Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

             "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

                                                                                                                                      Ernest Renan

 

 

 

 

RETOUR ACCUEIL

 

 

Archives

Gaullisme 1

Gaullisme 2

Gaullisme 3

Gaullisme 4

Gaullisme 5

Gaullisme 6

Gaullisme 7

Gaullisme 8

Gaullisme 9

Gaullisme 10

Gaullisme 11

Gaullisme 12

Gaullisme 13

Gaullisme 14

Gaullisme 15

Gaullisme 16

Gaullisme 17

Gaullisme 18

 

Si vous souhaitez vous inscrire à notre liste de diffusion, merci de nous le signaler par courriel.

 

 Accueil / Présentation / Notre équipe / Archives édito / Nous écrire / Liens

Dans les pas du Général

Rencontre avec Pierre Lefranc

 

Raphaël Dargent. – De toute la période de la guerre, de la manifestation étudiante du 11 novembre 1940, de votre ralliement à la France Libre, de votre mission auprès des maquis, à la campagne d’Allemagne de 1945, que vous reste-t-il de plus marquant ? Quel regard portez vous aujourd’hui sur cette période ?

 Pierre Lefranc. – Incontestablement la Libération. Même si je l’ai vécue localement dans l’Indre. Ce fut un profond sentiment de joie et d’union nationales, doublé du rétablissement symbolique de la République. Ce furent quarante-huit heures placées sous le signe de la Liberté et d’une renaissance. L’émotion fut grande et effaça d’un coup toutes les « petites vicissitudes » du parcours.

 R.D. – Vous êtes l’un des premiers chargés de missions du RPF, créé en 47 par le Général. Pourquoi continuer avec de Gaulle alors que la guerre est finie ?

 P.L. – N’oubliez pas qu’il régnait une grande confusion à la Libération. Aux débuts de cette nouvelle République, de Gaulle incarnait l’espoir et dépassait de loin tous les politiciens par ses hauteurs de vues et son actif au service de la France. Son départ brutal en janvier 46, nous laissa désorientés… Alors quand il décida de s’engager pour une réforme des institutions, j’ai aussitôt décidé de l’y aider. Je raconte dans mon livre «  D’une résistance, l’autre » ce jour où je me rendis au 81 de la rue Taitbout dans ce qui était un modeste Bureau du futur RPF. Le Rassemblement avait besoin de personnes susceptibles de parcourir la France pour recruter. Il y avait peu de candidats. J’avais pour ma part un certain prestige du fait de mes actions pendant la guerre ; ce prestige pouvait permettre de recruter des responsables.

 R.D. – Quel a été exactement votre rôle au sein du RPF ?

 P.L. – Implanter le mouvement. Il fallait nommer des délégués dans les départements et si possible des délégués d’un certain niveau. Ce ne fut pas facile car nous fûmes bousculés par la proximité des élections municipales : il a fallu monter en quelques mois le Rassemblement, établir les listes électorales en présentant des personnes représentatives et non critiquables. Pour ma part, j’ai choisi la région du Centre dont la Corrèze car j’y avais des attaches familiales. Ce n’était pas un très bon choix car le Centre était une région de vieille tradition radicale-socialiste. Heureusement que j’ai pu m’appuyer sur les réseaux issus de la Résistance présents en Haute-Vienne, Dordogne, Lot, Creuse et Corrèze.

 R.D. – On a dit que le RPF a été un échec du fait notamment de la loi sur les apparentements. Mais ce RPF, que de Gaulle voulait comme un rassemblement, n’était-il pas en réalité devenu un parti comme les autres, et de Gaulle y croyait-il suffisamment ?

 P.L. – L’échec est d’abord imputable au MRP, qui se définissait pourtant comme « le parti de la fidélité » et sur lequel le Général comptait.  Il est tout à fait clair en effet, qu’à ce moment-là la majorité des troupes gaullistes était au MRP dirigé par Francisque Gay et Maurice Schumann. Ensuite, il me semble que le Général a commis une erreur en lançant le rassemblement trop tôt, loin d’échéances électorales nationales. Les législatives étaient prévues pour 1951, et nous lancions le RPF en 47, c’est-à-dire que le mouvement a dû tenir pendant quatre ans ! Inutile de vous dire que cela posa quelques problèmes, notamment financiers. Si le Général avait attendu deux ou trois ans de plus, je crois que c’eut été un grand succès électoral. Enfin, il est vrai que peu à peu le Rassemblement est devenu une formation politique comme les autres, malgré quelques ralliements de valeur tels ceux de Terrenoire, Michelet, Chaban. Reste cependant que les formations et les hommes politiques du système étaient hostiles à l’entreprise du Général. Mais le RPF a eu l’immense avantage de donner l’occasion au général de prendre contact et d’établir des liens avec les Français et de mettre en place des structures qui se révèleront précieuses en 1958.

 R.D. – En juin 58, vous êtes aux premières loges quand le Général revient au pouvoir puisque vous êtes nommé son chef de Cabinet. Dans quel état d’esprit est le Général après toutes ces années de « traversée du désert » ? Et vous, dans quel état d’esprit êtes-vous ?

 P.L. – Avant les évènements de 1958, j’étais plutôt découragé. Nous étions très peu nombreux autour du Général et l’ardeur chez certains s’était émoussée. Le Général lui-même semblait découragé, ne dissimulait pas sa tristesse. C’est pourquoi, les évènements apparurent comme une opportunité et suscitèrent en nous l’espoir. Le Général y retrouva comme une seconde jeunesse ; c’était presque un miracle. Je me souviens que quand le Général a été élu Président de la République, j’ai remonté les Champs-Elysées dans la voiture qui suivait la sienne. Je l’ai vécu comme un grand honneur et un jour de gloire.

 R.D. – En mai 68, vous prenez l’initiative en pleine crise de créer les « Comités de Défense de la République ». Dans quel but, et quelle est exactement votre action dans cette crise majeure qui affecte le pouvoir du Général ?

 P.L. – Pour constituer les CDR, on a fait appel aux anciens groupements  gaullistes du RPF et aux résistants dans les départements. Ce sont en réalité les CDR qui ont mis sur pied la manifestation du 30 mai. Nous nous réunissions presque quotidiennement à Matignon. Nous étions bien conscients que la manifestation constituait un quitte ou double mais on ne pouvait pas rester inactifs devant le vide et le silence de la « majorité silencieuse ». Le départ sensationnel du Général le 29 mai pour Baden a créé une situation inattendue. La CGT avait prévu d’organiser ce jour une manifestation qui devait prendre la direction de l’Elysée. Le Général, certainement fatigué, préférait être ailleurs, et voulait sans doute s’assurer de la fidélité des militaires. D’où son expédition. Aujourd’hui, je crois que le Général n’aurait pas dû quitter le territoire national. Pour la petite histoire, il n’était d’ailleurs pas prévu qu’il le fît. Ce fut en réalité un concours malheureux de circonstances qui en décida : lorsque, à la demande du Général, son gendre Alain de Boissieu, chercha à appeler de Colombey le général Massu pour lui demander de se rendre à Strasbourg afin d’y rencontrer de Gaulle, l’opératrice refusa d’établir la communication avec l’Allemagne pour raisons de… grève. Boissieu eut beau insister, rien n’y fit. Ainsi, le Général décida de dépasser Strasbourg et de se rendre en personne à Baden. Ce fut une erreur. Faute de communications téléphoniques civiles, le Général aurait dû utiliser le service de communications des armées. Mais il ne voulait pas que l’on sache où il se rendait.

 R.D. – Aujourd’hui, Charles de Gaulle, est reconnu comme le personnage le plus illustre de l’histoire de France par les Français eux-mêmes, mais que reste-il du gaullisme politique ?

 P.L. – Il reste les institutions d’abord. Modifiées certes, et même quelque peu détériorées, mais elles sont là. Elles ont résisté aux cohabitations, elles sont solides, et même quasiment indestructibles. On ne voit pas par exemple qu’on puisse revenir sur l’élection du Chef de l’Etat au suffrage universel. Maintenant, évidemment, tout dépend de la façon dont le Chef de l’Etat, une fois élu, utilise ces institutions…Ensuite, il reste l’idée de l’indépendance nationale. L’indépendance nationale a beau avoir subit pas mal d’assauts depuis quelques temps du fait de la construction européenne, les Français y tiennent. Si l’on additionnait les votes blancs et nuls aux votes Non, le référendum de Maastricht était perdu. Quant à la Constitution européenne, les Français l’ont rejetée. Enfin, il y a la Participation, sur laquelle le Général n’a certes pas réussi, malgré l’amendement Vallon, mais depuis sa mort, la Participation a fait du chemin, elle est entrée dans les esprits, y compris chez les syndicats qui ont évolué sur ce point. Une loi dans ce sens est même en attente au Parlement. Voilà au moins trois domaines – les institutions, la politique étrangère, la politique sociale – où le gaullisme politique perdure.

 R.D. – Doit-on se résoudre à ce que le gaullisme soit absent des prochaines échéances électorales ? Et si non, qui peut le représenter ?

 P.L. – Pas l’UMP, c’est évident. Le Président de la République a fait voter Maastricht, la Constitution européenne, il a promu et fait voter le quinquennat, toutes décisions contraires à l’esprit du fondateur de la Ve République. Sur les grandes options, l’UMP n’est plus gaulliste. Bien sûr, j’observe qu’il y a ici ou là quelques élus qui cherchent à rassembler les gaullistes de convictions, c’est très bien mais je ne les vois pas gagnant les présidentielles. Quant à la gauche, quelle confusion ! Elle a de plus passé son temps à privatiser alors que c’est de Gaulle qui a fait les nationalisations. C’est un vrai paradoxe !

 R.D. – Qu’inspire l’état actuel de la France au patriote que vous êtes ?

 P.L. – La France est un pays riche. Quand je traverse la France en train du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest, je vois partout un pays prospère, où l’on construit sans cesse. Notre pays a énormément de richesses naturelles et de capacités. Seulement, il y a un problème de confiance. Un problème dont sont responsables nos dirigeants en raison de leurs constantes manœuvres et parce qu’ils ne nous parlent jamais de la France. Le Général parlait de la France. Les Français ont besoin qu’on leur parle de la France et ne veulent pas qu’on se batte la coulpe à longueur de temps au sujet de notre histoire. Je ne comprends pas cette propension des dirigeants et des médias actuels à dévaloriser la France. C’est là une très mauvaise action, qui se retourne d’ailleurs contre eux : c’est ainsi que le monde politique est actuellement rejeté par la masse de nos concitoyens. n