Parler
aujourd'hui de l'économie, c'est nécessairement parler de la
mondialisation, de l'ouverture des frontières, du libre-échange
international, de la concurrence et des sacrifices à faire en
retour. De la France et des Français, il n'en est plus question.
Pourtant, pour nous, les gaullistes, au début, il y a la France
et les Français.
Dans ce contexte de mondialisation, la voix du général de Gaulle
résonne comme un appel à la résistance : il est temps, nous dit
cette voix, de reconstruire ce lien social absolu qui unit la
nation, le peuple et l'Etat, ce lien consubstantiel qui lie la
République et la démocratie.
Or, quel est le paradoxe du gaullisme aujourd'hui ? Plus de
Gaulle est loué, encensé, unanimement reconnu, même par ses
adversaires d'hier - qui n'est pas gaulliste aujourd'hui ? -
plus de Gaulle s'éloigne. Plus de Gaulle est mis en scène, plus
il est oublié : devenu une icône vide, transformé en mythe,
récupéré par une intelligentsia autrefois gauchiste, de Gaulle
est dépossédé de l'essentiel de sa pensée politique. Car le
gaullisme ne se réduit pas à du pragmatisme.
Si le gaullisme n'a jamais été un dogmatisme doctrinaire, il se
caractérise en réalité par une pensée politique forte, dont le
point d'ancrage est ce double lien, d'abord entre la pensée et
l'action, ensuite entre l'action et les circonstances : agir, en
fonction des circonstances, dans le seul intérêt de la France et
des français, tel est le gaullisme.
Aujourd'hui encore, de Gaulle est mal lu, ou il n'est pas lu,
car il en est de de Gaulle comme de Napoléon : la gloire du
militaire fait oublier la fécondité du penseur, son
extraordinaire lucidité et sa dimension visionnaire. Le rêve de
puissance militaire flatte en effet plus aisément l'esprit des
peuples. On se souvient des guerres, on oublie, après la
signature d la paix, le temps de la reconstruction. Or, de
Gaulle est tout aussi important, pour la France, au moment de la
reconstruction, qu'au moment de " l'appel du 18 Juin ". Dans les
deux cas, ce qui prévaut, c'est une " certaine idée de la France
".
Une certaine idée de la France
Cette phrase,
qui ouvre les Mémoires de Guerre du général de Gaulle est d'une
importance capitale pour comprendre le rapport qui existe entre
la France et le gaullisme : " Toute ma vie, je me suis fait une
certaine idée de la France. Le sentiment me l'inspire autant que
la raison. " Ignorer cette phrase, c'est méconnaître, à la fois,
la force et la logique de la pensée gaullienne, sa cohérence
absolue.
De Gaulle n'a-t-il pas écrit : " Au fond des
victoires d'Alexandre, on trouve toujours Aristote "
? La référence à Aristote n'est pas un hasard, le gaullisme se
veut héritier d'une pensée fondée sur la raison qui naît avec
Aristote. Il n'est pas question de réduire le gaullisme au
principe maurrassien de l'empirisme organisateur, encore moins
d'accepter de l'inscrire dans ce que Bernard Henri-Lévy nomme "
l'idéologie française " et qui ferait du gaullisme une sorte de
régression nationale et conservatrice d'une essence douteuse,
que seule l'entrée en résistance aurait permis de maquiller.
Il n'est pas de France sans ouverture sur le monde, comme le
symbolise son extraordinaire façade maritime ; il n'est pas de
France sans la prise en compte de ce monde global qui est le
nôtre aujourd'hui. Il n'est pas de France sans l'Europe.
D'ailleurs, de Gaulle était-il contre l'Europe ? Sûrement pas,
même s'il se faisait une certaine idée de l'Europe, par
sentiment et par raison, idée qui est celle des Etats-nations.
Ce que de Gaulle voulait, c'était l'indépendance de la France et
non son isolement.
Il existe donc, pour nous, les gaullistes, d'abord la France et
les Français, sans crispation ni nostalgie d'un monde passé,
sans démagogie électoraliste. Il existe la France et les
Français, l'une n'allant pas sans les autres, idée simple qu'il
faut pourtant sans cesse rappeler et qui contredit les experts
de la mondialisation heureuse qui affirment que la France va
bien mais que les Français ne le savent pas. Car les Français,
nous disent ces mêmes experts, sont ignorants de la chose
économique. Finalement, le libéralisme libertaire n'est rien
d'autre qu'un stalinisme à l'envers, puisqu'il prône le
sacrifice des générations actuelles pour assurer le bonheur des
générations futures. Encore ce mythe destructeur de l'homme
nouveau que tous les totalitarismes ont voulu faire naître :
l'homme nouveau communiste, l'homme nouveau des nazis, l'homme
nouveau de l'intégrisme musulman…
Plus sournois, car paré des habits d'une modernité qui
entretient la confusion entre liberté et libéralisme, voici que
surgit, à l'aube du XXIe siècle, l'Homo economicus nouveau,
libéré des contraintes géographiques, débarrassé de tout repère
éthique, l'œil fixé sur les cours de la Bourse, gérant sa
fortune en direct sur Internet, trouvant son accomplissement
dans la dissolution du lien social. Car il n'est plus question
de cet effort national incarné pendant trente ans par le général
de Gaulle, cet effort accompli par tous, chacun étant en droit
d'attendre, en juste retour, le partage des fruits de la
croissance, la république assurant, dans le même temps, le bon
fonctionnement de l'ascenseur social. Or, avec cette dissolution
du lien social, il est à craindre que l'idéologie du libéralisme
libertaire ne soit la justification des totalitarismes de
demain. Car ce qui reste, au-delà des idéologies du passé, c'est
la question sociale.
La question
sociale
Toujours la
question sociale, diront certains. Mais pourquoi ne pas relire
de Gaulle ?
Les textes clefs, les voici :
" La question sociale, toujours posée, jamais résolue, (…) est
l'origine des grandes secousses que l'univers a subies (…).
C'est la même question toujours posée, jamais résolue, qui,
aujourd'hui, pousse le monde vers un drame nouveau.(…) Elle
domine tout et (…) l'épée de Damoclès restera suspendue tant
que, dans la société, chaque homme ne trouvera pas sa place, sa
part et sa dignité. "
Ce premier texte, d'une actualité brûlante aujourd'hui encore,
date pourtant du 1er mai 1950. Pour de Gaulle, la question
sociale, " toujours posée, jamais résolue ", entraîne
l'affaiblissement des nations, il fallait donc agir.
On constate alors, dans ces textes, que de Gaulle associe
toujours indépendance nationale, développement économique et
transformation sociale. Cette idée apparaît dès 1940-1943, lors
du séjour à Londres. Les discours et les messages de l'époque,
construits sur le thème de la participation, en témoignent.
On relira avec profit la conclusion du fameux discours d'Oxford,
qui date du 15 novembre 1941. De Gaulle, en pleine guerre, se
projette déjà dans l'avenir : " Si complète que
puisse être, un jour, la victoire (…) des nations démocratiques,
(…) rien n'empêchera la menace de renaître plus redoutable que
jamais, rien ne sauvera l'ordre du monde, si le parti de la
libération, au milieu de l'évolution imposée aux sociétés par le
progrès mécanique moderne, ne parvient à construire un ordre tel
que la liberté, la sécurité, la dignité de chacun y soient
exaltées et garanties… On ne voit pas d'autre moyen d'assurer en
définitive le triomphe de l'esprit sur la matière. "
Assurer le triomphe de l'esprit sur la matière, tel est l'enjeu
que de Gaulle assigne à la politique. Ce message est celui
d'Aristote, il est celui du Siècle des lumières, il est celui de
Tocqueville, il est aussi celui du gaullisme. Rien ne change :
le combat pour les idées de progrès, de justice sociale et de
démocratie se poursuit éternellement : l'histoire n'a pas de
fin, seules les circonstances changent. Avec de Gaulle, nous
avons appris que l'action politique n'est pas vaine. Elle est
même devenue encore plus essentielle, car, avec l'effondrement
des grandes idéologies et la disparition de l'ancienne vision
manichéenne du monde, le réel apparaît dans toute sa complexité.
En même temps, les logiques de développement de l'après-guerre à
l'abri des frontières protectrices et de l'étendue des grands
empires, ont atteint, depuis longtemps, leurs limites. De Gaulle
le savait, lui qui voyait la France et le monde avec trente ans
d'avance. Car le gaullisme est le contraire du pilotage à vue ou
du pragmatisme lié à une forme de renoncement devant la
complexité du réel. La volonté doit-elle disparaître ? Bien-sûr
que non. Pour comprendre cela, il nous faut revisiter les idées
fondamentales du gaullisme.
Les idées
fondamentales du gaullisme
Première idée
: l'action politique n'est pas vaine.
Deuxième idée : la politique doit conduire l'économie et non pas
l'inverse.
Troisième idée : l'action politique ne doit poursuivre qu'un
but, consolider la communauté nationale.
Quatrième idée : consolider la communauté nationale, c'est
développer la société participative dans tous les domaines.
Cinquième idée : l'indépendance ne signifie pas l'isolement.
Soyons clairs
là encore : la pensée du gaullisme en commence ni ne s'arrête à
" l'appel du 18 Juin ", même si cet appel, contre l'infâme
renoncement pétainiste, symbolise l'essence même de cette
pensée. Si l'histoire a fait de l'appel du 18 Juin le point
d'ancrage du gaullisme, de Gaulle a constamment dépassé la
problématique militaire. La guerre est certes ce qui permet de
faire naître, immédiatement, le sentiment national et l'idée de
défense de la patrie. En temps de paix, sentiment national et
patrie s'estompent au point de devenir désuets pour certains.
Aujourd'hui, la polémique sur les coûts de l'Etat-nation, la
décentralisation, l'ouverture physique et virtuelle des
frontières, l'internationalisation du capital conduisent
certains à nier l'idée même de nation. Le monde est notre
village, nous sommes devenus citoyens du monde. La vente sur
Internet tient lieu de projet social planétaire. Belle utopie
qui masque la réalité.
L'idée de
Nation
L'idée de
nation reste d'une évidente actualité pour les républicains ;
elle n'est pas le refuge des nostalgiques de la militarisation
ou des va-t-en-guerre. En y regardant de près, on s'aperçoit que
les convictions nationales recouvrent l'idée même de la devise
républicaine : Liberté, Egalité, Fraternité.
Jean-Louis Debré écrit, fort justement ( Jean-Louis Debré, Le
gaullisme n'est pas une nostalgie, Robert Laffont, 1999.) : " La
nation seule permet à la devise républicaine Liberté, Egalité,
Fraternité, d'être cohérente. La Liberté seule détruirait
l'Egalité et ferait des maîtres et des esclaves de ceux qui ont
de la chance et de ceux qui n'en ont pas. Mais s'il n'y avait
que l'Egalité, elle dégénérerait en égalitarisme, étoufferait la
Liberté, la créativité, et appauvrirait chacun. Seule la
Fraternité impose la réunion de ces deux valeurs qui, livrées à
elles-mêmes, entreraient spontanément en conflit l'une avec
l'autre. "
Et c'est tout aussi justement qu'il fait, à la suite de Charles
Péguy, de la Fraternité " le terme
central de la devise de la République ",
car la république ne confond pas liberté et libéralisme, elle ne
confond pas égalité et égalitarisme. L'excessive liberté du
libéralisme libertaire conduit à nier l'idée même de nation, car
le capitalisme financier n'a pas de patrie.
Etre gaulliste aujourd'hui a donc un sens. Ce n'est ni une
attitude passéiste, ni la nostalgie d'un monde révolu, ni un
comportement désuet qui ferait sourire : c'est au contraire le
signe d'un engagement d'une extrême modernité, dès l'instant que
ce qui est en jeu, c'est l'avenir de la nation dans le contexte
d'une coopération européenne, mondiale, car, désormais, la
réflexion ne s'arrête pas à l'Europe. La concurrence est
mondiale, la guerre économique est une réalité. Mais cette
guerre ne peut pas s dérouler sans règles, car, de puis la chute
du mur de Berlin, c'est la planète entière qui vit selon les
règles de l'économie de marché, les derniers pays communistes et
les pays pauvres constituant un formidable réservoir de
mains-d'œuvre à très bas prix, facilement exploitables hors de
tout repère éthique. n
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