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Le Verbe et l'Histoire

ou la nostalgie de la grandeur

par Raphaël Dargent

 

à propos de Alexandre Duval-Stalla,

André Malraux-Charles de Gaulle, une histoire, deux légendes. Biographie croisée, Gallimard, 2008.

 

 

 

 

                   

 

                                                                                    

Les chênes qu’on abat ... est un ouvrage magistral. Non pas qu’il nous en apprenne beaucoup sur Charles de Gaulle et sur ses désillusions au soir de sa vie, mais en raison de la haute teneur – et de la haute tenue – du dialogue qu’il retranscrit entre le Général et son ancien ministre, André Malraux, écrivain fulgurant et grandiloquent. « Retranscrire », le verbe n’est peut-être guère approprié ; « réécrire » ou  « réinventer » conviendraient mieux sans doute pour qualifier l’oeuvre de Malraux, qui apparaît dans cet échange daté du 11 décembre 1969 comme l’égal de son hôte, se place lui-même à sa hauteur quand il ne le surpasse pas. Peu importe d’ailleurs cette réécriture puisque Malraux est un imposteur de génie, capable mieux qu’un autre de nous rendre vivante la figure du Général et sonores ses fortes paroles, capable aussi de nous faire partager ses tourments profonds. Le portrait de De Gaulle selon Malraux n’embrasse certes pas la totalité de la personnalité du Général, mais il fait mieux : il l’éclaire d’une certaine façon, met en pleine lumière les ressorts psychologiques du personnage, et notamment son côté nietzschéen, comme quand, arrivés au terme de leur entretien et au seuil de la porte de La Boisserie, le Général lève les yeux au ciel et confie alors à l’écrivain que les étoiles lui disent l’insignifiance des choses. Cette éclairage-là nous est précieux : il dit une vérité qu’il nous plaît à entendre et Malraux touche ici au mystère du grand homme.

Seul en vérité André Malraux put établir une relation aussi particulière avec Charles de Gaulle. C’est pourquoi la biographie croisée que vient de publier chez Gallimard Alexandre Duval-Stalla mérite qu’on s’y attarde. Certes, le lecteur qui connaît déjà les vies des deux hommes, vies prises séparément, n’apprendra rien de bien nouveau, mais le projet de Duval-Stalla est intéressant en cela qu’il relie les deux destinées et montre ainsi combien les deux hommes, que tout éloignait l’un de l’autre, du milieu familial aux origines politiques, du caractère au parcours, furent finalement si proches, et mieux complémentaires, en quelque sorte, frères en idéal, frères en Verbe, frères en Histoire.

On connaît la formule du Général tiré des Mémoires d’espoir : « A ma droite, j’ai et j’aurai toujours André Malraux. La présence à mes côtés de cet ami génial, fervent des hautes destinées, me donne l’impression que, par là, je suis couvert du terre-à-terre. L’idée que se fait de moi cet incomparable témoin contribue à m’affermir. Je sais que, dans le débat, quand le sujet est grave, son fulgurant jugement m’aidera à dissiper les ombres. » Qu’on mesure, au-delà de l’hommage, le sens de la formule : « L’idée que se fait de moi cet incomparable témoin contribue à m’affermir. » Ainsi, chose inouïe, de Gaulle recréé par Malraux, c’est l’essentiel de De Gaulle, c’est le grand homme et uniquement le grand homme : « Il n’y a pas de Charles ». De Gaulle en est conscient : Malraux contribue à son personnage, contribue à le façonner, du moins à l’entretenir. La création malrucienne de la figure du Général, celle qu’on peut lire dans Les Chênes qu’on abat..., commence bien avant leur écriture, et ce dès leur première rencontre, le 18 juillet 1945 au ministère de la Guerre rue Saint-Dominique.

Qu’il fut ensuite ministre de l’Information et porte-parole du Gouvernement en 1945, un des fondateurs du RPF en 47, puis après 58 ministre chargé de l’Information, ministre chargé de l’expansion et du rayonnement de la culture française – qu’on songe qu’il y eut un jour dans ce pays un ministère « de l’expansion et du rayonnement de la culture française » ! –, ou ministre des Affaires culturelles, André Malraux fut toujours le remarquable porte-voix de la grandeur, soit qu’il prononça de grands discours comme le 4 septembre 1958 place de la République, soit qu’il rencontra, au nom du Général, d’autres géants comme Mao ou Nehru.

Si Malraux épousa la France – ce sont ses mots – pendant la guerre, et ne se battit ensuite que pour elle, ce ne fut jamais que parce qu’il la reconnut dans la figure de Charles de Gaullel lequel l’incarnait tout entière, comme avant lui l’avaient incarnée Jeanne d’Arc, Carnot, Napoléon et d’autres encore, héros tout droits sortis des livres d’Histoire et qui peuplaient l’imaginaire de l’écrivain. Alexandre Duval-Stalla résume on ne peut mieux les raisons de l’amitié entre les deux hommes : « André Malraux et Charles de Gaulle se sont rencontrés et se sont admirés mutuellement parce qu’au commencement il y avait le Verbe. » Malraux et De Gaulle étaient bel et bien des hommes du livre et de l’Histoire. Complémentaires, ils l’étaient, l’un s’étant rêvé aventurier et conquérant quand l’autre aurait voulu être écrivain. « Ils admiraient en l’autre la part d’eux-mêmes qui leur avait échappé et qu’ils avaient en vain poursuivie : le Verbe pour l’un et l’Histoire pour l’autre. »

Autre mérite de cette biographie croisée, le rappel par l’auteur de la mise à garde prophétique que fit Malraux le 23 avril 1969 au Palais des Sports quelques jours avant le référendum fatal : « Il est grand temps de comprendre qu’il n’y a pas d’après-gaullisme contre le général de gaulle. [...] On peut fonder un après-gaullisme sur la victoire du gaullisme, mais on ne pourrait en fonder aucun sur la défaite du gaullisme. » Alexandre Duval-Stalla en conclut que « beaucoup, depuis, ont cherché à se réclamer de [De Gaulle], mais [que], dans la lignée de ceux qui, très rares, ont incarné à un moment de leur vie le coeur et l’âme de la France, il n’a eu aucun successeur. Il n’y a plus de gaullisme sans le général de Gaulle. » Pour nuancer le propos, incontestablement juste, du moins dirons-nous que si le gaullisme est mort en tant qu’expression politique avec le Général, subsistent encore quelques gaullistes orphelins et nostalgiques. Ce n’est pas rien : c’est notamment pour eux que nous écrivons. Lire l’ouvrage d’Alexandre Duval-Stalla contribue à entretenir cette nostalgie du gaullisme, nostalgie de la grandeur et des grands hommes, nostalgie qu’on aurait tort de décrier : l’Histoire montre assez qu’elle est toujours le point de départ des renaissances. Sans elle, nul renouveau. n