Cercle Jeune France

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Koufra, leçon et symbole

 

par Raphaël Dargent

 

 

 

 

 

Strasbourg, 1er mars 2001

Devant l'Opéra de Strasbourg, place Broglie -l'Hôtel de ville est à droite - , un monument est érigé qui rappelle le célèbre serment que prononça Leclerc dans le désert libyen, lieu d'où parti sa fabuleuse épopée. Koufra n'évoque rien à nos contemporains. La ville entière, qui fut libérée par la 2° DB, passe devant le monument, les baraques du traditionnel marché de Noël s'agglutinent autour en décembre, mais personne ne s'y arrête . Pourtant quel puissant symbole que cette victoire, la première, arrachée avec presque rien, du fond de l'écrasante défaite, que beaucoup croyaient définitive, croyaient la dernière. " Vous venez de remporter une victoire qui peut vous enorgueillir. Vous avez bien fait, il y a quelques mois, de rallier le général de Gaulle pour résister à l'ennemi et l'attaquer. Mais Koufra n'est qu'une étape de la libération de la France. Nous ne déposerons les armes avant que le drapeau français flotte également sur Paris et sur Strasbourg. ". Koufra, c'était le 1er Mars 1941. Il y a tout juste 60 ans.

A ceux qui, à Fort-Lamy, l'avaient mis en garde et prétendaient, forts de leur expérience, qu'il était impossible de réaliser ce coup de force après mars - prendre d'assaut l'oasis de Koufra afin d'assurer la ligne aérienne Kodari-Fort-Lamy- Khartoum-Le Caire, vitale pour les Alliés -, les conditions climatiques étant redoutables, le colonel Leclerc avait rétorqué : " Alors on attaquera avant mars ! ", manière pour lui de relever le défi et de répondre : " impossible n'est pas français ! ".
Leclerc fit des prodiges. Il fit une armée de rien, rien au sens que prit le mot dans la bouche de René Cassin lorsqu'il parla, évoquant les résistants, " des hommes partis de rien ", tant il est vrai qu'ils n'avaient ni moyens, ni soutiens, ni l'air du temps pour eux, que tout leur était contraire et incitait au renoncement, à l'abandon, à la capitulation. Cassin aurait aussi bien pu dire " des hommes partis de tout " puisqu'ils avaient l'essentiel, la foi en leur pays, c'est à dire tout ce qui reste lorsqu'on a plus rien, ce qui paraît dérisoire à beaucoup mais qui est tout en effet et qui s'appelle : la liberté.
Assisté du commandant Dio qu'il fit venir du Cameroun, Leclerc parti de Faya-Largeau le 26 janvier avec tous les véhicules qu'il avait pu trouver - 160 en tout - moins de 3000 hommes, parmi lesquels 120 méharistes et 250 tirailleurs sénégalais, et un canon de 75 - un seul !
L'oasis de Koufra, situé à 800 kilomètres plus au Nord, abritait le fort italien d'El-Tag, commandé par le capitaine Colonna, et disposait de 50 mitrailleuses et de 4 canons. Après une reconnaissance dans la nuit du 7 au 8 février où il accrocha les Italiens sur leur terrain d'aviation et recueillit d'utiles renseignements, Leclerc décida d'éliminer le 18 février la Sahariana di Cufra, unité mobile motorisée, bien armée, qui protégeait le fort. L'unité mise en fuite, le siège commença le 19 février. Pendant plus de dix jours, Leclerc parvint à déstabiliser la défense italienne par sa grande mobilité. Déplaçant continuellement son unique canon, il harcela les Italiens, rendit inefficace le tir de leurs mitrailleuses lourdes, n'étant jamais là où il devait être, jamais là où l'on croyait qu'il était. Déjà, Leclerc veillait à limiter au maximum les pertes humaines, à " limiter la casse " comme il aimait à dire ; ce trait, qui dit la valeur de l'homme, se retrouvera tout au long de la guerre dans les opérations qu'il mènera, même quand il aura à sa disposition toute une division. A Koufra, les pertes furent presque nulles. Car Koufra n'est pas un coup de force, c'est un coup de génie. Les Italiens furent bluffés une première fois par la tactique du Colonel. Ils virent des Français partout, s'imaginèrent recevoir non pas les tirs d'un unique canon, mais de dix, de cent. Mystifiés, le 1er Mars, ils hissèrent le drapeau blanc sur le mât d'El-Tag et des négociateurs sortirent du fort. Leclerc bluffa alors une seconde fois : il obligea les négociateurs à monter avec lui dans une voiture et, accompagné, du capitaine de Guillebon et du sous-lieutenant Ruais, se fit ouvrir la porte du fort ! Une fois dans la place, il fit rassembler les 12 officiers, les félicita pour leur farouche résistance, et exigea de leur chef, le capitaine Colonna, sa reddition. Colonna, trompé par tant d'assurance, s'inclina. Du grand art ! Et tant de noblesse ! On connaît la suite : les troupes françaises au garde-à-vous, les trois couleurs qui montent, les mots de Leclerc qui feront sa légende et sonneront le renouveau. La nouvelle de la prise de l'oasis franchit alors la Méditerranée. De Gaulle adoube Leclerc dans sa nouvelle chevalerie - l'Ordre de la Libération - et Vichy le condamne à mort par contumace. Rien que de très normal, somme toute.

Koufra, c'est un point de départ. De ce jour, et de là, parti la reconquête. Le Fezzan, Alençon, Argentan, Paris, Baccarat, Saverne, Strasbourg. Au terme de cette épopée, le 24 novembre 1944, Leclerc écrira, sur du papier à en-tête de la " Kommandantur Strasbourg ", ces quelques mots sans fioritures ni exagérations qui signifient le service rendu et la mission accomplie : : " Pendant la lutte gigantesque de quatre années derrière le général de Gaulle, la flèche de votre cathédrale est demeurée notre obsession. Nous avions juré d'y arborer de nouveau les couleurs nationales. C'est chose faite. " Une façon pour lui de boucler la boucle.

La leçon de Koufra est actuelle, et ceux qui s'engagent, notamment ceux qui s'engagent pour la France, peuvent y trouver bien des inspirations; la leçon de Koufra, celle de Leclerc, est faite toute de simplicité, elle tient en peu de règles : avoir la foi, faire preuve d'audace et de courage, respecter les hommes. On aimerait écrire : " dont acte ".

Certains spécialistes diront que Koufra n'est qu'un maigre épisode militaire dans cette immense seconde guerre mondiale, certains historiens mépriseront la chanson de geste pour s'en tenir aux faits, qui semblent sans reliefs particuliers. Ils auront oublié que pour un peuple, pour une nation, il est des légendes nécessaires et des mythes fondateurs.

Bien sûr, Koufra n'est pas une grande victoire militaire ; ça n'est pas Bir Hakeim - autre symbole -, loin s'en faut, et Colonna n'est pas Rommel. Mais Koufra est avant tout le symbole, puissant et mobilisateur, d'une renaissance possible, celui de l'inattendue victoire qui vient nous surprendre du fond de la défaite. Koufra, synonyme d'espoir, fait vivre, quand Rethondes mortifie. Koufra, synonyme d'honneur, libère quand Montoire avilit. Koufra élève quand tout nous abaisse, la défaite, l'armistice, la collaboration.

Leclerc, lui-même, avait bien compris la force du symbole. Dans son discours d'adieu à la 2ème DB qu'il prononça le 22 juin 1945 dans la forêt de Fontainebleau, il déclara : " Quand votre énergie faiblira, rappelez-vous Koufra, Alençon, Paris, Strasbourg".
A ceux qui se battent et doutent ou n'y croient plus, Koufra commande l'optimisme.
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