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 Charles
de Gaulle:
mission et légitimité
nationales
par Max Gallo
Raphaël Dargent.
– Vous avez écrit il y a quelques années une biographie romanesque
consacrée à Charles de Gaulle. La personnalité du Général est
généralement peu abordée dans tout ce qui s’écrit à son sujet; les
auteurs en restent souvent au personnage historique et politique, à
l’icône. Votre biographie est différente, et c’est son intérêt. Vous
vous intéressez davantage à sa psychologie. Quelle idée vous faites-vous
de l’homme Charles de Gaulle ?
Max Gallo. – Je ne
dirais pas « davantage ». Pour moi, une personnalité est un tout qui ne
sépare pas l’homme privé de l’homme public. Ce qui m’a intéressé chez de
Gaulle, c’est au fond de découvrir ce qu’Alain Peyrefitte disait de lui
quand il le décrivait comme « un homme qui habitait sa statue ». Moi, je
me suis intéressé à la fois à la statue et à l’homme qui était à
l’intérieur. Quand je vois cette photo célèbre de De Gaulle sur une
plage de Berck, habillé en grand bourgeois, avec un chapeau et un
costume, tenant sur ses genoux sa fille handicapée, cela me révèle
beaucoup de l’homme privé mais aussi beaucoup de l’homme politique. Il y
a une anecdote significative : quand, après sa démission d’avril 1969,
de Gaulle se retire en Irlande, l’Ambassadeur de France en place, un
ancien de la France libre, lui demande un jour de lui dédicacer un
exemplaire de ses Mémoires de Guerre ; de Gaulle écrit alors trois
citations. La première est de Nietzsche : « Rien ne vaut rien. Il ne se
passe rien et cependant tout arrive et c’est indifférent. » La deuxième
est un proverbe du Moyen-Âge : « Celui qui a beaucoup souffert a
beaucoup appris. » La troisième est de Saint Augustin : « Vous qui
lisez ce livre, priez pour moi. » Pour moi, ces trois citations résument
la complexité de l’homme et révèle ce qu’il était profondément dans
l’intimité, même si nous sommes là à la fin de sa vie. Je crois que
c’était un homme qui avait le sentiment d’avoir un destin à accomplir
comme une mission, c’est-à-dire peut-être sans grand plaisir. De Gaulle
n’était donc pas un ambitieux pour lui-même, c’était un ambitieux à la
manière de Saint Bernard, c’est-à-dire en allant jusqu’au bout de ses
convictions. Je ne crois pas que ce fut un homme mû par le désir du
pouvoir, ce que sont souvent les hommes politiques qui souhaitent y
accéder et s’y accrocher. Il veut accéder au pouvoir pour réaliser une
mission et une mission qui lui pèse énormément, presque comme un
calvaire. J’emploie des termes religieux parce qu’il y a beaucoup de
religiosité dans son sentiment du devoir que la Providence lui a intimé
de remplir.
Raphaël Dargent. –
Vous avez aussi écrit sur Bonaparte. Je trouve cela très intéressant car
nombreux sont ceux qui font un parallèle entre gaullisme et
bonapartisme, soit qu’ils comparent de Gaulle à Napoléon, soit qu’ils le
comparent à Napoléon III. Et c’est généralement, dans l’esprit de ceux
qui établissent ces comparaisons une façon de dénigrer le gaullisme. En
tous les cas, les avis sont partagés sur ce point. Deux questions alors
me taraudent l’esprit : Premièrement, quelles sont les analogies et les
différences majeures que vous percevez entre les deux hommes – il s’agit
là des personnes et non des personnages ? Deuxièmement, le gaullisme
est-il selon vous en effet un bonapartisme ?
Max Gallo. – En ce
qui concerne les personnes, je crois qu’il y a très peu de rapprochement
à faire entre les deux. Bonaparte est un individualiste qui a un projet
personnel. Il conçoit sa vie comme une aventure individuelle, il dit
« ma vie est un météore ». Au fond, Bonaparte se sert des circonstances
et se sert e la France pour se réaliser. Il n’a pas le sentiment d’une
mission. De Gaulle se fait une certaine idée de la France, Bonaparte se
fait d’abord une certaine idée de lui-même. Cela dit, le bonapartisme a
exprimé à l’époque contemporaine une vieille ligne de force de
l’histoire nationale, celle de l’homme providentiel. Et en effet, la
France est un pays qui traverse des moments de crise profonde – une
sorte d’abîme – et puis, fille aînée de l’Eglise, doit surgir de son
peuple une personnalité exceptionnelle qui va bousculer les lignes et
s’imposer comme un sauveur incarnant la totalité du peuple et toue
l’histoire nationale. Et dans le bonapartisme, il y a cette idée du
rassemblement qu’on retrouve chez de Gaulle. Bonaparte juste après le
coup d’Etat du 18 Brumaire a dit : « Ni bonnet rouge, ni talon rouge,
je suis national ». Il y a de ce point de vue une racine du gaullisme.
Raphaël Dargent. –
Après ces deux géants, je ne peux m’empêcher de penser à Jeanne d’Arc.
De Gaulle n’est-il pas plus proche de Jeanne d’Arc que de Napoléon ?
Max Gallo. – Vous
avez raison malgré les différentes évidentes d’époque, de sexe, de
référence à Dieu, explicite chez l’une, pas explicite chez l’autre. Dans
les deux cas, nous avons des êtres qui conçoivent leur action comme la
mise en œuvre d’une mission. Ils ont tous deux la conscience d’être en
charge du destin et qu’un rôle majeur leur a été confié.
Raphaël Dargent. –
Vous m’avez dit la dernière fois que je vous ai interrogé que selon vous
le clivage droite-gauche structurait toujours la vie politique
française ; et cela je le crois volontiers. Mais pensez-vous qu’il soit
nécessaire qu’il la structure ? De Gaulle pensait le contraire et
voulait dépasser ce clivage, le transcender, même s’il n’y parvint pas
toujours. Dans une période comme aujourd’hui, une politique d’union
nationale ne s’impose-t-elle pas ?
Max Gallo. – Le
mot clé de De Gaulle est celui du rassemblement ; ce n’est pas pour rien
qu’il a intitulé le mouvement qu’il a créé en 1947 le Rassemblement du
Peuple Français. Il y avait chez lui, au-delà des partis politiques
faisant « leurs petites cuisines sur leurs petits feux », la conviction
que la Nation transcende les clivages. De Gaulle a été soutenu par des
communistes et par des royalistes ! La tension de l’Histoire de France
c’est cette tension entre d’une part une division forte et tenace,
presque permanente, et d’autre part la nécessité momentanée, compte tenu
des circonstances, de dépasser cette division par le rassemblement
national. Je crois que nous sommes à un moment où cette nécessité de
dépasser les clivages, pourtant bien réels dans les esprits, se fait
tout à fait sentir. Il me semble que s’il n’y a pas de discours sur la
Nation, la France ne sortira pas de sa crise, de ce que j’appelle une
crise nationale de longue durée, crise qui court depuis la Première
Guerre mondiale et qui est équivalente par son ampleur et sa profondeur
de ce que nous avons connu pendant la Guerre de Cent Ans. De Gaulle en
réalité n’aura été dans cette crise nationale de longue durée que celui
qui, pendant une quinzaine d’années, a incarné précisément les forces de
rassemblement, pour être finalement vaincu par la division, soit en 1946
quand il démissionne, soir en 1969 quand il quitte le pouvoir. Ce souci
de la Nation, c’est là une très grande différence d’ailleurs avec la
Grande-Bretagne. Qu’ils soient Conservateurs ou Travaillistes en
Grande-Bretagne, les élites et leurs électeurs n’oublient jamais que
« right or wrong, it’s my country » et aujourd’hui il y a un patriotisme
britannique qu’incarne Tony Blair tout comme l’incarnait hier Mme
Thatcher. Je ne suis pas sûr qu’ l’on puisse dire la même chose des
élites françaises, je pense même le contraire.
Raphaël Dargent. –
Il y a aujourd’hui quelque chose qui me gêne après les résultats du
référendum sur le Traité constitutionnel européen. Si j’écoute
Emmanuelli ou Mélenchon, je perçois un Non de gauche très différent du
Non de droite. On parle beaucoup à gauche de souveraineté populaire et
pas du tout de souveraineté nationale. Emmanuelli se définit lui-même
comme un fédéraliste européen, tout comme Fabius d’ailleurs.
Max Gallo. –
Ecoutez, sur un plateau de télévision où je débattais à côté de
Besancenot comme représentant du Non, et après une de mes interventions
sur la Nation justement, Besancenot a immédiatement pris ses distances
me reprochant de vouloir défendre « le petit village gaulois » et se
définissant comme internationaliste. Je crois donc qu’en effet il y a
une impasse dans le Non de gauche : ils n’ont pas compris ou ils
refusent d’admettre par conviction internationaliste que le problème
aujourd’hui est précisément celui de la souveraineté nationale. Quand la
Grande-Bretagne affirme avec force qu’elle entend défendre ses intérêts
nationaux, nous, nous tenons un discours internationaliste, hostile aux
souverainistes.
Raphaël Dargent. –
Oui, d’autant que si de nombreux gaullistes, parfois classés à tort à
droite, dénoncent les excès du libéralisme, à gauche, à l’exception de
Chevènement, c’est comme si on avait oublié la Nation, comme si on
reniait Jaurès. N’est-ce pas là le véritable problème du dépassement du
clivage ?
Max Gallo. – Bien
sûr. L’idée que l’on puisse être patriote républicain n’est pas admise à
gauche. Celle qui a fait les gros bataillons du Non est certes
antilibérale mais elle est pour la souveraineté des peuples. Besancenot
propose une Constituante à l’échelle de l’Europe. Pour cette gauche, la
Nation est un concept négatif, d’enfermement réactionnaire. Et cette
problématique de négation de la Nation a été poussé à l’extrême par les
socialistes qui ont voté Oui, précisément parce qu’ils ont en commun
avec le Oui de droite à la fois l’économisme – l’idée que l’économie va
créer une civilisation – et ce qu’ils appellent les uns, à gauche,
l’internationalisme, les autres, à droite, la mondialisation. Cette
rencontre du Oui, soit à Maastricht soit au sujet du Traité
constitutionnel, se fait sur l’oubli de la Nation.
Raphaël Dargent. –
C’est pourquoi je vois mal en ce qui me concerne la possibilité réelle
d’un dépassement du clivage dans une échéance proche.
Max Gallo. – Je
suis tout à fait d’accord. En 2007, il faudrait qu’il y ait un candidat
qui soit capable de parler la Nation, réellement et pas seulement en
termes de critique antilibérale. Je pense d’ailleurs que ce serait la
condition de son succès. Ce qui s’est passé en 1989-1991, la chute du
Mur de Berlin et la fin de l’Union soviétique, marque le renouveau du
thème national. Cette révolution, car c’en fut une, avait certes un
aspect démocratique, antitotalitaire que tout le monde a vu et décrit,
mais elle avait aussi un aspect national que l’on a négligé par
aveuglement. On mesure bien aujourd’hui cet aspect national avec
l’éclatement de la Yougoslavie, avec les revendications nationales de la
Pologne, avec l’Allemagne qui cherche un « deutschweg », une voie
allemande, avec la Grande-Bretagne qui défend ses intérêts, etc…C’est
bien ce qui rend totalement obsolète le discours des européistes, car
ils ne sont plus en phase avec ce mouvement historique qui s’est
déclenché lorsque les Nations ont surgi du dégel. Ce qui apparaît
partout aujourd’hui, c’est la question de l’identité nationale et le
choix il est entre ces identités nationales ou au contraire
l’émiettement des Nations en de micros-communautés plus ou moins
rivales. Les élites françaises ne devraient pas rester aveugles devant
de mouvement ; le peuple en tous cas ne l’est pas car dans son Non il y
a aussi un aspect souverainiste incontestable.
Raphaël Dargent. –
Le retour du souci de l’identité nationale est heureux mais ne porte pas
le risque de profiter à des entreprises politiques dangereuses ?
Max Gallo. – C’est
un péril qui a été délibérément entretenu quand on laissé le Front
National s’emparer de Jeanne d’Arc et s’accaparer le thème de la Nation.
C’est le risque d’un discours chauvin voire xénophobe qui est aux
antipodes du discours gaulliste. Le péril existe donc s’il n’y a pas
face à lui un discours que j’appellerai républicain-patriote, disons
dans la filiation gaulliste. Nous ne sommes pas à l’abri d’un
nationalisme étroit même si je ne crois pas beaucoup à son succès mais
davantage à sa capacité de stérilisation de la vie politique. Le peuple
français est un peuple qui a une culture historique et une forte
imprégnation républicaine.
Raphaël Dargent. –
Quelle serait votre définition du gaullisme ?
Max Gallo. – Le
gaullisme, c’est d’abord l’idée que la Nation est, à l’échelle
historique, une réalité d’avenir et que c’est dans le cadre de la
Nation, par la volonté de son peuple façonné par l’Histoire, que se
définit la vie démocratique et que peuvent se faire les réformes.
Autrement dit, est gaulliste celui qui pense aujourd’hui que la réforme
nécessaire de l’Etat et de la société française doit puiser dans
l’histoire nationale et non pas importer quelque autre modèle, qu’il
soit rhénan, danois, blairiste ou américain. Dans le gaullisme, ce qui
prédomine c’est cette réalité forte de la Nation ; c’est en s’appuyant
sur cette réalité-là qu’on peut trouver des solutions spécifiques et
sortir de la crise.
Raphaël Dargent. –
Partagez-vous le sentiment actuel de ceux qui considèrent que la crise
politique que nous traversons est d’abord une crise de régime ? Car ce
sont bien les institutions de la Ve République, et notamment l’élection
du président de la République au suffrage universel, qui sont
aujourd’hui de plus en plus contestées. Ce qu’on appelle la « monarchie
républicaine » ne constitue-t-il pas au contraire une garantie de
stabilité pour la France et n’est-ce pas courir un grand risque que de
revenir à un parlementarisme débridé ?
Max Gallo. – Je
comprend bien vos questions. Je partage la manière dont vous les poser,
à quelques remarques près. Car les institutions mises en place en
1958-1962 par le général de Gaulle ont été vidées de leur substance avec
les épisodes de cohabitation et la réduction du mandat présidentiel à
cinq ans ; de ce point de vue, la France connaît aussi une crise
institutionnelle. La cohabitation était contraire à l’esprit des
institutions voulues par de Gaulle car pour lui ce qui est déterminant
c’est la légitimité populaire et quand celle-ci n’est plus présente le
titulaire du pouvoir doit céder la place. Cela n’a pas eu lieu ni avec
François Mitterrand ni avec Jacques Chirac qui de ce fait ont modifié
les institutions qui certes ont pu fonctionner mais au prix d’une
paralysie. Quant à la réduction de la durée du mandat présidentiel, elle
place le Président en première ligne, elle en fait l’incarnation d’une
majorité et non plus du rassemblement national. On a pu le vérifier de
façon exemplaire à l’occasion de l’élection du 5 mai 2002 quand Jacques
Chirac, en dépit de plus de 80% des suffrages exprimés, et donc une
position de rassemblement inattendue, a finalement choisi d’imposer une
politique de droite limitée à son seul camp. La France est donc placée
dans une crise institutionnelle qui tient aussi au fait que nos hommes
politiques préfèrent le pouvoir à la légitimité.
Raphaël Dargent. –
Jusqu’à quand, la France va-t-elle souffrir de ce manque d’hommes ?
Max Gallo. – Vous
savez, les hommes surgissent. François Mitterrand a fait surgir en 1981,
par l’alternance, une nouvelle classe politique à gauche, ce qui a
entraîné également un renouvellement à droite. Nous arrivons aujourd’hui
au terme de cette période qui aura duré un quart de siècle. Aujourd’hui,
il y a une relative stérilisation de la classe politique, on ne voit pas
de personnalité pour s’imposer dans un univers émietté. Mais je ne veux
pas être pessimiste car je ne crois qu’à une seule loi de l’Histoire,
celle de la surprise. Et la crise nationale qui arrive à son terme va
imposer des solutions dans tous domaines et donc va faire surgir des
hommes à la hauteur des circonstances.n
Entretien à paraître en
novembre 2006 dans la revue Libres n°4 "Qui est gaulliste?".
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