleurs M. Paul Quilès,
Président de la Commission de la Défense à
l'Assemblée Nationale, laisse entendre qu'il
serait souhaitable d'abandonner la prochaine loi
de programmation militaire au profit d'une
programmation militaire européenne, l'argument
budgétaire étant là-encore avancé. Que
pensez-vous d'une telle évolution, si elle
devait aller à son terme ?
Pierre Messmer. - Je commence par la
deuxième proposition, celle du président de la
Commission de la Défense Nationale. Ce n'est pas
sérieux, et j'ajoute que cela m'étonne de la
part d'un homme qui a eu l'expérience du
gouvernement, et en particulier du ministère de
la Défense. Il n'y aura pas, dans les années qui
viennent, de loi-programme d'armement européen
possible. Tout simplement parce qu'aucun
Parlement n'est prêt à en discuter en engageant
ses finances, car les lois de programmation sont
d'abord destinées à assurer le financement du
programme durant un certain nombre d'années. Les
autres pays ne sont pas du tout prêts à se
rapprocher de la France pour construire une loi
européenne. C'est à dire que si nous suivons
monsieur Quilès, il n'y aura plus rien, ni en
France, ni éventuellement ailleurs, pendant des
années. On ne sait pas ensuite comment on la
financerait, puisque le financement ne pourrait
pas avoir lieu par l'intermédiaire de la
Commission Européenne, dont ce n'est pas la
compétence, mais forcément par les Etats, donc
leurs gouvernements. Ce qui est nécessaire,
c'est de voter une loi, une loi française et, à
partir de cette loi, nous pouvons proposer aux
autres de faire quelque chose en se rapprochant
de nous, et nous serons d'autant plus forts que
nous aurons une proposition à leur faire, une
réalité à leur présenter, et non pas simplement
des discussions qui n'en finiront plus, et sans
que, dans le même temps, nous n'ayons plus
aucune loi, c'est-à-dire nous ne fassions plus
rien, rien de cohérent, rien de sérieux. On peut
imaginer que l'on poursuive les programmes en
cours, mais il faut savoir que la plupart des
programmes en cours devraient être normalement,
ou modifiés ou - dans certains cas - abandonnés
avant même d'être conduits jusqu'à leur
conclusion du fait du changement de stratégie.
Je crois que cette loi de programme européenne
d'armement, c'est un rêve, je ne dis pas que
cela ne se produira jamais, mais sûrement pas
dans les cinq ans qui viennent. D'ici là, ce que
nous aurons c'est une coopération ; j'en viens à
la première partie de la question, une
coopération sur des programmes déterminés. Nous
pouvons nous mettre d'accord avec nos voisins,
nos alliés, en particulier nos voisins les plus
proches, l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne, la
Grande-Bretagne - dans la mesure où elle
l'accepte. C'est à partir de ces programmes
nationaux, que l'on pourra construire une
organisation industrielle car le fait est que,
des programmes communs à plusieurs pays
européens sont de nature à diminuer les frais de
construction ; il y a un effet de série qui se
produit à la condition que les programmes soient
établis sérieusement, c'est-à-dire qu'on ne se
contente pas d'additionner les exigences des uns
avec celles des autres, ce qui aboutit à coûter
infiniment plus cher. Mais si les programmes
sont établis sérieusement, - et il y a des
exemples, je tiens à le dire -, l'effet de série
peut jouer et nous pouvons espérer faire des
économies ; dans cet esprit, j'étais assez
favorable à la création et au fonctionnement
d'une Agence Européenne de l'Armement.
R.D. - Notre pays a participé, il y a deux
ans, au sein de l'OTAN, aux bombardements contre
la Serbie, alors même que l'article deux de la
Charte des Nations-Unies interdit l'usage de la
force contre une nation souveraine qui n'a pas
commis d'agression contre un autre Etat. Est-ce
qu'une telle politique correspond à la vocation
de la France ?
P.M. - Ma réponse est non, évidemment. Je
rappelle, à ce propos, que l'ONU n'a jamais
donné son approbation à cette opération, qui a
été décidée par l'OTAN, auquel nous sommes
associés. S'agissant de cette méthode de
bombardement, il faut savoir qu'elle correspond
à l'idée que des bombardements systématiques sur
l'infrastructure d'un pays, surtout d'un pays
qui n'a pas une grande puissance industrielle,
ni militaire, comme la Serbie, peuvent l'amener
à capituler: c'est d'ailleurs ce qui s'est
produit. Mais il faut ajouter que ces
bombardements - qui ont été, pour des raisons de
sécurité, réalisés à de très hautes altitudes -
ont frappé plus souvent à côté de la cible. Je
n'en citerai que deux exemples : le bombardement
de l'Ambassade de Chine à Belgrade ( ce qui
n'est pas nouveau, il faut savoir que la
Délégation française à Hanoï, du temps de la
guerre américaine du Vietnam, a été détruite par
un bombardement américain, et le représentant de
la France tué) et, à l'inverse, les
bombardements dont on nous disait qu'ils étaient
destinés à détruire les chars serbes au Kosovo,
n'ont pas atteint leurs cibles, ce qu'on a pu
constater après coup quand, la capitulation
serbe étant intervenue, les forces serbes ont
quitté le Kosovo. Il était possible de dénombrer
les chars qui rentraient en Serbie, on a
constaté que les bombardements n'en avaient pas
détruit 20. En d'autres termes, les
bombardements ont fait certainement souffrir
beaucoup la population civile, beaucoup moins
les militaires. Comme du côté des membres de
l'OTAN et de la France -qui s'était jointe à
l'OTAN pour la circonstance - il n'y a eu aucune
perte militaire humaine, il n'y a eu que des
pertes matérielles, on peut dire que désormais
la guerre consiste, même lorsqu'elle est faite
par les Occidentaux, à tuer des civils et à
démolir des infrastructures civiles. Les
militaires sont épargnés en raison même du fait
qu'ils sont organisés et équipés pour se
défendre contre les attaques. Ce n'est pas par
hasard que les chars n'ont pas été détruits,
c'est tout simplement parce qu'on osait pas les
attaquer à basse altitude, cela aurait été trop
dangereux. Il n'y a pas de morts, ni du côté de
ceux qui bombardent à 10000 mètres - avec des
bombes que l'on dit «intelligentes» mais qui ne
sont pas assez intelligentes pour distinguer
entre un vrai char et un faux char - ni du côté
des militaires qui se protègent convenablement
et ne sont que rarement atteints par les
bombardements en question. C'est un sujet de
réflexion tout de même... Est-ce que, au XXIème
siècle, la guerre doit consister à protéger les
militaires et à ne réaliser des opérations qu'en
respectant la règle de «zéro mort», pour
reprendre la formule américaine, - zéro mort
militaire - les morts étant désormais des civils
et les destructions étant essentiellement des
destructions d'équipements civils ? Moi, je ne
le crois pas, ce n'est pas ma conception des
épreuves de force, et par conséquent je suis
assez sévère avec ce qui a été réalisé en
Serbie. J'ajoute que, de son côté, la France a
tout de même pris un certain nombre de
précautions, les aviateurs français de l'armée
de l'air ou de l'aéronavale n'attaquaient des
objectifs que s'ils y étaient autorisés par le
gouvernement français, c'est-à-dire qu'ils
n'étaient pas obligés d'obéir sans hésitation ni
murmure aux ordres que leur donnaient les
Américains.
R.D. - Mais sur le fond - là je complète un
peu la question - sur le fond, est-ce que
l'intervention elle-même était inévitable et
justifiée ? Est-ce que cela correspondait à ce
que la France...
P.M. - Je n'aime pas beaucoup revenir
sur l'Histoire. Ce qui est important pour un
gouvernement, c'est de prendre des décisions, et
le fait est que le gouvernement aurait pu
prendre une autre décision. Il a pris celle-là.
Mais ce qu'on a le droit de faire, après une
opération, c'est de la juger sur ses résultats,
or les résultats ne sont pas ce que l'on
espérait : permettre au Kosovo de rester une
province plurinationale avec des Albanais, des
Serbes et des Tsiganes, qui vivaient en mauvaise
entente certes, mais qui vivaient ensemble. Cet
objectif a été complètement manqué, tout le
monde le sait. Les Serbes évacuent le Kosovo et,
par conséquent, ce que nous avions déclaré être
notre objectif n'est pas atteint, et les raisons
d'être de notre intervention sont devenues très
contestables. Le déroulement des événements
prouve, en particulier que se rallume, aux
frontières du Kosovo avec la Macédoine et la
Serbie, le conflit qui se passait au Kosovo dans
les mois qui ont précédés l'intervention de
l'OTAN. C'est ce qui juge cette opération. On
juge une politique non pas sur ses intentions,
qui sont souvent respectables, mais sur ses
résultats. Ici, les résultats sont tellement
éloignés des objectifs annoncés que, force est
de constater, cette opération n'est pas un
succès.
R.D. - Le Président de la République
s'est exprimé récemment pour dénoncer le nouveau
projet de statut de la Corse. Jean-Pierre
Chevènement, lui aussi, y voit une menace
sérieuse contre l'unité nationale. Quelle est
votre position sur la question ?
P.M. - Par conviction, je suis favorable
à toute décentralisation bien organisée, bien
contrôlée par l'Etat, car je pense - comme le
général de Gaulle l'a dit lui-même - que nous
sommes arrivés au bout d'une centralisation
commencée depuis plusieurs siècles, qui a
atteint son maximum avec la Révolution et le
Premier Empire et qui s'est conforté depuis, ne
serait-ce que par des moyens techniques
permettant un contrôle de plus en plus fort des
administrations provinciales. Je pense que ce
mouvement de centralisation doit cesser et que
la décentralisation est nécessaire. Je le répète
: en la matière, le général de Gaulle a prononcé
des discours - je pense au discours de Quimper
par exemple - qui sont encore d'actualité
aujourd'hui. Mais la question en ce qui concerne
la Corse est un peu différente. D'abord, parce
qu'il s'agit d'une opération spécifique à la
Corse. Il ne s'agit pas d'une opération qui
pourrait intéresser la totalité des régions
françaises que l'on traiterait de la même façon,
ce qui a été le cas en particulier en 1981 avec
la loi Defferre. Il s'agit de créer en Corse un
statut particulier, ce qui pose un problème,
celui de l'unité de la République, et ce n'est
pas un petit problème car nous touchons au cœur
de ce qui est la Nation française puisque ce
projet prévoit, la possibilité pour la Corse de
ne pas appliquer des lois nationales. Nous
allons avoir une région où la loi sera
différente des autres régions françaises.
D'autre part, on ajoute que l'enseignement de la
langue corse deviendra obligatoire. Je sais que
le texte en fait une obligation à laquelle on
peut échapper, en ce sens que les parents ont le
droit de demander à ce que leurs enfants ne
suivent pas les cours de corse, mais on sait
quelle sera la pression des nationalistes sur
les parents, et en fait l'obligation deviendra
générale, or il est absurde d'apprendre à des
enfants le Corse, cela ne leur sert à rien,
absolument à rien, car on ne se sert pas du
corse, ni en France, ni même toujours en Corse,
et pas du tout à l'étranger. C'est une loi
véritablement réactionnaire. C'est le vieux
traditionalisme comme avant la Révolution
Française. On revient à ce qu'il y a de plus
ringard dans les provinces, et en fait on veut
une sorte de reconnaissance du peuple corse, ce
qui est inconcevable en France. Le Conseil
Constitutionnel a déclaré inconstitutionnelle
cette idée et elle est inconcevable en France,
parce que la France n'est pas la réunion du
peuple corse , du peuple alsacien, du peuple
breton, du peuple catalan, du peuple basque, du
peuple flamand. Ce n'est pas cela la France. Et
si on reconnaît le peuple corse, on sort de la
philosophie républicaine selon laquelle tous les
Français sont libres et égaux devant la loi,
pour entrer dans un système complètement
différent où il y a des communautés, un système
où des communautés différentes essayent de vivre
ensemble les unes à côté des autres ; on sait ce
que cela donne, il suffit de regarder le Liban :
c'est la guerre civile. De ce point de vue, je
tiens cette loi pour une mauvaise loi, une loi
en contradiction, je le répète, avec la
philosophie républicaine sur laquelle la France
s'est construite. J'ajoute que si on accepte
cette idée du peuple corse, alors que sont les
Corses qui sont hors de Corse et qui sont bien
plus nombreux que ceux qui vivent en Corse ? Que
fait-on de ceux qui sont à Marseille ou à Paris,
est-ce qu'ils appartiennent au peuple français
ou au peuple corse ? On entre dans des
difficultés dont on ne sortira pas. Ils seront
français quand ils seront en France, ils seront
corses quand ils seront en Corse, tout cela
n'est pas sérieux et comporte de graves risques.
Je ne suis pas du tout favorable à cette
expérience. On nous donne l'exemple de systèmes
qui sont très décentralisés dans cet esprit et
qui ont réussi, par exemple le système italien
ou le système espagnol, mais il est bien vrai
que si ces systèmes politiques ont souvent
réussi, c'est dans des contextes très différents
de ce qu'est la tradition française, et on ne
cite jamais le cas d'un échec, et d'un échec
sanglant, celui du pays basque. A quoi aboutit
la décentralisation du pays basque, la
reconnaissance d'un peuple basque ? Au
développement du terrorisme non seulement au
pays basque mais dans la plus grande partie de
l'Espagne. N'aura-t-on pas des problèmes
identiques avec la Corse, d'autant plus que les
nationalistes corses, qui sont une minorité, ne
se contenteront pas de cette loi, ils l'ont dit,
loi qu'ils ne considèrent que comme un premier
pas. Et, comme ils ne veulent pas assumer les
responsabilités de ce qui est leur
arrière-pensée, c'est-à-dire l'indépendance -
ils ne veulent pas l'assumer pour des raisons
financières parce qu'ils savent bien que la
Corse est un pays pauvre qui ne connaît le
niveau de vie qui est le sien que grâce aux
transferts financiers qui viennent du continent
- les nationalistes corses ne s'arrêteront pas
sur cette voie-là. En réalité, ils veulent
conquérir le pouvoir et disposer de tout
l'argent qui accompagne le pouvoir; c'est cela
leur espoir. Je pense que nous n'avons pas à
nous prêter à cette manœuvre.
R.D. - Est-ce qu'il n'y a pas un risque de
contagion à d'autres régions, à l'Alsace par
exemple ou à la Bretagne ?
P.M. - Vous savez, les Alsaciens ont les
pieds sur terre, beaucoup plus solidement que
les Corses. Regardez par exemple : les Alsaciens
continuent à pratiquer leur dialecte, ils n'en
réclament pas du tout l'enseignement
obligatoire, ils savent très bien que c'est une
affaire familiale, l'on parie alsacien en
famille, entre soi ; ils ne veulent pas en faire
une langue nationale ; c'est un dialecte
germanique qui n'est pas l'allemand - le hochdeutsch. Ils savent aussi qu'il vaut mieux
parier le français, l'allemand et l'anglais que
parler l'alsacien. Les Corses, eux, ne veulent
parler que le Corse en Corse, ce qui est une
bêtise, je dirais même que c'est une illusion,
parce que cela n'aura pas lieu.
R.D. - Alors pourquoi le gouvernement
Jospin cède-t-il ?
P.M. - Par démagogie, tout simplement.
Il y a plusieurs politiques possibles en Corse,
mais quelle que soit la politique, le souci de
tous les gouvernements - je ne le leur reproche
pas -c'est de rétablir la paix en Corse, de
faire cesser les attentats, et pour faire cesser
les attentats, on peut arrêter les auteurs des
attentats ou négocier avec eux. Le gouvernement
Jospin, comme d'autres gouvernements avant lui,
a choisi la solution de la facilité, celle de
négocier avec les gens qui sont à l'origine des
attentats, en se disant que nous aurions ainsi
la tranquillité. Si pour l'obtenir, on doit
faire quelques concessions ici ou là, n'hésitons
pas. Mais les concessions ne servent à rien,
beaucoup ont déjà été faites. Ce qui est
remarquable, c'est que l'assemblée de Corse, à
l'heure actuelle, n'utilise pas tous les
pouvoirs qui lui ont été accordés, et pourtant
elle en réclame d'autres. Je ne suis pas sûr
qu'elle les utilisera non plus. Elle continuera,
avec les nationalistes, à revendiquer de
nouveaux pouvoirs. Vous pouvez remarquer qu'ils
ne revendiquent jamais de pouvoir en matière
financière.
R.D. - Philippe Séguin, comme
d'autres, voit dans l'affirmation de la
Francophonie, le moyen pour la France de renouer
avec sa vocation universelle. Quelles sont les
actions que mène sur ce plan l'Institut de
France, dont vous êtes le Chancelier, afin
d'encourager cette politique de la Francophonie
?
P.M. - Pour la France, la Francophonie
représente, non seulement du point de vue
culturel, mais aussi du point de vue politique
au sens élevé du terme, un enjeu essentiel.
Parce que le français est une langue que l'on
parie dans le monde, au-delà de nos frontières.
De ce point de vue, le français a une situation
bien différente, par exemple, de la langue
allemande. Je prends l'exemple de l'allemand,
parce que c'est une grande langue de culture,
parlée non seulement par 80 millions de
personnes qui habitent sur l'étendue de la
République Fédérale, mais aussi par beaucoup de
germanophones d'Europe Centrale, d'Autriche, de
Tchéquie, de Pologne, dans les Pays baltes. Ce
qui est remarquable pourtant est que cette
langue allemande, n'est pas parlée en dehors de
la zone d'influence politique et économique de
l'Allemagne. Il n'y a pas de germanophones en
Asie, en Afrique, et lorsqu'il y en a en
Amérique du fait des émigrants, au bout d'une
génération ou deux, ceux-ci cessent de parler
l'allemand pour parler l'anglais, s'ils ont
émigré aux Etats-Unis ou au Canada, ou pour
parler l'espagnol, s'ils ont émigré en Amérique
du Sud. Le français est dans une situation tout
à fait différente. En dehors de la France, et
même en dehors des régions proches de la France
-en Wallonie, en Suisse romande, dans le Val
d'Aoste - il y a des zones francophones très
importantes dans le monde, au Québec par
exemple, ou à Haïti, dans les départements
français des Antilles et de Guyane, à la
Réunion, et il y a aussi en-dehors de ces zones,
un grand nombre de pays où le français est la
langue officielle et même la langue de
communication : c'est le cas de toute l'Afrique
anciennement sous souveraineté française,
l'ancienne Afrique Occidentale, l'ancienne
Afrique Equatoriale, le Togo, la Nouvelle
Calédonie ... La Francophonie a un caractère
particulier, en ce sens qu'elle n'est pas
seulement européenne comme l'allemand ou
l'italien. Seul l'espagnol est comparable au
français, puisque l'espagnol est la grande
langue de culture de toute l'Amérique au sud des
Etats-Unis, à l'exception de petites enclaves
francophones ou anglophones. Il y a donc pour la
France dans la Francophonie à la fois un grand
espoir de diffusion universelle de sa culture et
une grande responsabilité. En quoi l'Institut de
France exerce-t-il des responsabilités dans ce
domaine ? Par ce que j'appellerai un rôle
régulateur. Par exemple, on reconnaît volontiers
au Dictionnaire de l'Académie Française d'être
une sorte de norme dans toute la Francophonie,
et je dirais que c'est d'autant plus vrai que
désormais l'Académie s'est ouverte à la
Francophonie non-métropolitaine, en acceptant de
plus en plus dans son dictionnaire de mots qui
viennent des pays francophones extérieurs à la
France, comme la Belgique, le Québec, et aussi
maintenant des pays africains. L'Institut a une
grande responsabilité. J'ai parlé du caractère
normatif de son action, je dois parier aussi de
son développement. Les Académies dans son
ensemble exercent dans le rayonnement de notre
culture une action très concrète. Tout le monde
sait par exemple que l'Institut a tenu une place
très importante dans la création de l'Université
Senghor à Alexandrie, qui est un remarquable
centre de rayonnement de la culture française en
Afrique. Tout le monde sait qu'il y a des hommes
et des femmes qui, par leur action personnelle
en liaison avec l'Institut, et même souvent
aidés financièrement par l'Institut, s'efforcent
d'élargir la place de la Francophonie. Un
exemple parmi d'autres : la semaine prochaine,
l'Académie des Sciences a convoqué un colloque
sur les épidémies bovines dites de « la vache
folle », un colloque international qui se
tiendra ici-même et sera suivi par le
gouvernement, puisque le Premier Ministre, le
Ministre de la Recherche scientifique, celui de
la santé, vont y participer ; ce colloque, qui
fait venir en France un grand nombre de
chercheurs étrangers, en particulier anglais,
sera pour les 9/10° tenu en français. Donc, il y
a une participation active non seulement à la
défense de la langue française, mais aussi à son
maintien comme une grande langue de
communication dans le monde. Cela dit, il ne
faut pas se dissimuler que c'est une tâche
difficile, et pour laquelle nous ne connaissons
pas seulement des succès. Les scientifiques font
désormais presque toutes leurs communications en
anglais, et si une communication est faite en
français, elle est immédiatement traduite en
anglais si elle est importante. Sans se faire
d'illusions, il est possible de maintenir ou de
développer la langue française dans des domaines
aussi difficiles que le domaine scientifique. Je
donnerai un seul exemple : celui de la langue
développée à partir de l'informatique. Les
Français ont bien réagi ; et c'est à la fois
l'Académie et la commission spécialisée dans
l'étude des termes techniques qui ont réussi à
inventer des mots acceptés par l'usage, car
l'usage est souverain en ce domaine. Je citerai
un seul mot, connu de tout le monde, c'est le
mot : « logiciel ». Aujourd'hui, tout le monde
parle de «logiciel», dans les pays francophones
et ailleurs, plus personne ne parie de
«software», mot d'ailleurs absurde qui n'a pour
raison d'être que de s'opposer à « hardware ».
Le mot « logiciel » a connu un grand succès. Je
ne peux pas dire que tous les mots inventés ont
le même succès, mais c'est la preuve que le
succès est possible quand le mot est bien
construit et qu'il correspond à la réalité qu'il
s'efforce d'exprimer. Il y a là une fonction
très importante en particulier de l'Académie
Française. J'ajouterai que l'Institut a la
possibilité de faire rayonner la culture
française - cor il ne s'agit pas uniquement de
la langue - à travers les prix très importants
qu'il attribue chaque année. L'Institut attribue
maintenant trois prix de 5 millions chacun, ce
qui est le niveau du Prix Nobel, et de ce point
de vue, l'Institut est une référence. Obtenir un
de ces prix, c'est non seulement une
satisfaction matérielle mais une référence
littéraire ou scientifique.
R.D. - Pour conclure, quelle doit être,
selon vous, l'ambition de la France pour ce
nouveau siècle ?
P.M. - Celui de rester une grande
nation. Cela veut dire avoir une politique qui
ne soit pas limitée à nos simples intérêts
égoïstes, mais une politique à dimension
européenne et mondiale. C'était l'ambition du
général de Gaulle, on s'est beaucoup moqué de
lui à l'époque mais on s'aperçoit aujourd'hui
qu'il avait dans une large mesure réussi.
Pourquoi ne pas s'inspirer de cette réussite et
surtout pourquoi ne pas avoir la même ambition ?
Cette ambition suppose que nous soyons nous-même
très solides, nous les 60 millions de Français,
très solides en France, politiquement,
économiquement aussi puisque la richesse d'un
pays est une forme de sa puissance, mais aussi
culturellement. Cela suppose que nous
retrouvions un rayonnement culturel que nous
avons eu très longtemps, jusque dans les années
60, à travers des hommes et des femmes d'une
extraordinaire qualité - dans le domaine de la
peinture, de la musique, des arts en général, de
la littérature, que dans celui de la recherche.
Depuis cette période, il nous faut constater un
certain essoufflement. Espérons que cet
essoufflement sera temporaire et que nous
retrouverons la période exceptionnellement
brillante que la France a connu au point de vue
culturel dans la première partie du XXème
siècle. Car cet éclat de la culture française
est un élément important de l'influence de la
France dans le monde, c'est une forme non
seulement de son rayonnement mais aussi de sa
grandeur." n |