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Portrait
d'un homme
doublement déterminé
A propos de Georges
Fleury,
De Gaulle. De
l'enfance à l'appel du 18 juin, Flammarion, 2007.
par Raphaël Dargent
C’est la nature
du sol où elle germe qui détermine ce que deviendra la graine.
C’est par cette remarque liminaire que débute cette étonnante biographie
de Charles de Gaulle, biographie partielle dont on se demande s’il
s’agit d’un premier tome ou au contraire d’un projet achevé puisque
l’auteur ne traite ici que de De Gaulle avant le 18 juin 40, « de
l’enfance à l’Appel ».
Mais est-ce plus étrange
finalement d’arrêter la biographie de Charles de Gaulle au 18 juin que
de faire, comme on le lit souvent, débuter son épopée avec l’Appel ? Le
projet de Georges Fleury a cet intérêt-là de considérer que le grand
homme historique ne naît pas des circonstances exceptionnelles qui le
révèlent mais qu’il naît plus en amont, et que c’est dès l’enfance que
se forge le caractère, la nature profonde de celui qui, embrassant son
destin, bousculera celui du monde. De Gaulle n’aurait sans doute pas été
le personnage qu’il fut sans la débâcle de 1940, mais la question qu’il
faut se poser consiste à savoir pourquoi en juin 40 c’est lui et pas un
autre qui prononce l’Appel, et pourquoi il est le seul à ce niveau de
responsabilité à prétendre redresser l’honneur français. Les
circonstances exceptionnelles sont nécessaires mais aucunement
suffisantes ; elles sont un révélateur, mais il faut l’homme
exceptionnel ; elles sont un coup de pouce du destin, mais il faut
l’homme du destin. C’est à cet homme que Georges Fleury s’attache.
Donc : C’est la nature
du sol où elle germe qui détermine ce que deviendra la graine. Ce
déterminisme-là n’est pas pour nous déplaire, mais Georges Fleury va
au-delà : il montre que ce n’est pas seulement par une formidable
pré-science, par la conscience aiguë de sa prédestination que Charles de
Gaulle agit jusqu’à l’Appel, c’est aussi et surtout au terme d’une
observation lucide du monde qui l’entoure, de la réalité française, de
la réalité européenne, de la réalité mondiale ; au terme d’une étude
désolée et sans illusions sur les retards des matériels, les manquements
des hommes, les atermoiements des structures, sur l’épuisement général
des volontés ; au terme enfin d’une analyse historique et politique
toujours vérifiée qui veut que les fautes, les lâchetés, les
renoncements successifs se paient en France tôt ou tard, et au prix
comptant. De Gaulle n’est pas visionnaire, simplement il voit, il
est même seul à voir, quand tous autour de lui, l’état-major, les élites
politiques et intellectuelles, le Français moyen, ne veulent pas voir,
se voilent la face, se bercent d’illusions. Le destin de Charles de
Gaulle n’est pas un chemin qu’il lui suffit se suivre mécaniquement ;
déterminisme n’est pas fatalisme. De Gaulle, écrit Fleury, est « un
homme sur qui les doutes avaient autant d’emprises que les certitudes ».
Il lui faut alors savoir garder le cap, ne pas quitter la voie à
laquelle il est promis, en être digne. « Lourd joug », écrira le
Général. Le destin de Charles de Gaulle, de l’enfance à l’Appel, se
construit années après années, Fleury le démontre avec efficacité et
talent, car l’ouvrage se lit comme un roman, l’extrapolation narrative
ne le cédant pas à la vérité de l’homme et de l’Histoire. De Gaulle,
issu d’une famille patriote et chrétienne, jeune soldat engagé dans le
premier conflit mondial, plusieurs fois prisonnier et plusieurs fois
évadé, sera très tôt lucide face à la réalité de l’hitlérisme et
conscient du caractère inéluctable de la guerre ; confronté aux
archaïsmes et aux préventions carriéristes de l’état-major, il se battra
inlassablement, et souvent seul, pour doter la France de la force
mécanique indispensable pour contrer la menace allemande, quand tous,
notamment Pétain, ne juraient que par le caractère inexpugnable de la
ligne Maginot.
A ce titre, Charles de
Gaulle apparaît dans l’ouvrage de Georges Fleury comme un homme
doublement déterminé. Déterminé, au sens barrésien du terme, parce que
ses origines familiales, sa formation intellectuelle, le préparent à
assumer un grand destin, et déterminé aussi sur le plan du caractère,
forte tête qui bouscule le confort intellectuel, refuse la fatalité
politique, et affronte sans relâche les lâchetés communes.
n
Cet article est
à paraître dans le
n°154 (avril 2008) de la revue Espoir publié par la Fondation
Charles de Gaulle.
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