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Reynaud-de
Gaulle,
une question de
caractère
par Raphaël Dargent
à propos de
Paul Reynaud. Un homme
d'Etat dans la tourmente. Septembre 1939 - Juin 1940
de Jean-Pierre Guichard
éditions L'Harmattan,
2008.
Paul Reynaud est mal connu
des Français. L’auteur le souligne d’emblée : rares sont les travaux
historiques qui lui sont consacrés et seulement deux biographies ont été
écrites à son sujet. Pire : la mémoire nationale a conservé de l’homme
de Barcelonnette une image caricaturale et pour tout dire négative :
celle de l’homme de la catastrophe qui en juin 1940 fit appel à Pétain.
Le jugement est un peu court. Comme il est facile, n’est-ce pas, de
juger le passé avec les yeux d’aujourd’hui ?
Et c’est là une grande
injustice : comme si Reynaud incarnait à lui seul le naufrage d’un
système politique, dont il se distinguait par bien des aspects. Peu de
Français savent combien cet homme a compté dans les années qui
précédèrent la tourmente et combien il fut justement, contrairement à
ses pairs, un homme d’Etat de premier plan, conscient des périls et
partisan de l’effort pour y faire face. C’est le mérite de cet ouvrage
fouillé, précis et rigoureux de rendre quelque peu justice à Paul
Reynaud.
Son auteur, Jean-Pierre
Guichard, connu pour ses travaux sur l’histoire du gaullisme, se
concentre ici avec raison sur la période septembre 39-juin 40 puisqu’en
somme c’est la période cruciale, celle où se scelle le destin politique
de Paul Reynaud, celle où se fige son image pour la postérité.
Guichard le souligne
avec netteté : avant-guerre, Paul Reynaud fut un politique exigeant et
courageux, n’hésitant pas à prendre le contre-pied d’une classe
politique presque unanimement timorée et partisane du statu quo, et
préférant défendre ses convictions plutôt que favoriser, par son
silence, sa propre carrière. Avocat de la dévaluation du Franc, c’est
lui en 1938, alors qu’il était ministre des Finances, qui permit le
redressement économique du pays et donc le financement de l’effort de
guerre. C’est lui encore qui le premier – et presque le seul – prêta
l’oreille aux arguments du colonel de Gaulle en faveur du corps
cuirassé, et défendit cette position à la Chambre – de Gaulle n’avait
alors que louanges et prévenances pour Reynaud. C’est lui, enfin, qui
réclama, mais en vain, la fermeté face aux dictatures, sans illusions
sur les intentions d’Hitler. Mais le malheur de Reynaud tient en ceci :
victime de l’inertie générale, il resta un homme seul, qui prêcha dans
le désert. Que ne l’a-t-on appelé plus tôt au pouvoir? Acculé, le
régime ne fit appel à lui qu’au pire moment, le 22 mars 1940,
c’est-à-dire trop tard, quand son courage et son audace, qui étaient
grands, n’y pouvaient suffire malgré tout. Michel Debré, qui fut membre
de son Cabinet, lui rend un vibrant hommage dans ses Mémoires:
« On peut s’amuser à refaire l’histoire. Si Paul Reynaud avait pu
accéder au pouvoir en 1932, c’est en profondeur qu’il aurait modifié non
seulement l’économie, mais aussi l’appareil militaire de la France.
Certains ont écrit que Paul Reynaud était responsable de sa tardive
venue aux affaires car, caustique et sûr de lui, il était hostile aux
compromis qu’exige la politique. C’est une mauvaise excuse. Si l’erreur
de la droite dont il faisait partie est sans doute plus critiquable que
celle de la gauche pour qui il était un adversaire, il faut dire que
l’aveuglement fut général : quand Paul Reynaud s’efforçait d’attirer
l’attention de la Chambre des députés sur les grands problèmes de la
France, il ne soulevait pas plus d’intérêts à gauche qu’à droite. En
s’opposant au conformisme universitaire sur la monnaie, au conformisme
militaire sur l’armement, au conformisme national sur la démographie,
Paul Reynaud voyait juste mais se condamnait à l’isolement de celui qui,
sentant le danger, demande un effort pour l’écarter. S’il lui fallut
attendre Munich pour qu’on lui donnât sa chance, ce n’est pas à lui que
doit aller le reproche. Ce qu’il fit en dix mois était bien. Et nul
n’aurait pu mieux faire. »
Churchill rassurera plus tard
Reynaud de la même façon : face à l’effondrement de la France, nul à sa
place n’aurait pu mieux faire.
Jean-Pierre Guichard
démontre qu’en définitive Paul Reynaud fut victime de deux mythes : le
mythe pétainiste, qui lui reprocha d’avoir fait appel à de Gaulle, et le
mythe gaulliste, qui lui reprocha, à rebours, l’inverse : d’avoir ouvert
la porte à Pétain. Reynaud écrira pour se justifier dans ses Carnets
de captivité : « Je savais par ouï-dire que depuis quelques années
certains parlementaires défaitistes avaient l’intention de se servir de
Pétain à des fins personnelles. Mais je n’envisageais pas un instant
qu’il pût être lui-même la cheville ouvrière d’un complot pour faire une
opération de politique personnelle à la faveur de la défaite. »
De Gaulle récusera l’argument.
Difficile de dire aujourd’hui où se situe la vérité.
Reste qu’il ne fut
pas simple de gouverner entre septembre 39 et juin 40. De Gaulle
espérait que Reynaud fut un nouveau Clemenceau : il ne le fut pas.
Reynaud n’osa pas affronter le haut commandement militaire, en limogeant
Weygand quand il était encore temps, pas plus qu’il n’osa accepter la
démission de Pétain qui la lui proposait le 16 juin 1940. Guichard le
reconnaît lui-même, qui n’écrit pas ici un panégyrique, mais remet avec
justesse les choses à leur place : « Il faut bien reconnaître que la
volonté de Paul Reynaud n’était probablement pas à la mesure de sa
grande intelligence et de sa clairvoyance. »
Défaut de caractère, dira de
Gaulle. « Au fond, la personnalité de M. Paul Reynaud répondait à des
conditions où il eût été possible de conduire la guerre dans un certain
ordre de l’Etat et sur la base de données traditionnellement acquises.
Mais tout était balayé ! Le chef du gouvernement voyait autour de lui
s’effondrer le régime, s’enfuir le peuple, se retirer les alliés,
défaillir les chefs les plus illustres. A partir du jour où le
gouvernement avait quitté la capitale, l’exercice même du pouvoir
n’était plus qu’une sorte d’agonie, déroulée le long des routes, dans la
dislocation des services, des disciplines et des consciences. Dans de
telles conditions, l’intelligence de M. Paul Reynaud, son courage,
l’autorité de sa fonction, se déployaient pour ainsi dire à vide. Il
n’avait plus de prise sur les événements déchaînés. [...] M. Paul
Reynaud ne crut pas devoir prendre sur lui des décisions aussi
exorbitantes de la normale et du calcul. Il essaya d’atteindre le but en
manoeuvrant. [...] Mais le drame était trop rude pour que l’on pût
composer. Faire la guerre sans ménager rien ou se rendre tout de suite,
il n’y avait pas d’alternative qu’entre ces deux extrémités. Faute, pour
M. Paul Reynaud, de s’être tout à fait identifié à la première, il
cédait la place à Pétain qui adoptait complètement la seconde. »
Reynaud en somme n’avait pas les
épaules assez larges. Mais qui les eut plus larges que lui parmi les
parlementaires ? Juin 40 n’est pas l’effondrement de Reynaud, c’est
l’effondrement d’un système politique tout entier. Si dans cette faune
qu’on appelle « classe politique », quelques-uns sortirent du lot, tel
Georges Mandel, Paul Reynaud ne fut pas le moins courageux ni le moins
cohérent. De Gaulle lui-même le reconnaîtra : « Pour ce qui concerne
Paul Reynaud, je persiste à penser qu’il était très supérieur par
l’esprit et par le caractère à tout le personnel politique
concurrent. [...] J’atteste que Reynaud, malgré son « abandon » dans
l’épuisement, fut un homme de coeur et d’intelligence et un Français de
grande classe. S’il avait trouvé sous ses pieds le tuf solide sur quoi
s’appuya le Tigre, il aurait joué un magnifique rôle national. »
Reynaud, très supérieur certes,
mais point suffisamment cependant face à l’énormité des évènements. S’il
a sombré finalement avec l’ensemble du régime – et avec le pays – c’est
victime d’un système politique dont il n’a pas voulu se défaire, trop
respectueux qu’il était des institutions.
Alors, face au drame
absolu, l’on s’en remit, contraints et forcés, en désespoir de cause,
aux hommes providentiels. Pour le pire d’abord – mais le
savait-on vraiment ? – avec Pétain ; pour le meilleur ensuite – mais
pour bien peu de temps, juste celui du salut – avec de Gaulle. Après
cette concession à l’extraordinaire, revint en 1945 le temps des hommes
ordinaires et, avec lui, des combinaisons et des arrangements entre
amis, et ce jusqu’à la crise suivante – celle de 1958. Et c’est ainsi
que fonctionne aujourd’hui encore la politique. A tel point qu’on peut
affirmer sans l’ombre d’un doute que si demain une crise semblable à
celle de 1940 secouait la France, la classe politique ne s’en tirerait
guère mieux et que, de faiblesses en compromissions, les décisions ne
seraient pas plus glorieuses et l’issue pour la France pas moins
funeste. Parmi nos hommes politiques, les Caractères sont-ils plus
nombreux qu’en 1940 ? Le courage mieux partagé?L’intérêt de la nation
mieux privilégié ? Trouverait-on seulement un Paul Reynaud ou
faudrait-il à nouveau s’en remettre à un de Gaulle hypothétique ? C’est
aussi cette réflexion que l’ouvrage de Jean-Pierre Guichard remet
indirectement en perspective.
L’historien
a raison de conclure sur cette question, qui non seulement résume tout
l’engagement patriotique de Reynaud mais dit encore sa grande valeur :
sans Paul Reynaud, de Gaulle aurait-il eu seulement les moyens
financiers (le président du Conseil confia à ce dernier 100 000 francs
pris sur les Fonds secrets avant qu’il ne s’envole pour Londres) et la
légitimité pour faire ce qu’il a fait à partir du 18 Juin ? Cette
légitimité n’était certes pas forte, mais elle était tout de même celle
du général de brigade qu’il avait promu le 1er juin 1940,
celle du sous-secrétaire d’Etat à la Défense nationale qu’il avait nommé
le 5 juin. De Gaulle ira plus loin encore : « Ma conduite le 18 juin
1940 est l’aboutissement, le prolongement de la politique qu’avait
décidé de suivre le gouvernement Reynaud dont je faisais partie. »
Ne serait-ce que pour cela, Paul
Reynaud mériterait d’être mieux connu. C’est le grand mérite de
l’ouvrage de Jean-Pierre Guichard de servir cette connaissance.
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