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Dans
les pas du Général
Rencontre avec Pierre Lefranc
Raphaël Dargent. – De
toute la période de la guerre, de la manifestation étudiante du 11
novembre 1940, de votre ralliement à la France Libre, de votre mission
auprès des maquis, à la campagne d’Allemagne de 1945, que vous
reste-t-il de plus marquant ? Quel regard portez vous aujourd’hui sur
cette période ?
Pierre Lefranc. –
Incontestablement la Libération. Même si je l’ai vécue localement dans
l’Indre. Ce fut un profond sentiment de joie et d’union nationales,
doublé du rétablissement symbolique de la République. Ce furent
quarante-huit heures placées sous le signe de la Liberté et d’une
renaissance. L’émotion fut grande et effaça d’un coup toutes les
« petites vicissitudes » du parcours.
R.D. – Vous êtes l’un
des premiers chargés de missions du RPF, créé en 47 par le Général.
Pourquoi continuer avec de Gaulle alors que la guerre est finie ?
P.L. – N’oubliez pas
qu’il régnait une grande confusion à la Libération. Aux débuts de cette
nouvelle République, de Gaulle incarnait l’espoir et dépassait de loin
tous les politiciens par ses hauteurs de vues et son actif au service de
la France. Son départ brutal en janvier 46, nous laissa désorientés…
Alors quand il décida de s’engager pour une réforme des institutions,
j’ai aussitôt décidé de l’y aider. Je raconte dans mon livre « D’une
résistance, l’autre » ce jour où je me rendis au 81 de la rue Taitbout
dans ce qui était un modeste Bureau du futur RPF. Le Rassemblement avait
besoin de personnes susceptibles de parcourir la France pour recruter.
Il y avait peu de candidats. J’avais pour ma part un certain prestige du
fait de mes actions pendant la guerre ; ce prestige pouvait permettre de
recruter des responsables.
R.D. – Quel a été
exactement votre rôle au sein du RPF ?
P.L. – Implanter le
mouvement. Il fallait nommer des délégués dans les départements et si
possible des délégués d’un certain niveau. Ce ne fut pas facile car nous
fûmes bousculés par la proximité des élections municipales : il a fallu
monter en quelques mois le Rassemblement, établir les listes électorales
en présentant des personnes représentatives et non critiquables. Pour ma
part, j’ai choisi la région du Centre dont la Corrèze car j’y avais des
attaches familiales. Ce n’était pas un très bon choix car le Centre
était une région de vieille tradition radicale-socialiste. Heureusement
que j’ai pu m’appuyer sur les réseaux issus de la Résistance présents en
Haute-Vienne, Dordogne, Lot, Creuse et Corrèze.
R.D. – On a dit que le
RPF a été un échec du fait notamment de la loi sur les apparentements.
Mais ce RPF, que de Gaulle voulait comme un rassemblement, n’était-il
pas en réalité devenu un parti comme les autres, et de Gaulle y
croyait-il suffisamment ?
P.L. – L’échec est
d’abord imputable au MRP, qui se définissait pourtant comme « le parti
de la fidélité » et sur lequel le Général comptait. Il est tout à fait
clair en effet, qu’à ce moment-là la majorité des troupes gaullistes
était au MRP dirigé par Francisque Gay et Maurice Schumann. Ensuite, il
me semble que le Général a commis une erreur en lançant le rassemblement
trop tôt, loin d’échéances électorales nationales. Les législatives
étaient prévues pour 1951, et nous lancions le RPF en 47, c’est-à-dire
que le mouvement a dû tenir pendant quatre ans ! Inutile de vous dire
que cela posa quelques problèmes, notamment financiers. Si le Général
avait attendu deux ou trois ans de plus, je crois que c’eut été un grand
succès électoral. Enfin, il est vrai que peu à peu le Rassemblement est
devenu une formation politique comme les autres, malgré quelques
ralliements de valeur tels ceux de Terrenoire, Michelet, Chaban. Reste
cependant que les formations et les hommes politiques du système étaient
hostiles à l’entreprise du Général. Mais le RPF a eu l’immense avantage
de donner l’occasion au général de prendre contact et d’établir des
liens avec les Français et de mettre en place des structures qui se
révèleront précieuses en 1958.
R.D. – En juin 58,
vous êtes aux premières loges quand le Général revient au pouvoir
puisque vous êtes nommé son chef de Cabinet. Dans quel état d’esprit est
le Général après toutes ces années de « traversée du désert » ? Et vous,
dans quel état d’esprit êtes-vous ?
P.L.
– Avant les évènements de 1958, j’étais plutôt découragé. Nous étions
très peu nombreux autour du Général et l’ardeur chez certains s’était
émoussée. Le Général lui-même semblait découragé, ne dissimulait pas sa
tristesse. C’est pourquoi, les évènements apparurent comme une
opportunité et suscitèrent en nous l’espoir. Le Général y retrouva comme
une seconde jeunesse ; c’était presque un miracle. Je me souviens que
quand le Général a été élu Président de la République, j’ai remonté les
Champs-Elysées dans la voiture qui suivait la sienne. Je l’ai vécu comme
un grand honneur et un jour de gloire.
R.D. – En mai 68, vous
prenez l’initiative en pleine crise de créer les « Comités de Défense de
la République ». Dans quel but, et quelle est exactement votre action
dans cette crise majeure qui affecte le pouvoir du Général ?
P.L. – Pour constituer
les CDR, on a fait appel aux anciens groupements gaullistes du RPF et
aux résistants dans les départements. Ce sont en réalité les CDR qui ont
mis sur pied la manifestation du 30 mai. Nous nous réunissions presque
quotidiennement à Matignon. Nous étions bien conscients que la
manifestation constituait un quitte ou double mais on ne pouvait pas
rester inactifs devant le vide et le silence de la « majorité
silencieuse ». Le départ sensationnel du Général le 29 mai pour Baden a
créé une situation inattendue. La CGT avait prévu d’organiser ce jour
une manifestation qui devait prendre la direction de l’Elysée. Le
Général, certainement fatigué, préférait être ailleurs, et voulait sans
doute s’assurer de la fidélité des militaires. D’où son expédition.
Aujourd’hui, je crois que le Général n’aurait pas dû quitter le
territoire national. Pour la petite histoire, il n’était d’ailleurs pas
prévu qu’il le fît. Ce fut en réalité un concours malheureux de
circonstances qui en décida : lorsque, à la demande du Général, son
gendre Alain de Boissieu, chercha à appeler de Colombey le général Massu
pour lui demander de se rendre à Strasbourg afin d’y rencontrer de
Gaulle, l’opératrice refusa d’établir la communication avec l’Allemagne
pour raisons de… grève. Boissieu eut beau insister, rien n’y fit. Ainsi,
le Général décida de dépasser Strasbourg et de se rendre en personne à
Baden. Ce fut une erreur. Faute de communications téléphoniques civiles,
le Général aurait dû utiliser le service de communications des armées.
Mais il ne voulait pas que l’on sache où il se rendait.
R.D. – Aujourd’hui,
Charles de Gaulle, est reconnu comme le personnage le plus illustre de
l’histoire de France par les Français eux-mêmes, mais que reste-il du
gaullisme politique ?
P.L. – Il reste les
institutions d’abord. Modifiées certes, et même quelque peu détériorées,
mais elles sont là. Elles ont résisté aux cohabitations, elles sont
solides, et même quasiment indestructibles. On ne voit pas par exemple
qu’on puisse revenir sur l’élection du Chef de l’Etat au suffrage
universel. Maintenant, évidemment, tout dépend de la façon dont le Chef
de l’Etat, une fois élu, utilise ces institutions…Ensuite, il reste
l’idée de l’indépendance nationale. L’indépendance nationale a beau
avoir subit pas mal d’assauts depuis quelques temps du fait de la
construction européenne, les Français y tiennent. Si l’on additionnait
les votes blancs et nuls aux votes Non, le référendum de Maastricht
était perdu. Quant à la Constitution européenne, les Français l’ont
rejetée. Enfin, il y a la Participation, sur laquelle le Général n’a
certes pas réussi, malgré l’amendement Vallon, mais depuis sa mort, la
Participation a fait du chemin, elle est entrée dans les esprits, y
compris chez les syndicats qui ont évolué sur ce point. Une loi dans ce
sens est même en attente au Parlement. Voilà au moins trois domaines –
les institutions, la politique étrangère, la politique sociale – où le
gaullisme politique perdure.
R.D. – Doit-on se
résoudre à ce que le gaullisme soit absent des prochaines échéances
électorales ? Et si non, qui peut le représenter ?
P.L. – Pas l’UMP, c’est
évident. Le Président de la République a fait voter Maastricht, la
Constitution européenne, il a promu et fait voter le quinquennat, toutes
décisions contraires à l’esprit du fondateur de la Ve République. Sur
les grandes options, l’UMP n’est plus gaulliste. Bien sûr, j’observe
qu’il y a ici ou là quelques élus qui cherchent à rassembler les
gaullistes de convictions, c’est très bien mais je ne les vois pas
gagnant les présidentielles. Quant à la gauche, quelle confusion ! Elle
a de plus passé son temps à privatiser alors que c’est de Gaulle qui a
fait les nationalisations. C’est un vrai paradoxe !
R.D. – Qu’inspire
l’état actuel de la France au patriote que vous êtes ?
P.L. – La France est un
pays riche. Quand je traverse la France en train du Nord au Sud et de
l’Est à l’Ouest, je vois partout un pays prospère, où l’on construit
sans cesse. Notre pays a énormément de richesses naturelles et de
capacités. Seulement, il y a un problème de confiance. Un problème dont
sont responsables nos dirigeants en raison de leurs constantes manœuvres
et parce qu’ils ne nous parlent jamais de la France. Le Général parlait
de la France. Les Français ont besoin qu’on leur parle de la France et
ne veulent pas qu’on se batte la coulpe à longueur de temps au sujet de
notre histoire. Je ne comprends pas cette propension des dirigeants et
des médias actuels à dévaloriser la France. C’est là une très mauvaise
action, qui se retourne d’ailleurs contre eux : c’est ainsi que le monde
politique est actuellement rejeté par la masse de nos concitoyens.
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