Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

             "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

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Romain Gary,

une fidélité au mythe

Une « certaine idée » de De Gaulle

 par Raphaël Dargent

Romain Gary s’est défini lui-même comme un « gaulliste inconditionnel ». Pourtant, à y regarder de près, l’écrivain est davantage un éternel Français libre, admiratif du gaullisme historique mais méprisant vis-à-vis du gaullisme politique. Et s’il est fidèle à l’idée qu’il se fait du personnage De Gaulle, il peut éprouver irritation et rancœur vis à vis de la personne.

 

 

Romain Gary a toujours exprimé des sentiments très forts à l’égard du général de Gaulle. Il le définit par exemple comme « l’homme de [s]a vie » dans l’émission De Gaulle, première. Gary, on le verra, a peut-être condamné un peu vite l’opinion de certains biographes, comme Dominique Bona,  qui ont prétendu qu’il figura pour lui le père qu’il n’a pas eu, « un deuxième père imaginaire », père qui sans doute ne l’a pas reconnu comme il l’espérait.  En tous les cas, de Gaulle fut « l’homme en qui [il a ] placé toute [s]on affection et toute [s]a confiance durant trente ans ». Il est vrai qu’il y a beaucoup d’affection quand Gary appelle de Gaulle « le Vieux », ce qu’il fait dans nombre de ses écrits, mais il y a aussi une certaine forme de provocation, d’excentricité bien à lui. Il y a peut-être enfin comme un irrespect calculé, la volonté de marquer la différence entre l’homme, dont on verra que Gary peut le trouver irritant, et le mythe qu’il vénère. Bref, il me semble que s’il ne s’agit pas de remettre en cause sous quelle que forme que ce soit le gaullisme de Gary, il est peut-être nécessaire de le regarder pour ce qu’il est, c’est-à-dire hémiplégique et tout personnel. Un gaullisme romantique en quelque sorte et non pas réaliste, un gaullisme d’artiste, d’aventurier, de rêveur. Un gaullisme extrêmement fidèle au personnage mais incapable de comprendre vraiment la personne, fasciné par la Figure mais souvent irrité par l’homme, incarnant à la perfection l’esprit du gaullisme historique mais interdit et même critique devant la réalité du gaullisme politique.

 

Un révolutionnaire et un guide spirituel

 Inutile de s’attarder sur l’accessoire. Inutile de dire que Gary – c’est là son côté libertaire et aventurier – apprécie l’ insoumis chez de Gaulle ; son engagement dans la France Libre procède aussi de ce réflexe et pas seulement de considérations patriotiques. De De Gaulle, il écrit : « ce féru de discipline n’a pas été loin d’établir, sinon une doctrine, du moins un exemple en matière de "désobéissance sacrée".» Il parle aussi de « révolution gaulliste », ce qu’en son temps le Général lui-même avait fait. Gary est patriote certes, mais il exècre le traditionalisme et le nationalisme, il est authentiquement du coté du Progrès plutôt que de l’Ordre ; c’est pourquoi il se retrouve pleinement dans la distinction que fait justement le Général entre patriotisme et nationalisme ; voilà pourquoi aussi l’oeuvre de décolonisation du Général lui plaît tant. Pour lui, de Gaulle n’est « pas un nationaliste vieux jeu », ses « racines si profondément enfouies dans le passé ne [l’]ont pas empêché d’essayer, de toutes [ses] forces, de briser les reins au traditionalisme français et à son esprit de clocher. » La grandeur à laquelle aspire le Général pour la France est « essentiellement une grandeur spirituelle, une grandeur à laquelle on ne peut atteindre par la puissance des armes. » « La définition, précise Gary, exclut toute idée d’impérialisme, de colonialisme et de fascisme ; elle ne peut pas non plus cautionner les injustices sociales ni les discriminations raciales. »

Gary voit bien, et c’est plus intéressant, disons moins manichéen, toute la valeur proprement spirituelle du gaullisme, ou plutôt de la pensée du général de Gaulle. Il insiste largement sur cet aspect, à tel point d’ailleurs, on le verra, qu’il occulte le reste qu’on pourrait qualifier de « doctrinal » et qui tient à la formation intellectuelle et politique du Général. Pour lui, de Gaulle fait figure de « guide spirituel » et « toute la conception gaullienne du progrès relève, en substance, d’un engagement spirituel. » De Gaulle, « profondément imprégné de la tradition occidentale libérale et humaniste » a « soif de vertu », a une « vision idéaliste ». Il a une « foi profonde en ce qu’il appelle  "l’élément humain" », il s’oppose à la civilisation matérielle  et, lorsque le Général démissionne en avril 1969, Gary écrit: « vos priorités étaient d’ordre spirituel, moral et souvent mythologique, ce qui à l’évidence paraît incompatible avec une société totalement matérialiste. » Evidemment, nul ne peut contester que dans toutes ces observations Gary voit juste ( il n’a pas tort non plus de faire remonter le personnage, comme ses convictions, « à l’époque de la chevalerie ») et l’on peut avec lui regretter « toutes ces choses qui sont liées au nom de "De Gaulle" et qui s’éloignent dans le passé à la vitesse de la lumière, ou qui suffoquent lentement dans l’atmosphère polluée du monde et de l’époque où l’on vit : un sens de l’honneur, une noblesse d’esprit, une foi profonde en la dignité, un refus de considérer les réalisations matérielles comme des fins en soi. »

 

Acteur-auteur de lui-même

 Autre aspect que Romain Gary met parfaitement en lumière : de Gaulle est un personnage mythologique qui s’est auto-créé. On n’est pas loin là de la vieille idée, maintes fois énoncée depuis Ernst Kantorowicz, des Deux Corps du Roi, qui distingue le corps réel, la personne, du corps symbolique, le personnage.  Mais il y a un peu plus chez Gary, à savoir une idée toute personnelle et dont il peut parler en connaissance de cause parce qu’il est écrivain, c’est-à-dire créateur de personnages, et parce qu’il a lui-même joué avec son identité ou ses identités. Selon Gary, de Gaulle, et pas seulement depuis le 18 juin 40 mais dès l’enfance, par ses lectures, par ses parcours initiatiques auprès des grandes Figures de l’histoire nationale, s’est forgé un personnage, un personnage qui serait comme le fruit de l’accumulation et le condensé synthétique de tous ceux qui l’ont précédés. « C’est la grandeur par imitation, par référence, et par association d’idées. Il n’imite ni Saint Louis, ni Jeanne, ni Louis XI : il les imite tous, prenant à chacun ce qui lui convient, puisant à pleines mains pour bâtir de Gaulle dans le matériau incomparable que lui offre ce musée imaginaire qu’on appelle France. » Gary écrit que, jeune enfant, de Gaulle était quasiment plus familier de ces personnages historiques que de son propre frère, que ces personnages l’environneraient toujours et qu’il conversait en songe avec eux. De Gaulle est donc un « rêveur réaliste », « un rêveur qui continue à interpréter le rôle que son pays joue dans l’histoire en des termes appartenant au passé »  car « jamais auparavant un homme ne s’était servi avec autant d’adresse d’un passé révolu ». Gary, écrivain, créateur de personnage, à ses heures mystificateur, éprouve donc une véritable fascination pour ce créateur absolu, ce mythificateur qui  se créé un personnage élevé au rang de mythe. « Cette œuvre d’art, cette création de soi » est le résultat des « exploits d’un très grand artiste ». De Gaulle est un « Vieux Magicien » qui a un « don presque inquiétant » et créé une illusion d’optique, qui « éveill[e] comme par magie l’illusion de la continuité » car « usant d’une habileté fantastique et d’un don  nonpareil, il a incarné, comme on le dit d’un acteur, dix siècles d’histoire de France. » La métaphore du grand acteur est filée de phrases en phrases, d’articles en articles. Chacun de ces grands moments ou actes politiques prennent rang de films à succès. De Gaulle, « dans tous ses rôles, que ce soit dans 18 juin, dans 13 mai, dans Je vous ai compris, Le putsch des généraux, L’attentat du Petit-Clamart, dans Le référendum ou Le Dauphin »  est « en scène à l’Elysée, « il « envoût[e] les spectateurs et empli[t] la salle ». C’est donc un artiste, « c’est de l’art tout court, et du plus grand ».

 Quand il écrit : « c’est alors qu’il commença à parler de lui-même à la troisième personne » ou « il commença à se comporter presque comme une statue élevée au beau milieu d’une place », on est là encore avec les Deux Corps du Roi et l’on songe à cette confidence du Général au journaliste américain David Schönbrunn auquel il relate son arrivée à Douala le 8 octobre 1940 : « J’ai découvert à Douala qu’il y avait une personne nommé de Gaulle qui existe dans l’esprit des autres et qui est une personnalité réellement distincte de moi. »

Charles, enfant puis adulte, est donc bien un « actor et auctor de génie pour créer ce « Moi, de Gaulle ».

 

Se faire autre (et plus grand) que l’on est

 Quel est ce personnage créé par de Gaulle ? Incontestablement, il est la France. Gary s’attarde souvent sur cette puissance d’incarnation. Il estime que c’est même la première fois depuis longtemps qu’il y a une telle identification entre un être humain et son pays. Il écrit qu’il y a sur la carte de l’Europe un pays qui s’appelle « de Gaulle ». Mais quel est l’intérêt et quel est le but d’un tel jeu, d’une telle création ? C’est exactement-là, Gary a raison, le Grand Jeu de la France, le jeu à mener par la France, jeu politique mais aussi jeu au sens de rôle : celui qui consiste à mener une grande politique alors même que le pays est sur le reculoir, jeu qui consiste pour une puissance moyenne, comme dira plus tard un Président moyen, à continuer de faire croire qu’elle est grande. Il s’agit pour de Gaulle, qui est la France, de jouer en quelque sorte dans une catégorie supérieure à sa valeur réelle. « Son être tout entier semblait aspirer à incarner cette grandeur.» Le plus étonnant est que l’illusion fonctionne à plein, porte ses fruits. Toute sa vie, il le dira lui-même, le Général a fait comme si, als ob. Et cela a marché. C’est même le seul moyen de réussir à s’élever au-dessus de soi-même. Gary analyse cela remarquablement. « Ce processus de « sublimation » forme peu à peu un résidu de réalité ; c’est de cette fidélité à ce qui n’est pas que naît ce qui est », « les civilisations naissent par mimétisme », « les civilisations se sont faites et maintenues comme une aspiration et par la fidélité à l’idée mythologique qu’elles se faisaient d’elles-mêmes. »

C’est pourquoi, selon Gary, de Gaulle « n’en appelait pas moins les Français – voire, comme à regret, le monde occidental tout entier – à se hisser vers des sommets mythologiques et, pour autant que je sache, inexistants, ou pour le moins inaccessibles. » « La stratégie consistait à toujours viser le maximum, aussi haut et aussi loin que possible, avec l’espoir pratique et astucieux qu’il soutirerait ainsi de nous au moins un minimum. » Le Général a recouvert de son ombre le pays de France au point que « celui-ci paraissait bien plus grand et bien plus important qu’il ne l’était en réalité. » Là encore, lorsque de Gaulle doit quitter le pouvoir après le référendum perdu de 1969, Gary exprime sa rancoeur contre les cinquante millions de « mini-Français » qui en avaient assez « de paraître plus grands qu’ils n’étaient » qui ne voulaient plus, avec de Gaulle, à travers son personnage, interpréter « un rôle qu’il ne leur plaisait plus de jouer – tant ils en avaient assez de faire semblant, de vivre au-dessus de leurs moyens moraux, spirituels et psychologiques. » De Gaulle était devenu « une écharde dans la chair des mini-Français tant [ses] hautes visées et [son] indéniable prestance les ramenaient, par contraste, à leurs dimensions réelles », criant contraste en effet que se sont efforcés depuis d’atténuer les Français, avec le succès que l’on sait, leur Président étant désormais exactement à leur image et à leur dimension.

 

 

Une mystique plus qu’une politique

 « Tout commence par la mystique et tout finit par de la politique. » La formule de Péguy est connue et s’applique parfaitement à l’idée que se fait Gary du gaullisme. Gary est un gaulliste historique, un Français libre, un Compagnon de la Libération, et c’était là pour lui, et c’était en réalité, le temps pourrait-on dire mystique du gaullisme. Le reste, c’est-à-dire le gaullisme politique et d’une certaine façon la politique gaulliste, lui est indifférent, même s’il souhaite le retour au pouvoir du Général en 1958 et regrette son départ en 1969.

« En ce qui concerne de Gaulle, dit-il la plus sûre façon de trahir un héritage qui est uniquement éthique ( c’est moi qui souligne), c’est d’essayer d’en faire un produit politique de consommation courante.» Il précise : « mes rapports avec de Gaulle relevaient d’une métaphysique plutôt que d’une idéologie. » Au lendemain de la mort du Général il écrit encore : « nul ne pourra plus nous priver de lui. Pas la moindre trace de politique ne souillera plus ses semelles (c’est moi qui souligne). Plus que jamais, il est présent ce qu’il n’a cessé d’être pour nous depuis le début : une force morale, un courant spirituel, une foi dans l’homme, dans un ultime triomphe de l’homme, une lumière. » Nulle trace donc ici d’un quelconque gaullisme politique avec lequel d’ailleurs il ne veut pas avoir à faire.

C’est bien là ce qui peut sembler idéaliste dans son gaullisme : celui-ci est uniquement mythologique, disons donc mystique, et jamais politique.

A la lecture notamment de La nuit sera calme, on est étonné du dédain qu’exprime Romain Gary pour nombre de fidèles du Général engagés dans la politique gaulliste. Gary y critique l’action de Foccart en Afrique, se moque de Couve de Murville, n’apprécie guère Messmer et Palewski, s’en prend à Foyer, est irrité par l’usage que fait Debré du mot « nation », considère avec mépris l’agitation diplomatique de Jobert, et s’il déclare voter pour Chaban, c’est « uniquement parce qu’il  n’est pas représentatif » ! On ne peut pas dire qu’il y ait là une grande fidélité au gaullisme politique ! Et puis il y a le récit du Congrès UDR de Nice en 1963 pendant lequel Gary se fait remarquer par une intervention provocante en faveur de l’Amérique et de Kennedy ( « j’ai joué mon rôle acide », dit-il) et suite à laquelle il exprime son ressentiment vis-à-vis de Baumel et des cadres de l’UDR dont il dénonce l’hypocrisie.  

Lorsqu’en 1972, Bernard Gesbert dans Visages de cinéma lui demande depuis quand il est gaulliste, Gary répond : « gaulliste, mon cher ami…gaulliste ! Qu’est-ce que ça veut dire ? U.D.R ? euh…RPF ? euh… France libre ? Réactionnaire ? Néo-fasciste ? Socialiste ? euh… ! qu’est-ce que ça veut dire ? ». Sortie qui peut sembler étonnante mais qui en réalité ne l’est pas du tout dans la bouche d’un homme qui toute sa vie distinguera le gaullisme historique, celui de la France libre, dont il était et dont il reste, et qu’il vénère, de sa continuation politique (de sa dégradation politique pensait-il comme Péguy), le gaullisme partisan et gouvernemental, qu’il ne comprend pas, ne veut pas comprendre et méprise.

« Je t’ai déjà dit, répond-il à François Bondy dans La nuit sera calme, que je ne croyais pas aux "hommes pour toutes les saisons", et c’est pourquoi il m’a été impossible, par exemple, de passer de ce gaullisme-là – celui de la France libre et de la Résistance – qui fut mon moment de l’histoire, à celui du gaullisme politique, qui m’a toujours été indifférent. »

 

 Une « certaine idée » de De Gaulle

 C’est bien pourquoi Gary me semble davantage être un éternel Français libre qu’un « gaulliste inconditionnel » comme il aime pourtant à se définir lui-même. «  Je suis un gaulliste inconditionnel. (…) Un gaulliste inconditionnel est un homme qui s’est fait une certaine idée du général de Gaulle, comme le général de Gaulle "se fait une certaine idée de la France". Dès que les deux conceptions cessent de coïncider, les liens sont rompus. Il s’agit  donc bien plus d’une fidélité du général de Gaulle qu’au général de Gaulle. Fidélité à quoi ? A une "certaine idée de la France", justement… » Il faut lire avec attention cette définition car elle est essentielle pour comprendre le gaullisme de Gary. Romain Gary se fait une certaine idée de De Gaulle, celle d’un De Gaulle qui est la France, qui est plutôt une « certaine idée » de la France ; la fidélité se situe donc là : de Gaulle incarne donc l’idée que se fait Gary de la France. C’est certes la fidélité à une histoire mais aussi à un imaginaire, la fidélité à la « princesse des contes, la madone aux fresques des murs », la fidélité à un mythe. Si Gary est patriote – et il l’est –, si à ce titre il aime la France – et il l’aime –, ce n’est jamais la France réelle qu’il chérit, jamais la France telle qu’elle est, avec laquelle souvent il s’oppose d’ailleurs (la France coloniale, la France pétainiste, la France matérialiste et petite-bourgeoise) mais plutôt une « France exemplaire », « la France mythologique de De Gaulle », une France telle qu’on la rêve ou telle qu’elle devrait être. Vision juste bien sûr et même nécessaire – ô combien nécessaire en 1940 – mais limitative malgré tout en ce qu’elle fait fi du réel, du charnel, du physique. Si de Gaulle se fait « une certaine idée de la France », Gary (et pas de Gaulle) considère la France uniquement comme une idée, c’est-à-dire comme une abstraction, comme un mythe. Il faut comprendre la différence entre les deux conceptions et ne pas, comme on semble le faire depuis des années, continuer à tirer des conclusions hâtives et fausses de la formule du Général.

 

Pourquoi donc Gary se veut-il un « gaulliste inconditionnel » ? parce que de Gaulle est inflexible, ne varie pas de sa « certaine idée », parce qu’il est resté jusqu’à la fin fidèle à l’Histoire de France et fidèle au mythe de 1940. Gary dit : « plus une fidélité du (c’est moi qui souligne) général de Gaulle qu’au général de gaulle. » Ailleurs, il insiste : « De Gaulle est resté fidèle à l’idée que nous nous sommes faite de lui en 1940 ». Quant à lui, il n’a « jamais "choisi" de Gaulle. De Gaulle s’est choisi lui-même.» De Gaulle s’est mis à la hauteur de l’Histoire de France, à la hauteur de ses mythes et c’est ainsi qu’il a été reconnu par le peuple français et par Gary lui-même.

 

Mais j’ai dit « éternel Français libre plus que gaulliste inconditionnel ». Clausewitz disait que la guerre était la politique continuée par d’autres moyens. Pour de Gaulle, c’est l’inverse qui se produit. Et pour Gary, le gaullisme de gouvernement est inférieur au gaullisme de résistance, le gaullisme en temps de paix est une dégradation du gaullisme de guerre, même si de Gaulle – Gary l’affirme lui-même – est le même homme, est en tous les cas resté fidèle à ce qu’il est. Alors ? La vérité est que Gary n’accepte tout simplement pas que la politique, et avec elle forcément les jeux de pouvoir, les intrigues, la petite cuisine politicienne, aient repris leurs droits dès la Libération, sous la IVe République mais aussi sous la Ve, après le retour au pouvoir du Général. On a vu que Gary n’aimait pas beaucoup les gaullistes de gouvernement. Il semble qu’il vivait encore, et qu’il voulait vivre éternellement, l’aventure de la France libre, la seule « communauté humaine physique à laquelle [il a] appartenu à part entière », cette fraternité résistante. Fraternité, Résistance, deux mots essentiels pour celui qui recherchait à la fois une famille et qui était ce qu’il appelait «un minoritaire-né ». Intéressante à ce propos cette anecdote sur la manifestation du 30 mai 1968 : Gary décide d’aller manifester pour soutenir le Général croyant se retrouver parmi un dernier carré de fidèles mais dès qu’il rencontre la marée humaine il tourne les talons car il a « horreur des majorités ». « Venu pour brandir le drapeau tricolore à la croix de Lorraine sous les risées en compagnie de quelques centaines d’autres irréguliers, je me sens volé. » Gary vit éternellement avec à l’esprit l’image des compagnons de la Libération, cette élite, cet Ordre proprement chevaleresque composé d’un nombre limité d’hommes, il veut préserver cette image et perçoit le gaullisme politique, le gaullisme de gouvernement, le gaullisme majoritaire, comme une atteinte à son gaullisme historique, résistant, minoritaire. Pourtant, les gaullistes de gouvernement de 1958-1969 ne sont pas moins gaullistes que les Résistants de 40 ; ils l’étaient même parfois beaucoup plus. Cela Gary ne le voit pas lui qui ne souhaite pas que le gaullisme, en tant que politique, survive à de Gaulle. Le gaullisme ? « Un souvenir. Il y eut un moment de l’histoire, une rencontre, comme il y en a parfois dans l’histoire de tous les pays, un souffle qui est passé sur le pays français. Maintenant, c’est fini, et c’est très bien ainsi. (…) S’il y a une chose que de Gaulle exige, c’est l’originalité, et cela veut dire la fin du reliquaire. (…) Il ne voulait pas être continué. » Gary ne voulait pas que l’on flétrisse l’image, et donc la « certaine idée » qu’il se faisait de De Gaulle, chef, connétable, maître de cet Ordre résistant.

 

Un père indifférent ?

  J’ai dit plus haut que Gary admirait le personnage mais ne comprenait pas la personne, tout comme il vénérait l’idée – historique et mythologique – qu’il se faisait de De Gaulle mais était indifférent voire réticent vis-à-vis de la réalité – l’œuvre politique de la République gaullienne. En effet, Gary, et c’est souvent choquant, paraît très amer et exprime une véritable irritation lorsqu’il parle de la personne Charles de Gaulle. Qu’on en juge : « mes rapports avec lui ont été tout de suite difficiles. Sur les douze fois que j’ai eu des entretiens avec de Gaulle, il m’a foutu à la porte quatre ou cinq fois. Il aimait assez mon culot, parce que ça lui permettait de se sentir tolérant, et comme j’étais râleur, je faisais grognard, et ça le rapprochait de Napoléon. J’ai eu à son égard une admiration sans bornes mais continuellement irritée. » Gary souligne à de nombreuses reprises le caractère hautain, méprisant de De Gaulle, « ce géant qui vous toise du haut de sa foi têtue.» Quant il évoque leur échange vif après qu’il ait fait parlé de lui en août 40 à Londres pour avoir tenté d’assassiner un chef d’escadrille, il parle de « ce sourire un peu vache que je connais si bien. » Gary présente un tableau assez peu flatteur de l’homme, colérique et injuste. « Je crois que lorsque de Gaulle se mettait en rogne, il y avait une sorte de bitchery qui intervenait, une colère presque féminine, avec vacherie, rancune et méchanceté à l’appui, et que toute sa puissance de raisonnement, une fois récupérée, s’organisait autour de sa rancune. C’était un homme qui avait entre autres le génie de la rancune. » Gary note aussi l’habileté manœuvrière du Général, habileté qu’il semble regretter. « C’était un renard », dit-il. « Il est bien plutôt décidé à utiliser toute l’habileté et la ruse dont il se sait capable. » Quant à l’évolution de la personne, entre le De Gaulle de 40 et celui de 58, il fait mention de « la maturité et ses ruses », de « la vieillesse et ses abandons » ! Gary manie encore l’ironie et souligne la susceptibilité du Général qu’il appelle, pour insister sur son caractère hautain, « le Roi ». « Le vieux prenait très bien la satire » dit-il.

On dira bien sûr qu’il y a chez Gary de l’excentricité, ce côté farfelu et provocateur qu’il eut toujours – il est indépendant, incontrôlable, artiste –, mais je crois que s’exprime aussi une certaine rancœur, l’amertume de quelqu’un qui estime peut-être n’avoir pas été reconnu par celui qu’il considérait peut-être bien comme la Figure du père, d’où aussi l’expression récurrente, mi-provocatrice et mi-affectueuse : « le Vieux ». Comment comprendre sinon cette insistance de Gary à regretter l’ « indifférence affichée », le manque d’intérêt que lui porte de Gaulle, « son manque de chaleur, sa «  froideur », son caractère «distant ».  Quand de Gaulle propose à Gary de faire de la politique, celui-ci voit dans la proposition de l’« ironie » et du « dédain ».« Il y avait une montagne de dédain dans sa suggestion (…) comme pour me dire que je méritais pas mieux ». Quand Gary interroge le Général sur son avenir professionnel, celui-ci ne lui donne pas « le moindre conseil » et l’interroge « pendant un quart d’heure…sur Malraux ! »

Malraux, on y vient. C’est peut-être là le problème de Gary. Malraux qui fut à la fois Résistant et Ministre, gaulliste historique et gaulliste politique, et sans cesser d’être toujours écrivain. Malraux, contrairement à Gary, accepta la part proprement politique du gaullisme, et c’est pourquoi, je crois il en avait une plus juste compréhension, disons une compréhension complète. C’est pourquoi l’on peut dire que Malraux, s’il ne fut pas un Français libre, fut, par son engagement politique sous la Ve République, le gaulliste inconditionnel que n’était pas précisément, et quoi qu’il en dit, Gary. En quelque sorte, un fils préféré contre un fils non reconnu.

 

Soljénitsyne, Jules Verne, Balzac ?

 On aime voir dans les autres ce que l’on est soi-même. Il y a dans toute aventure d’identification ou de création beaucoup de narcissisme. Et Gary voit en de Gaulle, acteur-auteur, le reflet de l’écrivain qu’il est lui-même. En 1975, dans l’émission de Daniel Costelle «  De Gaulle, première », il affirme: « Permettez-moi de vous dire que s’il s’agissait ici de venir et de faire simplement l’éloge de l’œuvre du général de Gaulle, je ne serais pas venu. Il y a des gens plus compétents, mieux placés et plus convaincus à cet égard que moi…Il s’agit  d’une extraordinaire vedette. Je suis romancier, j’adore les grands personnages, je m’en serais voulu de venir ici célébrer tel ou tel aspect de l’oeuvre politique accomplie. La raison pour laquelle je suis là, moi romancier, moi Romain Gary créateur de personnages, c’est qu’il y avait là un personnage, un romancier-personnage qui s’est créé lui-même comme un romancier écrit et crée une œuvre. » Gary d’ailleurs, lorsqu’il évoque de Gaulle, utilise à plusieurs reprises l’identification à l’écrivain. Il dit que de Gaulle en 40, c’est Soljénitsyne, puis il prétend que « l’homme tient de Jules Verne », qu’il a «  quelque chose qui tient à la fois de Philéas Fogg, du capitaine Némo et de tous ces savants géniaux et farfelus que notre adolescence a suivis dans leur course vers d’impossibles étoiles. » Ailleurs, il écrit : « De Gaulle s’est créé principalement…il a été créé par lui-même comme Balzac créait ses personnages.»

Sans doute y a-t-il chez Gary cette volonté de se rapprocher de De Gaulle, de se considérer de la même espèce d’homme. Gary veut se convaincre que de Gaulle est comme lui, d’abord un humaniste, un spirituel et aussi un artiste. On a dit que son gaullisme était plus historique et mythologique que politique ; d’une certaine façon, on pourrait dire que son gaullisme est littéraire. Or, Gary sera déçu de l’œuvre écrite du Général. Il dira au sujet des Mémoires : « Lorsqu’il écrit, de Gaulle ne travaille pas à un livre : il continue à travailler à son personnage», « l’oeuvre politique fait l’effet d’un sous-produit de sa personnalité.» Sans doute Gary espérait-il atteindre enfin, en le lisant, l’homme qu’il n’avait pu comprendre et toucher en le côtoyant ou en le suivant. Las, ce que ne voit pas Gary, c’est justement que de Gaulle, personnage historique, est davantage une Figure politique que littéraire. Si de Gaulle est peut-être potentiellement un bon écrivain, il ne peut pas l’être car il est prisonnier de sa statue, prisonnier de son personnage, prisonnier de sa politique.

 

Une  création incomplète

Gary écrivait  que « l’homme en tant que notion de dignité n’est pas une donnée, mais une création, et il n’est concevable que comme une incarnation assumée de l’imaginaire, comme fidélité à un mythe irréalisable mais qui laisse des civilisations dans le sillage de son accessibilité. » Une telle conception, si elle est en grande partie juste, néglige me semble-t-il ce que Gary appelle « la donnée » et que j’appellerai l’originel, l’inné, les racines. C’est ainsi qu’il me semble que Gary recréé De Gaulle, non que la « certaine idée » qu’il se fasse de lui, et partant la « certaine idée » qu’il se fait de la France, ne soit juste, mais elle est incomplète. En évacuant la composante proprement politique et doctrinale, ce qui le distingue de Malraux, en ne s’attachant qu’à la Figure historique, qu’au mythe, qu’au « chevalier de l’Ordre », il occulte par trop les fondements intellectuels de la pensée du Général et ses origines familiales et sociales ; ainsi ne comprend-il pas vraiment, ni la personne – « le Roi » –, ni son action politique – Messmer, Foyer, Debré, Foccart, et les autres.

Gary va de ce fait jusqu’à nier l’évidence : de Gaulle est un politique. Il peut bien par exemple dire : « On voit mal de Gaulle en général », de Gaulle était bel et bien général, et toute son action politique, pendant la guerre et après la guerre, en porte la marque. Gary se définit donc comme un gaulliste inconditionnel mais n’aime ni le RPF ni l’UDR, pas plus qu’il n’aime les gouvernements du Général. Pourtant, si le gaullisme débute avec la France Libre, il ne peut se réduire à cette aventure mystique.

Contrairement à ce que pensait Gary, il me semble que c’est justement en s’en tenant à une telle conception, en évacuant de nos mémoires l’action du gaullisme politique et l’œuvre de la République gaullienne, qu’on en vient à enfermer le gaullisme au musée et à faire en sorte que ses sources doctrinales n’inspirent plus aucun de nos gouvernements. La fidélité au mythe de Gaulle, pour en être essentielle et mobilisatrice, n’en est pas moins insuffisante ; la création, la « certaine idée », pour en être lumineuse et nécessaire, n’en est pas moins incomplète. n

 

 Bibliographie : Les citations de cet article sont extraites des ouvrages suivants :

- Romain Gary, Ode à l’homme qui fut la France, édition de Paul Audi, Gallimard, coll. Folio, 2000 ;

- Romain Gary, La nuit sera calme, Gallimard, coll. Folio, 2002 ;

- Dominique Bona, Romain Gary, Gallimard, coll. Folio, 2002.

 

 

Article paru dans le dernier numéro de la revue "Espoir" publiée par la Fondation Charles de Gaulle