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Nous
sommes très loin
d'une politique étrangère gaulliste
par
Pierre Maillard*
Ambassadeur de France,
ancien conseiller
diplomatique du général de Gaulle
Raphaël Dargent.
– De 1959 à 1964, vous avez été conseiller diplomatique du général de
Gaulle. Et récemment vous vous êtes clairement engagé contre la
ratification du traité de Bruxelles instituant une Constitution pour
l’Union européenne. Que pensez-vous de ceux qui, à l’UMP notamment, ont
fait campagne pour le OUI tout en se servant de l’étiquette
« gaulliste » ?
Pierre Maillard. –
Nous assistons depuis longtemps déjà à une véritable usurpation du
gaullisme de la part de personnalités ou d’hommes politiques qui non
seulement n’ont pas connu le Général, mais qui n’ont même pas pris la
peine de lire ses écrits, ni a fortiori ceux, nombreux, dans lesquels
étaient précisées ses pensées, qu’il s’agisse du domaine intérieur ou du
domaine extérieur. J’ai moi-même œuvré en ce sens à travers deux
ouvrages, l’un paru en 1991 et réactualisé en 2002 sur la politique
allemande, politique à laquelle j’ai été étroitement associé, et l’autre
intitulé « De Gaulle et l’Europe » publié en 1995. Dans ces ouvrages et
dans d’autres, bien des références auraient pu être puisées pour ceux
qui le voulaient. Il y a donc là, je le répète, un véritable déni de
vérité. S’agissant de la Constitution européenne, il n’est pas moins
clair, contrairement à certaines allégations des tenants du Oui, et
même, je dois dire, à certaines déclarations du chef de l’Etat lui-même,
que le Général n’aurait jamais accepté de donner son aval à un ensemble
de dispositions dont la caractéristique principale est de comporter les
plus graves altérations à l’indépendance de la France, indépendance dont
il se voulait le gardien rigoureux. Nous sommes donc là face à une
falsification délibérée de la pensée gaulliste de la part de certains
qu’ils soient journalistes, éditorialistes ou hommes politiques.
Raphaël Dargent. –
Ceux-là prétendent, pour nous convaincre, que le Général a bien accepté
en son temps le traité de Rome ; pourtant ils omettent de dire que le
Général n’est revenu au pouvoir qu’en 1958 et que donc le Traité s’est
imposé à lui ; ils omettent de dire encore que le Général lutta ferme
pour adjoindre au traité une Politique agricole commune et y réduire la
règle de l’unanimité. En vérité, il me semble que Charles de Gaulle ne
souhaita la construction européenne que dans la mesure où elle servait
les intérêts français, et que toute son action consista à se saisir du
projet européen comme levier d’Archimède pour la France. Cette vision
des choses n’est-elle pas exagérée ?
Pierre Maillard. –
Elle ne l’est pas fondamentalement, mais elle appelle tout de même de
sérieuses nuances. Il serait excessif de dire que le Traité de Rome ait
été imposé au Général, d’abord parce que le Général ne se laissait
jamais rien « imposer », et ensuite parce que s’il a accepté le Traité
il l’a fait après une réflexion approfondie, contrairement d’ailleurs à
ce que pensaient ceux qui, comme Michel Debré, estimaient qu’il le
rejetterait, comme il avait rejeté la CED. Il a accepté le Traité car,
vous n’avez pas tort de le dire, celui-ci comportait selon lui de réels
avantages pour les intérêts de la France et pour l’économie française, à
la faveur notamment de la suppression d’un certain nombre de barrières
économiques intérieures préjudiciables à son essor, mais je dois aussi
souligner, et c’est ce qui appelle une certaine correction à vos propos,
qu’il n’était pas du tout hostile à l’instauration d’une coopération
réelle entre les six pays que comportait alors l’Europe occidentale,
estimant au contraire même très nécessaire qu’ils s’associassent
étroitement et tirent aussi bénéfice de la complémentarité de leurs
potentiels. Il avait donc à cet égard une vision plus large que
rapportée aux seuls intérêts de la France, et qui faisait selon lui la
valeur du traité de Rome. Cela évidemment ne signifiait pas que pour
autant il était prêt à accepter ni l’omission de l’agriculture, question
essentielle pour la France, ni la mise en œuvre de certaines
arrières-pensées qui avaient présidé à la création de ce Marché commun,
notamment de la part des adeptes de Jean Monnet, ni enfin, cela va de
soi, toute dérive vers un début de supranationalité. D’où son total
refus des prétentions de la Commission de Bruxelles à s’ériger comme un
véritable gouvernement. Je résumerai ces indications par la formule :
« Tout le Traité de Rome, mais rien que le Traité de Rome. »
Raphaël Dargent. –
D’aucuns prétendent aussi – là aussi pour mieux abuser les Français –
que la question de l’entrée de la Turquie dans l’Europe était envisagée
favorablement par de Gaulle qui même aurait fait à ce propos des
promesses aux autorités turques en 1963. Vous étiez alors aux premières
loges. Qu’en était-il exactement ?
Pierre Maillard. –
C’est là un autre bel exemple de falsification extrêmement choquante et
qui dépasse en outre le seul problème turc puisqu’on invoque ici des
prises de position du Général qui n’ont jamais eu lieu. La question de
la Turquie s’est en effet posée à la fin des années 50 dans le contexte
des difficultés économiques et financières sérieuses de ce pays et
considérant aussi son rôle stratégique face à la menace soviétique. D’où
résulta sa demande d’aide économique et financière que les pays d’Europe
occidentale, et naturellement les Etats-Unis, estimèrent devoir lui
apporter. Cela se manifesta en partie par un projet, limité aux six pays
d’Europe occidentale, non pas d’inclusion dans le système qu’ils
commençaient à construire, mais d’association, selon les procédures
qu’impliquait cette formule en vertu des dispositions du Traité de Rome.
C’est cette décision d’association qui fut prise collectivement aux
termes d’un accord conclu à Ankara en octobre 1963, ouvrant ce qu’on
appelle la période préparatoire à l’association, avec les mesures qui en
découlaient. Ce type d’accord, il faut le souligner, n’était nullement
limité à la Turquie, mais était conçu pour s’appliquer à bien d’autres
pays, notamment du pourtour méditerranéen ou de l’Afrique. Il ne
comportait donc aucune promesse particulière et c’est naturellement sans
aucune difficulté que, tant le général de Gaulle que le chancelier
Adenauer, l’approuvèrent et l’acceptèrent. Une autre raison était que le
Marché commun, alors à ses débuts, se trouvait en rivalité avec une
autre organisation patronnée par l’Angleterre, l’AELE, groupant alors le
Portugal, l’Autriche et autres pays nordiques, et qu’un rapprochement
avec la Turquie, comme c’eût été le cas avec tout autre pays, le
valorisait et accroissait son poids. Il faut enfin souligner que les
dispositions en question se situaient sur un plan purement économique,
comme l’était d’ailleurs, aux yeux du Général, le Marché commun
lui-même, et n’impliquaient donc rien d’autre sur le plan
politique ! Bien entendu, cela n’empêchait nullement les sentiments de
sympathie que le Général pouvait porter à la Turquie et qu’il avait
portés spécialement à l’œuvre d’Atatürk. Le temps passa et on en vint
aux deux voyages officiels, celui de 1967 du président Sunay à Paris et
celui d’octobre 1968 du général de Gaulle en Turquie. Si l’un et l’autre
furent marqués par des propos chaleureux et de multiples promesses de
collaboration dans divers domaines, ils ne s’accompagnèrent d’aucune
revendication particulière concernant la relation spécifique de la
Turquie avec le Marché commun, d’autant qu’à cette époque l’idée d’une
organisation appelée à, ou supposée compléter le Traité de Rome, avait
depuis longtemps cessé de susciter les espoirs ou plutôt l’intérêt du
Général. Celui-ci se borna donc à consentir, sans objection, à ce que
l’on passe du stade dit « préparatoire » de l’Association au stade dit
« transitoire », supposée être la dernière étape avant l’inclusion
ultérieure de la Turquie dans le Marché commun. Il résulte de ces
observations qu’il ne fut jamais question, pour de Gaulle, d’une
entrée de la Turquie dans un système politique tel qu’imaginé
aujourd’hui, qui d’ailleurs eut été contraire à ses conceptions. Il lui
arrivait même de dire que si la Turquie avait un « pied » en Europe, et
si son influence historique sur une partie de celle-ci – quoique
résultant avant tout d’une conquête militaire, souvent d ‘ailleurs
assortie de massacres –, avait été incontestable, la Turquie pour
beaucoup de raisons n’avait pas les caractéristiques d’un pays
« européen » – ce qu’était par contre à ses yeux la Russie ! – et
restait un membre de la Communauté des pays du Proche-Orient,
appartenance soulignée d’ailleurs autant par sa religion que par ses
données économiques. Elle pouvait donc certes être un allié, mais
n’avait aucune vocation particulière à devenir membre de plein droit
d’une communauté politique ou d’une « union européenne », si celle-ci
devait voir le jour.
Raphaël Dargent.
– Charles de Gaulle a souhaité construire l’Europe autour du couple
franco-allemand et longtemps la construction européenne s’est fondée sur
cet équilibre entre la représentation allemande et la représentation
française au sein des institutions européennes. C’était-là une règle,
disons un principe fondateur. Aujourd’hui, cet équilibre est rompu au
profit de l’Allemagne. Quelle peut être alors l’évolution de l’Europe et
quelle place peut tenir la France dans cet ensemble ?
Pierre Maillard. –
Vous avez raison de dire que pour de Gaulle le couple franco-allemand a
été un élément essentiel de sa conception de l’Europe à construire ; il
l’a même défini à maintes reprises comme le socle de l’Europe, estimant
que, sans cette entente, il n’y aurait même pas d’Europe possible, et
vous n’avez pas moins raison de dire que pour lui cette entente n’avait
jamais été conçue dans une perspective d’inégalité des partenaires mais
au contraire dans celle d’un équilibre fondamental. Il considérait que
le déséquilibre des capacités françaises et allemandes qui s’étaient
accentué au cours du XIXe siècle, confirmé par la défaite de 1870 et par
l’essor économique de l’Allemagne d’alors, puis renouvelée après la
guerre de 14, avait été un élément important dans l’antagonisme des deux
pays. Cet équilibre nécessaire, il ne le concevait cependant pas de
façon mécanique et sur tous les plans ; il admettait que sur certains
points, par exemple dans le domaine économique, la force de la France en
matière agricole compense un peu certaines de ses insuffisances
industrielles vis-à-vis d’un partenaire allemand dont il connaissait les
capacités à cet égard. Ce qui évidemment ne l’empêchait pas de vouloir
développer aussi le potentiel industriel de la France. Enfin devait
participer aussi à cette notion d’équilibre le fait pour la France de
posséder une force atomique propre que l’Allemagne n’avait pas et ne
devait pas avoir. Il y avait donc chez lui une conception certes
rigoureuse mais néanmoins « ouverte » de l’équilibre. En même temps, il
n’ignorait pas que cet équilibre n’était pas une donnée fixe mais
conditionnée par le temps, ainsi que par les vicissitudes de la
politique des deux pays. Il s’agissait donc d’une exigence appelant uns
constante vigilance, mais aussi relevant de conditions qui pouvaient
être temporaires. Deux exemples de cette relativisation sont donnés
d’une part, s’agissant de la France, par le choc ayant résulté des
évènements de 1968 et, pour l’Allemagne par la réunification, celle-ci
ayant à l’époque conforté un accroissement décisif et inquiétant de la
puissance allemande. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’on a conçu
l’euro supposé empêcher la suprématie absolue du mark. Ce qui s’est
passé depuis démontre cependant que nos préoccupations d’alors étaient
sans doute notoirement excessives puisque la réunification elle-même,
plus qu’un avantage, s’est révélée être un poids financier énorme
entraînant d’importantes difficultés d’adaptation entre les populations
de RDA et de RFA. Notons aussi l’effondrement démographique de
l’Allemagne, presque unique en Europe par son ampleur. Sans oublier ses
graves difficultés économiques et sociales présentes. Tout cela justifie
la conception du Général d’une vision rigoureuse de l’équilibre mais
sage étendue dans le temps.
Raphaël Dargent. –
De Gaulle souhaitait, souvent seul contre tous les autres dirigeants
européens, une « Europe européenne », c’est-à-dire non inféodée aux
Américains. Aujourd’hui, on constate que la plupart des pays d’Europe
centrale et orientale entrants dans l’Union sont les meilleurs soutiens,
et parfois les meilleurs relais, de la politique américaine en Europe.
Dans ces conditions, « l’Europe de l’Atlantique à l’Oural » est-elle
viable ?
Pierre Maillard. –
On a beaucoup parlé de cette conception de l’Europe « de l’Atlantique à
l’Oural », conception qu’il a formulé maintes fois et qui à l’époque
semblait à tous parfaitement utopique. Ceci dit, il n’a jamais vraiment
instrumentalisé cette conception parce qu’il la pensait lointaine, tout
en l’estimant utile et même nécessaire. Cette conception avait en
réalité deux volets : il y avait la Russie, il y avait les pays d’Europe
de l’Est. S’agissant de la Russie, il est vrai que le Général considérai
que géographiquement et historiquement elle faisait partie de l’Europe,
oubliant aussi « volontairement » ses possessions asiatiques et
caucasiennes, et de toute manière, vu sa taille propre, il n’envisageait
certainement pas son entrée pure et simple, avec les droits qu’elle
aurait comportée, dans un ensemble supposé homogène, pour lequel il
refusait au demeurant le concept d’intégration. Il s’agissait donc pour
lui, en l’espèce, d’une sorte de partenariat, incluant des entreprises à
la fois politiques et techniques, partenariat qui lui paraissait au
demeurant indispensable à l’équilibre global de l’Europe. La situation
des pays de l’Est était différente. Leur vocation à une inclusion dans
l’Europe était incontestable. Encore de Gaulle aurait-il pensé qu’en
raison des sérieuses disparités de ces pays, disparités liées à
notamment à l’héritage communiste, par rapport à ceux du Marché commun
primitif, et depuis lors des Quinze, leur inclusion aurait dû être très
progressive et comporter des modalités sérieusement différenciées.
Autrement dit, l’élargissement de l’Europe, dans la perspective de son
unité, ne constitue certes pas un problème facile. Il est non moins
clair que la nouvelle politique américaine, comportant une pénétration
économique intense de ces pays, l’activité de multiples ONG (qu’on a vu
à l’oeuvre en Ukraine), enfin l’inclusion immédiate des pays en question
à l’OTAN, introduit un élément de dissociation supplémentaire. On en a
vu d’ailleurs les effets lors des débats ayant précédé les opérations
militaires des Etats-Unis contre l’Irak. L’unité parfaite de l’Europe,
et son autonomie, qui d’ailleurs même au temps du général de Gaulle,
n’était pas du goût des Américains, font l’objet de beaucoup de
discours. Leurs réalisations hélas ne seront pas prochaines.
Raphaël Dargent. –
Nous sommes quelques-uns à considérer – et ce fut notre raison de voter
Non – qu’il est nécessaire aujourd’hui, non pas de réorienter la
construction européenne (de la rendre par exemple plus « sociale ») mais
de la refonder sur des bases confédérales.
Pierre Maillard. –
Je le crois profondément. Il est vain, en effet, de rafistoler. Depuis
Maastricht, la locomotive continue à foncer et elle va dans le mur, le
mur venant d’être révélé par le sursaut français. Le problème est que
nous avons affaire à une technostructure bruxelloise dont la puissance
est forte, les relais nombreux, les moyens financiers importants, qui
manifeste une volonté farouche de continuer dans cette voie de
l’intégration, ce qui ne facilite pas la nécessaire refondation.
Celle-ci aurait d’abord réaffirmer que si l’on veut l’Europe, il faut
qu’elle existe par elle-même, cette existence de l’Europe étant pour
beaucoup mise en cause par le développement de l’idéologie mondialiste.
Avec la mondialisation, l’ouverture des frontières, le libéralisme
généralisé, l’Europe ne trouve plus sa justification. Par conséquent
refonder l’Europe, c’est se situer par rapport au problème de la
mondialisation, sachant en outre que l’ultralibéralisme qui l’inspire
représente en fait un monopolisme américain. La refondation pose aussi
d’autres questions : celle de la démocratie face à l’absence patente et
scandaleuse de celle-ci au sein des institutions européennes, celle de
la monnaie et de la politique monétaire, celle enfin du rôle et du
contrôle des parlements nationaux. Quant aux principes, étant donné tous
les atypismes dont nous avons parlé, ce ne peut être l’intégration. Il
faudrait revenir à une Europe des Etats bâtie sur la coopération, et
notamment celles renforcées pour les pays qui souhaitent aller plus loin
dans certains domaines, le tout pouvant être englobé dans une unité dont
le principe serait celui d’une Confédération et non d’une Fédération.
Reste à savoir si cette refondation est possible ; or je ne suis pas du
tout convaincu que ce soit dans ce sens que la technostructure actuelle,
ainsi qu’un certain nombre de gouvernements européens, souhaitent
aller, afin de prendre en compte à la fois l’évolution du monde et les
aspirations des peuples européens à conserver ce qui a fait leur
histoire, leur spécificité et leurs intérêts propres.
Raphaël Dargent. –
Le Général considérait – c’est là une de ces citations les plus célèbres
– qu’il y avait « un pacte vingt fois séculaire entre la grandeur de la
France et la liberté du monde ». Le projet européen n’est-il pas
restrictif pour la France ?
Pierre Maillard. –
Justement. La Constitution européenne niait la dimension mondiale de la
politique française. Le résultat de la construction européenne et un des
effets du projet de Constitution c’était d’enfermer nos dirigeants dans
une préoccupation uniquement continentale, c’est-à-dire en évacuant ce
qui constitue la vocation millénaire de la France et son rôle mondial.
Il y a une vocation universaliste de la politique française, qui doit
s’exprimer notamment, mais pas exlusivement, à travers la francophonie.
C’est tout cela que la Constitution européenne allait bloquer, en
réduisant les possibilités de la France à un pourcentage minime au sein
du Conseil. Il en allait de même des conséquences redoutables qu’allait
comporter la création d’un nouveau et puissant ministère de la
diplomatie européenne, subordonnant dans la pratique tous ceux existants
aujourd’hui, et, on peu le craindre, préludant à terme à l’abandon de
notre siège privilégié au sein du Conseil de Sécurité des Nations-Unies.
Raphaël Dargent. –
Notre dossier porte aussi sur la modernité du gaullisme. Quelle serait
selon vous aujourd’hui une politique étrangère véritablement gaulliste ?
Pierre Maillard. –
Vous ouvrez là une vaste perspective, dont il serait difficile
d’explorer aujourd’hui tous les aspects. D’autant que, malgré tout, le
contexte général du monde a un peu changé depuis le Général. En tous
cas, le principe fondamental d’une politique étrangère se voulant à
l’image de la doctrine de celui-ci ne saurait être autre qu’une volonté
d’indépendance, qui bien entendu ne signifierait nullement ni un repli
sur l’hexagone ni le refus de telle ou telle alliance, ou de telle ou
telle coopération étroite avec d’autres pays selon les nécessités du
moment. Un domaine privilégié pour l’application de ce principe est
naturellement aujourd’hui la construction européenne, et donc, au vu des
graves dérives que les successeurs de De Gaulle ont acceptées et dont le
projet de Constitution était le dernier avatar, une véritable
refondation de celle-ci, ou au moins son réaménagement, sur la base de
coopérations renforcées avec les pays ayant des intérêts voisins ou
identiques, n’excluent pas, set même suggèrent au contraire la mise sur
pied d’une structure confédérale globale. Outre ce domaine, la nouvelle
politique dont vous parlez devrait défendre, me semble-t-il, étant donné
les nouvelles tendances de la politique américaine (déjà en germe
d’ailleurs au temps du Général) ainsi que la disparition des menaces
militaires qui justifiaient alors quelque peu les liens étroits
transatlantiques, un assouplissement sérieux de ceux-ci, c’est-à-dire
avant tout notre sortie de l’OTAN, devenue aujourd’hui sur le plan
mondial, l’instrument principal (avec l’économie) de la domination
américaine. Il faudrait en premier lieu, me semble-t-il, et cela non pas
seulement dans l’intérêt de la France mais dans celui de toute l’Europe,
confirmer le début d’une réorientation de notre politique vers la Russie
(dont j’ai dit plus haut ce que pensait de Gaulle), les motifs en étant
autant politiques qu’économiques, et encourager la constitution d’une
sorte d’axe Paris-Berlin-Moscou, amorcé au temps de la crise irakienne.
Enfin, et pour rester dans ce qui est essentiel, une telle politique
comporterait, partout dans le monde et spécialement dans les parties du
monde représentant des zones d’influence traditionnelles, l’affirmation
de nos intérêts et de nos vues spécifiques. J’évoquerai ici
l’Extrême-Orient ( et en particulier la Chine), le Proche-Orient,
naturellement et avant tout l’Afrique, sans oublier la valorisation de
notre langue et l’organisation – trop molle – de la francophonie, cette
grande et belle entreprise. On dira : « mais nous n’en avons pas les
moyens ! » en alléguant que nous ne représentons que 2% de la population
de la planète. C’est là sans doute aussi la raison qui faisait dire à
Monsieur Barnier, quand il était Ministre des Affaires étrangères, qu’il
fallait substituer la notion d’ « influence » à celle d’ « intérêt ». Il
importe aux héritiers du gaullisme de réfuter cette modestie défaitiste,
largement encouragée d’ailleurs par une propagande souvent étrangère.
Les atouts de la France sur le plan mondial sont en effet loin d’être
négligeables et son audience morale a pu encore se mesurer, à
l’étonnement de beaucoup, à l’occasion de la crise irakienne. Le
problème ici posé est avant tout celui d’une volonté politique,
s’exerçant naturellement sur la base d’une posture systématique de
relative indépendance, sans nier les interdépendances rendues
nécessaires dans certains domaines par la situation du monde, et
notamment pour la survie de la planète. Je vous rappellerai à ce sujet
la belle formule du général de Gaulle, prononcée bien avant qu’il
n’arrive au pouvoir, en 1922, devant les cadres de l’Ecole interarmées
de St Cyr : « On vous dira : ce sont les lois de l’Histoire. On vous
l’expliquera savamment. Redressez-vous, messieurs, contre cette savante
lâcheté. C’est plus qu’une sottise, c’est un pêché contre l’Esprit. »n
Article
paru dans le numéro 4 de la
revue Libres, revue de la pensée française.
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