Cercle Jeune France

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Fidélité à la France

par Raphaël Dargent

 

à propos de

Gouverner selon de Gaulle,

de Pierre Lefranc

Conversations avec Geneviève Moll,

Fayard, coll. témoignages pour l'Histoire, 2008.

 

                

 

                                                                                    

 

Au départ, il y a le patriotisme, ce que Pierre Lefranc définit fort simplement : un « attachement au cadre de sa naissance, aux premiers mots prononcés, à l’entourage et au mode de vie ». Patriotisme, le mot n’est nullement désuet et explique exactement les raisons qui poussèrent notre auteur à répondre à l’appel du pays – concrètement à celui de Charles de Gaulle. « On devient gaulliste par idéal, en écoutant une voix qui vient du plus profond ». De la manifestation du 11 novembre 40, lors de laquelle, jeune étudiant, accompagné de son cousin, il remonte les Champs-Elysées jusqu’à l’Arc de triomphe en signe de défi à l’occupant allemand, jusqu’au 30 mai 1968, autre remontée glorieuse, cette fois à la tête des Comités de Défense de la République, aux bras de Foccart et de Dechartres, non loin de Malraux et de Debré, pour sauver le régime, Pierre Lefranc a beaucoup à dire, et son témoignage  mérite d’être entendu. C’est l’objet de cet ouvrage d’entretiens, sobrement intitulé Gouverner selon de Gaulle et qui retranscrit plusieurs conversations avec la journaliste Geneviève Moll.

 Parachuté en France occupée pour encadrer les maquis, préfet après guerre, chargé de mission du RPF pour la Région Centre, fondateur en mai 1958 avec Jacques Foccart de « l’Association pour l’appel au général de Gaulle dans le respect de la légalité républicaine », puis chef de cabinet du Général à Matignon avant d’être son conseiller à l’Elysée, Pierre Lefranc fut souvent proche de Charles de Gaulle ; c’est dire s’il est qualifié – c’est l’un des derniers à ce niveau – pour pouvoir témoigner fidèlement de la pensée et de l’action du grand homme. Fidélité d’ailleurs dont il ne se déparera pas après le départ du Général en 1969 puisque c’est à lui que de Gaulle confiera en avril 1970 le soin de fonder ce qui deviendra, sous la présidence d’André Malraux, l’Institut Charles de Gaulle. Après la mort du Général, c’est encore lui qui, depuis le siège de la rue de Solférino, créera en 1973 la revue L’Appel, revue dite des « gaullistes de conviction », revue d’engagement et sans concessions dont il est plaisant de relire aujourd’hui les numéros, pour ceux qui les ont gardés.

 Si cet ouvrage Gouverner selon de Gaulle, divisé en huit chapitres et enrichi d’annexes, ne comporte pas de grandes révélations pour un public averti, du moins constitue-t-il un intérêt certain pour tous ceux qui, novices en la matière, veulent se faire une idée assez précise de la façon dont de Gaulle concevait le gouvernement de la France. Ici, la formule de l’entretien sied bien à l’exposé et doit toucher un large public.

Trois chapitres en particulier ont retenu notre attention : celui, intitulé « Une journée à l’Elysée », qui fourmille de détails sur le quotidien du chef de l’Etat, et sur son comportement à l’égard de ses collaborateurs ou interlocuteurs extérieurs – Lefranc relève notamment les colères du Général contre les lenteurs de l’Administration, son besoin impérieux de l’écriture, son utilisation au contraire très réduite du téléphone, le minutage scrupuleux mais discret des audiences, et surtout cette tendance quasi systématique à plaider le faux pour jauger la résistance à la critique des convictions de son interlocuteur, et pouvoir ainsi se faire une plus juste opinion d’un sujet ardu.

Dans le chapitre consacré aux voyages, Lefranc présente aussi un tout autre de Gaulle dans lequel le Général se révèle aux temps du RPF et des tournées en province comme un homme au contraire chaleureux, attentif et attentionné. Scène stupéfiante en effet que celle de cet invité hors du commun pour le dîner et le coucher chez un simple militant, qui parle librement à table des grandes questions et s’enquiert des soucis quotidiens ou de la santé des membres de la famille. Pierre Lefranc a raison de ne pas considérer pour rien ce comportement tout de simplicité du Général, cette défiance à l’égard de l’argent et cette répulsion vis-à-vis de son exposition. « On guette les grands hommes aux petites choses » écrivait justement Montaigne. Nul clinquant chez de Gaulle, nul roulement de mécanique, mais de la modestie et de l’humilité.

Enfin, le chapitre « Face aux réalités » a le grand mérite de rappeler que toujours de Gaulle écartait les chimères et se tenait à distance des idéologies. Que ce soit au moment de l’épuration, de la décolonisation, concernant la politique économique et sociale, le débat sur la CED (et plus largement sur l’Europe), la question de l’OTAN, lors de la crise algérienne, au sujet de la politique étrangère ou des institutions, Lefranc insiste : de Gaulle fut un réaliste, au risque de n’être pas d’emblée compris par certains de ses partisans. « La politique est un art, écrit notre témoin. Ce n’est pas une science. Elle ne s’inscrit dans aucun système. C’est dire que la contingence peut se présenter sous toutes les formes imaginables. Elle ne subit qu’une loi, mais elle en subit une : c’est l’exigence des faits, qu’elle ne peut ignorer ou négliger, sous peine de devenir une divagation. Les réalités commandent. »

 Fidèle jusqu’au bout, Pierre Lefranc, n’en reste pas moins lucide et n’en garde-t-il pas moins son propre jugement. « On ne suit pas de Gaulle les yeux fermés. » Et de regretter certaines décisions du Général, comme sa démission de janvier 46 qui, selon lui, fit perdre douze ans à la France, son départ en mai 68 pour Baden-Baden, qui pouvait évoquer une triste fuite à Varennes, son ultime voyage en Espagne où il rencontra le dictateur Franco. Surtout, Pierre Lefranc regrette la grande mansuétude du Général à l’égard de Georges Pompidou, lequel, à son avis, contraignit de Gaulle à négocier inconsidérément en 68 et se comporta ensuite de façon cavalière au moment de la mort du Général. Ainsi Pierre Lefranc ne cache-t-il pas une franche hostilité à l’égard du successeur du Général, lequel selon lui s’éloigna radicalement du gaullisme, lorsque, par exemple, il accepta l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché Commun et envisagea la mise en oeuvre du quinquennat.  « Je me suis efforcé de rappeler les grandes orientations indiquées par de Gaulle et dont s’éloignait résolument le nouveau chef de l’Etat, qui se prétendait son continuateur », précise Pierre Lefranc. D’une manière générale, les successeurs de De Gaulle ne trouvent guère grâce aux yeux de celui qui, au nom justement de la fidélité, conteste certains de leurs grands choix concernant la construction européenne, nos relations avec l’OTAN ou les différentes réformes institutionnelles. «  Le départ du Général a créé un grand vide. A ce niveau de responsabilités, le rôle se révélait trop lourd. » Sur toutes ces questions, Pierre Lefranc reste ce qu’il a toujours été : un homme d’engagement, entier et sans concessions, qui ne craint pas d’affirmer haut et fort ses avis. « Peut-être ne suis-je pas tout à fait objectif, bien que je m’y efforce », concède-t-il. Avant de conclure : « En réalité, je reste fidèle aux grandes orientations tracées. Je les crois toujours bonnes. »

 Après la disparition de ceux qu’on appelait les barons du gaullisme, et alors que le temps fait taire année après année les voix de ceux qui furent les proches collaborateurs du Général, le témoignage de Pierre Lefranc, l’un d’entre eux, l’un des derniers, ne doit pas être négligé. « Je suis devenu une sorte de fossile » avoue-t-il. L’image est pertinente et nullement péjorative pour qui pense que l’Histoire peut encore délivrer des leçons. C’est grâce aux fossiles que subsistent les traces du passé, et les marques qu’ils laissent dans la pierre – ici sur le papier – n’ont pas fini de nous parler.  n