Cercle Jeune France

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L'éternelle trahison

par Raphaël Dargent

 

à propos de

De Gaulle et les élites,

Sous la direction de Serge Berstein,

Pierre Birnbaum, Jean-Pierre Rioux

Fondation Charles de Gaulle,

éditions La Découverte, 2008.

 

                

 

                                                                                  

« Plus que jamais, il me fallait donc prendre appui dans le peuple plutôt que dans les "élites" qui, entre lui et moi, tendaient à s’interposer. » « Voilà bien la phrase-clé de ce destin », résume François Mauriac dans son De Gaulle, alors qu’il cite le Général. Nulle autre citation ne peut dire mieux en effet la relation qu’entretint de Gaulle avec les élites, ou prétendues telles, à partir du 18 Juin 1940. Relation difficile à tout le moins lorsqu’il s’agit des élites politiques qui le plus souvent ne comprendront pas le personnage historique qu’était de Gaulle et s’opposeront à lui. Bien sûr, encore faut-il distinguer parmi les élites et faire, comme nous y invite Serge Bernstein dans son introduction, la part des choses entre celles, administratives et militaires, pour lesquelles de Gaulle avaient une affection réelles, celles, économiques et intellectuelles, lesquelles se sont souvent méfiées de lui quand elles ne l’ont pas contesté, et les élites politiques donc, ces « corps intermédiaires », parlementaires et hommes de partis, que le Général méprisait le plus souvent et qui lui rendaient bien son mépris. Que le Général méprisât les élites politiques, il y avait en vérité bien des raisons. N’était-ce pas elles qui s’étaient très largement ralliées à Vichy en 1940, avant de devenir majoritairement gaullistes ou résistantes à la Libération ? N’était-ce pas elles qui avaient promu, contre de Gaulle et son avis, les institutions de la IVe République, institutions à leur mesure et qui servaient le jeu de leurs partis ? N’était-ce pas elles, enfin, qui tenues en respect ou ralliées par intérêt aux institutions de la Ve République, allaient finalement prendre leur revanche ultime contre le Grand Homme, en le faisant tomber à l’occasion du référendum d’avril 1969, référendum qu’elles contribuèrent largement à faire perdre au Général ? Mais De Gaulle et les élites ne s’en tient pas uniquement aux élites politiques, et c’est heureux.

C’est en vérité à un vaste tour d’horizon des relations de de Gaulle avec toutes les élites françaises que nous convie cet ouvrage bienvenu, dirigé par les professeurs Rioux, Bernstein et Birnbaum, et qui reprend les interventions d’un colloque donné en 2007 par la Fondation Charles de Gaulle. L’ambition de la réflexion n’est pas mince. Jean-Pierre Rioux la définit dans l’avant-propos de l’ouvrage ; il s’agit en somme de répondre à toutes ces questions : « Qu’étaient les élites françaises sous le regard de l’homme du 18 Juin ? Et quelle ambition de renouvellement de Gaulle a-t-il caressé à leur encontre et tenté de faire aboutir de 1940 à 1969 ? Avec quels attendus, quels projets, quel appuis et quels succès ? Et, pour finir : à quelle place, par conséquent, convient-il d’installer notre Cincinnatus-Solon dans l’histoire des élites françaises ? »

On relèvera plus particulièrement dans ce large tour d’horizon, les contributions de François Chaubet sur « de Gaulle et les intellectuels », de Michel Margairaz sur « de Gaulle et les féodalités », de Marc Olivier Baruch  sur les élites d’Etat et la haute fonction publique, de Frédéric Fogacci sur l’antigaullisme des élites politiques, et de Serge Bernstein sur la trahison des élites en 1968-1969. Une mention toute particulière, celle du coeur et de la communauté de pensée, va à notre ami Alain Larcan pour sa réflexion – essentielle pour comprendre de Gaulle et sa psychologie – sur l’élitisme du Général, lequel attachait en effet une importance particulière à la place et au rôle du chef et à l’homme de caractère. Larcan, fort à propos, cite les mots du Général: « Préparer la guerre, c’est préparer des chefs » car aujourd’hui «  comme toujours, et dans une identique mesure, les valeurs morales et matérielles n’existent qu’en vertu de celles des chefs ».

Dernier point, lui aussi incontournable : pour de Gaulle, les élites françaises s’élèvent d’elle-même et se recrutent simplement puisque ce sont des élites de service et de combat, service de l’Etat et combat pour la France. La guerre sur ce plan devait être régénératrice, croyait de Gaulle. « Du creuset où bouillonnent les douleurs et les fureurs de la nation française, on voit peu à peu se dégager l’élite nouvelle, l’élite du combat » s’exclamait-il le 24 mars 1942. On le sait aujourd’hui : l’élévation ne fut que partiellement vraie, et encore fort temporaire. D’autres élites, résurgences de vieux privilèges ou émergences de nouvelles ambitions, eurent finalement raison de celles du combat, pour le malheur de l’Etat et parfois contre la France. n