|
Un
homme de devoir
par Raphaël Dargent
à propos de
Le général
Saint-Hillier. De Bir Hakeim au putsch d'Alger
de Jean-Christophe Notin
Perrin,
2009.
Méconnu du grand public,
Bernard Saint-Hillier fut un héros à part entière, soldat engagé
d’emblée en 1940 derrière de Gaulle et fidèle jusqu’au bout, jusqu’au
bout à l’armée, jusqu’au bout à la France, livrant tous les combats et
servant le pays pendant un demi-siècle. Cinq ans après la mort de ce
grand général, Jean-Christophe Notin, s’appuyant sur des carnets
jusqu’alors inédits, lui rend justice dans un ouvrage remarquable par
bien des aspects et qui, au-delà d’un simple portrait, constitue une
véritable plongée dans l’histoire militaire de notre pays.
Issu d’une famille
franc-comtoise dont l’engagement patriotique était de tradition, Bernard
Saint-Hillier marcha sur les pas de son arrière-grand-père, soldat de
Napoléon, de son grand-père décoré de la médaille militaire en 1859, de
son père Louis, croix de Guerre, lequel père ne cachait pas ses
ambitions : « Je tiens à ce que mon fils soit un "type épatant" et me
fasse honneur car j’ai la certitude de le voir arriver aux étoiles qu’on
m’a refusées. »
S’il entra dans la
carrière des armes comme chasseur alpin, Bernard rejoindra vite la
Légion, exactement la 13e demi-brigade, pour ne jamais la
quitter, du moins dans son coeur. S’illustrant sur bien des théâtres
d’opération pendant la Seconde Guerre mondiale, de la Norvège jusqu’aux
ultimes percées dans les Alpes en direction de Turin, en passant par l’Erythrée,
la Syrie, Bir Hakeim, El Alamein, la Tunisie, l’Italie, la Provence et
l’Alsace, Saint-Hillier est de ces hommes qui relevèrent l’honneur
français. Rejetant la trahison Pétain, conspuant l’arrangement Giraud,
il suivra de Gaulle indéfectiblement, et cela en dépit de sa déception
vis-à-vis de certains choix du Général. Aux détours des pages de cet
ouvrage entraînant, on croise une galerie de héros, dont beaucoup sont
des martyrs, tels Amilakvari, Brosset, Amyot d’Inville ou
Laurent-Champrosay. Le mérite de Notin est de ne rien nous cacher des
doutes ni des drames personnels de ces hommes – l’auteur insiste
notamment sur l’éloignement familial, la femme qu’on laisse en France,
les enfants qu’on ne voit pas naître – pas davantage qu’il n’occulte les
tensions ou les rivalités – nombreuses et cela étonne – entre les chefs,
Leclerc, de Lattre, Larminat, Juin, mais aussi entre ceux d’un rang plus
modeste. Pourtant y a-t-il lieu de s’étonner ? Ces héros étaient aussi
des hommes. Et ceux-là n’avaient pas le moins de caractère ni
d’amour-propre.
Après la guerre,
Saint-Hillier resta sous les drapeaux, constatant amèrement que le
décalage était décidément grand entre ceux qui se battaient et ceux qui
gouvernaient, ces politiciens – « cette écume à la surface de la
France » disait-il – qui ressemblaient comme deux gouttes d’eau à ceux
de la IIIe république responsables du désastre de 1940, et
qui recommençaient à perdre le pays, lâchant l’armée aux pires moments,
reculant à Suez ou abandonnant à Diên Biên Phu. Sur ce même plan,
l’Algérie fut une déchirure pour Saint-Hillier. Jamais ce patriote ne
comprit qu’on en vint à opposer des soldats français à d’autres des
leurs, pas plus en 1961 en Algérie qu’en 1940 du côté de Dakar, puis au
Gabon ou au Levant. A la tête de la 10e DP, il veilla donc à
tenir ses hommes, à éviter les démissions, à empêcher les rebellions,
alors même que certains ne comprenaient plus pourquoi ils continuaient à
se battre, pire : à mourir pour une cause dont on avait décidé à Paris
qu’elle était perdue. Et Jean-Christophe Notin le démontre contre toutes
rumeurs et donne raison à Messmer: Saint-Hillier ne servit nullement les
putschistes du 21 avril 61, Saint-Hillier ne se fourvoya pas et, en
dépit de ses états d’âmes, resta fidèle à de Gaulle.
Mais homme de devoir,
Saint-Hillier était aussi un homme de caractère, ce qui l’empêcha sans
doute d’avancer plus vite dans la carrière. De Gaulle lui-même s’en
étonna, qui finit par le promouvoir général de corps d’armée et
commandant de la 3ème région militaire. Certes, la 5ème
étoile lui fera finalement défaut, mais compagnons de la Libération,
croix de Guerre, grand-croix de la Légion d’honneur, nul doute qu’il
aurait fait la fierté de son père. Bernard avait bien mérité de la
patrie, comme il avait bien mérité de la famille.
Jean-Christophe
Notin fait bien de le souligner : français libre jusqu’au bout,
Saint-Hillier se fera dans les dernières années de sa vie l’ardent
défenseur de la mémoire de la 1ère DFL, mais sans toutefois
écrire le grand ouvrage qu’on eût pu attendre de lui sur le sujet. Nous
partageons ce regret, mais nous partageons aussi l’enthousiasme de
l’auteur devant cet homme exemplaire qui toute sa vie au service de
l’armée française et de De Gaulle, fut en accord avec la devise de ses
ancêtres : « Fais ce que dois. »
n
Cet article est paru dans
le n° 157 de la revue Espoir.
|