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De
Gaulle et le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes
De la liberté des
nations
à la fraternité universelle
par Raphaël Dargent
Discours de Brazzaville
le 30 janvier 1944
De référendums en
dissolutions, du discours de Brazzaville à l’indépendance de l’Algérie,
la politique de Charles de Gaulle obéit à un principe directeur : la
souveraineté nationale et populaire. Ainsi, loin de tout césarisme ou de
nostalgie de l’Empire français, le Général apparaît-il comme un
authentique démocrate et un homme de paix. Mieux : en se faisant le
héraut de la liberté des nations, il servit la grandeur de la France.
Longtemps on fit de
François Mitterrand un moderne et de De Gaulle un homme du passé.
Longtemps on accusa, à la suite de l’auteur du Coup d’Etat permanent,
le Général d’être tenté par le pouvoir personnel, absolu et autoritaire
tel Louis XIV ou Louis Napoléon Bonaparte, quand plus tard c’est lui, de
Gaulle, qui démissionna en 1969 dès le premier désaveu populaire et que
c’est l’autre, François Mitterrand, qui préféra « la cohabitation » à la
démission en 1986, refusant ainsi la sanction populaire. Qui était le
plus respectueux du peuple ? Longtemps on fit mine d’oublier, sous le
règne mitterrandien, que c’est le Général qui permit l’indépendance de
l’Algérie en 1962, et que François Mitterrand, quelques années plus tôt,
alors ministre de l’Intérieur sous la IVe République,
répétait à l’envi : « L’Algérie, c’est la France ». Qui était le plus
attaché à la liberté des nations ? Aujourd’hui, le temps a fait son
œuvre de justice : de Gaulle apparaît pour ce qu’il fut, c’est-à-dire un
démocrate et un humaniste. Toute la classe politique, à la suite des
Français, le redécouvre. Á tel point que bien peu d’hommes – et de
femmes ! – politiques socialistes se réclament actuellement du
« mitterrandisme » quand nombre d’entre eux, en quête d’une haute
caution morale, n’hésitent plus à se référer à Charles de Gaulle.
Aujourd’hui, c’est de Gaulle qui appartient au XXIe siècle et
c’est Mitterrand qui est en passe d’être oublié. C’est dire si le droit
des peuples à disposer d’eux-mêmes, principe d’indépendance et de
démocratie, principe au cœur de la pensée du Général, redevient, après
une éclipse de trente ans, notre contemporain.
La souveraineté comme
principe directeur
Quand de Gaulle entre
dans l’histoire le 18 juin 1940, il place d’emblée l’indépendance, la
liberté, c’est-à-dire la souveraineté, comme ressort de son engagement.
Le 22 juin, il clôt son discours par « Vive la France libre dans
l’honneur et dans l’indépendance » et le 24 il appelle à rendre « la
liberté au monde et la grandeur à la Patrie », liant déjà, comme il le
fera vingt ans plus tard, les deux termes de liberté et de grandeur. En
cela, Charles de Gaulle s’inscrit pleinement dans la tradition issue de
la Révolution française qui consacra le principe du droit des peuples à
disposer d’eux-mêmes. Sans doute en juin 1940 pourrait-il faire sienne
cette leçon de Maximilien Robespierre qui déclarait le 2 janvier 1792 :
« La plus grande extravagante idée qui puisse naître dans la tête d’un
politique est de croire qu’il suffise à un peuple d’entrer à main armée
chez un peuple étranger pour lui faire adopter ses lois et sa
constitution. Personne n’aime les missionnaires armés et le premier
conseil que donnent la nature et la prudence, c’est de les repousser
comme des ennemis. » Grand lecteur d’Ernest Renan, de Gaulle ne peut
manquer de connaître ce passage de Qu’est-ce qu’une nation ? au
sujet du destin de l’Alsace-Moselle : « Si des doutes s’élèvent sur ses
frontières, consultez les populations disputées. Elles ont bien le droit
d’avoir un avis sur la question. » Ainsi, l’indépendance nationale, le
choix par les peuples de leur propre destinée, est sans nul doute
l’épine dorsale de la pensée de Charles de Gaulle et ce qui motive son
action en 1940 et la motivera dans toutes ses décisions ultérieures.
Précisons qu’il s’agit chez lui non pas tant d’une idée acquise par les
lectures personnelles ou la formation intellectuelle qu’un réflexe
naturel, fait de simple bon sens et de patriotisme.
Si le droit des peuples à
disposer d’eux-mêmes se traduit dans l’ordre de la politique extérieure
par l’expression de la souveraineté nationale, il se traduit dans
l’ordre de la politique intérieure par l’expression de la souveraineté
populaire, c’est-à-dire par la démocratie. D’ailleurs, dans l’esprit de
Charles de Gaulle, indépendance et démocratie sont liées : elles
expriment les deux versants de la liberté. Ainsi déclare-t-il à Londres
le 27 mai 1942 : « La démocratie se confond exactement, pour moi, avec
la souveraineté nationale. La démocratie, c’est le gouvernement du
peuple par le peuple, et la souveraineté nationale, c’est le peuple
exerçant sa souveraineté sans entrave. »
C’est pourquoi, après la lutte pour l’indépendance française, de Gaulle
veillera-t-il toujours dans sa pratique politique à s’appuyer sur le
suffrage populaire, qu’il s’agisse de confirmer sa propre légitimité, de
solliciter l’opinion des Français sur des questions essentielles, de
modifier les institutions ou encore d’acter le processus de
décolonisation. Fallait-il être de mauvaise foi, et lui faire un mauvais
procès, pour l’accuser d’instrumentaliser le référendum à des fins
personnelles et n’y voir que les plébiscites du Second Empire ? En
matière institutionnelle, n’était-ce pas éminemment démocratique
d’organiser un référendum constitutionnel le 21 octobre 1945 sur
l’Assemblée constituante et ses pouvoirs ? de faire ratifier par le
peuple la Constitution de la Ve République le 28 septembre
1958 ? de faire encore en sorte que depuis le 28 octobre 1962 le
Président de la République soit élu au suffrage universel, réforme
majeure sur laquelle aujourd’hui certains parlementaires partisans d’une
VIe République aimeraient secrètement pouvoir revenir ? En
matière coloniale, n’était-ce pas éminemment respectueux du droit des
peuples à disposer d’eux-mêmes de permettre à la Guinée de Sékou Touré
de quitter librement la Communauté française ? au reste de l’Afrique
équatoriale et occidentale française de faire de même un peu plus tard ?
de procéder le 8 janvier 1961 à un référendum sur l’autodétermination de
l’Algérie et de faire approuver les accords d’Evian par l’ensemble des
Français le 8 avril 1962 , consacrant ainsi l’indépendance du pays? En
matière de réformes, n’était-ce pas être à l’écoute du peuple que
d’annoncer le 24 mai 1968, en pleine crise, et pour la résoudre,
l’organisation prochaine d’un référendum sur la participation des
étudiants aux grandes orientations de l’Université, référendum qui dut
être ajourné du fait de la tournure des évènements ? Enfin, était-ce une
attitude césarienne que de quitter immédiatement le pouvoir, et ce sans
grandiloquence, le 27 avril 1969, s’estimant désavoué par le peuple, au
terme d’un référendum sur la réforme du sénat et des régions perdu par
52,41% des suffrages, quand ses successeurs, n’ayant que le mot de
« démocratie » à la bouche, renâclent décidément à tirer les
conséquences politiques élémentaires de leurs désastres électoraux ?
Certes, de Gaulle
n’aimait pas les partis mais c’est à tort que ses adversaires voyaient
dans cette animosité le signe d’un esprit autoritaire et
anti-démocratique. Il est vrai que de Gaulle, à l’expression des partis
censés représenter le peuple, préférait l’expression du peuple lui-même.
« Il n’y a qu’un souverain : le peuple, déclarait-il devant l’Assemblée
consultative provisoire le 28 juillet 1945. Une Assemblée souveraine,
dans quelle mesure l’est-elle ? Dans la mesure où le peuple lui en a
donné les pouvoirs. Un point, c’est tout. Oui, le peuple seul est
souverain. »
Qui prétend que la représentation nationale est toujours
représentative ? En l’absence de référendum, la récente Constitution
européenne par exemple, rejetée par plus de 55% des Français, fut sans
conteste ratifiée à plus de 90% par leurs représentants. Où est la
démocratie ? C’est pourquoi, sur les sujets fondamentaux, de Gaulle
optait pour le référendum et c’est pourquoi, dans les moments de crise,
il souhaitait via la dissolution qu’on en appelât directement au peuple
pour résoudre les blocages et trancher les décisions. « Je crois,
disait-il, qu’en France la meilleure cour suprême c’est le peuple et
que, lorsqu’il y a divergence ou impossibilité d’accorder le pouvoir
exécutif et le pouvoir législatif, ou bien lorsque le pouvoir législatif
ne parvient pas à dégager une majorité ( …) le meilleur arbitre est
alors le peuple. Il faut se résoudre à demander au peuple de trancher.
C’est cela le vrai fonctionnement de la démocratie. Je suis convaincu
qu’une des faiblesses de la IIIe République (…) c’est qu’en
fait, dans la Constitution de 1875, le droit de dissolution n’existait
pas. »
Dissoudre l’Assemblée pour que le peuple redistribue les cartes et
redevienne maître du jeu, c’est ce qu’il fit lui-même avec succès le 30
mai 1968.
Le champion de la
liberté des nations
Comment
ce que de Gaulle souhaitait pour la France, à savoir l’indépendance et
la démocratie, la souveraineté nationale et populaire, aurait-il pu le
refuser aux autres peuples et pour le monde ? C’eût été non seulement
une incohérence mais une indignité. Charles de Gaulle ne défendait pas
seulement le principe de souveraineté pour l’honneur, pour l’intérêt
supérieur des patries ou par simple bon sens : il le revendiquait parce
que c’était moral, il le revendiquait par humanisme. Selon lui, le droit
de chaque peuple à disposer de lui-même ressortissait de sa dignité.
Paul-Marie de la Gorce, parmi d’autres, a fort bien vu la chose : « La
prise en charge par-dessus tout de la nation française l’a conduit à la
prise en compte de l’existence des autres nations, par delà
l’extraordinaire diversité de leurs cas, et à distinguer ainsi
l’essentiel parmi la foule des données qui se présentaient à lui. Comme
aussi son action tout entière tendue vers l’indépendance de la France
impliquait logiquement, comme il le fit, la défense de l’indépendance
des autres nations, de l’Europe à l’Afrique, de l’Amérique à l’Asie. »
Charles de Gaulle
avait pourtant un jugement mesuré sur la colonisation. Dans le contexte
actuel de repentance généralisée, il n’est pas inutile de relire les
confidences qu’il fit à Alain Peyrefitte ou à son propre fils. S’il
n’est pas tendre au sujet de l’assimilation française (« Les peuples
colonisés supportent de moins en moins leur colonisateur. Un jour
viendra où ils ne se supporteront plus eux-mêmes. En attendant, nous
sommes obligés de tenir compte des réalités….. (…) Nous avons fondé
notre colonisation, depuis les débuts, sur le principe de
l’assimilation. On a prétendu faire des nègres de bons Français. On leur
a fait réciter : "Nos ancêtres les Gaulois" ; ce n’était pas très
malin. »),
il reconnaît tout de même les aspects positifs que peut avoir le fait
colonial. En évoquant la colonisation des Gaulois par les Romains, il
dit : « Il ne faut pas le regretter, car ces derniers leur ont appris l’Etat,
l’administration, l’architecture, les routes, la monnaie, le droit écrit
et le code civil, la discipline militaire, les arts, l’agriculture
organisée, la métallurgie, le négoce maritime et j’en passe. Seuls les
peuples imbéciles ne reconnaissent pas la colonisation, même si elle n’a
pas toujours été tendre à cause de leur propre barbarie. Ils oublient
qu’ils ont été colonisés parce qu’eux-mêmes étaient incapables. »
Digressant au sujet de l’Indochine, il insiste : « Les Américains ont
toujours considéré que la colonisation était de l’exploitation. Mais
c’est d’abord le développement ! On voit bien qu’ils n’ont pas été
colonisés par les Romains. Qu’aurions-nous été sans les administrateurs
de César, même s’ils n’ont pas toujours été tendres avec nous ? »
Cependant, un tel
jugement, empreint de bon sens – qualité qui fait visiblement défaut à
nos temps manichéens –, n’enlève rien à son attachement in fine à
la libre disposition des peuples de leur destin. C’est en vertu de ce
principe qu’il contestera la volonté hégémonique des deux
superpuissances pendant la Guerre froide et se fera le champion de la
liberté des nations. Á Peyrefitte encore, il confie, dans le contexte de
décolonisation : « Les Américains et les Russes se croient la vocation
de libérer les peuples colonisés et se livrent à une surenchère. C’est
le seul point qu’ils ont en commun. Les deux super-grands se présentent
comme les deux anti-impérialistes, alors qu’ils sont devenus les deux
derniers impérialistes. »
C’est encore en vertu de ce principe qu’il prononce le célèbre discours
de Phnom Penh le 1er septembre 1966 condamnant l’entêtement
américain dans la guerre du Vietnam et le tonitruant « Vive le Québec
libre ! » de 1967 (il confirme alors à Peyrefitte que « la question est
que le peuple français du Canada ait la pleine disposition de
lui-même. »).
L’hégémonie, fût-elle américaine, il ne la supporte pas, ni sur l’Asie,
ni sur le Canada, ni
sur l’Amérique latine, ni a fortiori sur la France
ou sur l’Europe. « Nous avons procédé à la première décolonisation
jusqu’à l’an dernier, déclare-t-il le 4 janvier 1963. Nous allons passer
maintenant à la seconde. Après avoir donné l’indépendance à nos
colonies, nous allons prendre la nôtre. L’Europe occidentale est
devenue, sans même s’en apercevoir un protectorat des Américains. Il
s’agit maintenant de nous débarrasser de leur domination. »
Conformément à cette résolution, il quittera le commandement intégré de
l’OTAN et agira en la matière afin de « garder la libre disposition de
nous-mêmes. »
Une France
indépendante dans une Europe indépendante, voilà définie la politique
étrangère que veut promouvoir le général de Gaulle. Il n’y a là aucun
anti-américanisme primaire mais juste la volonté de voir émerger un
monde fondé sur l’équilibre des puissances et la liberté des nations.
Pour lui, le projet européen se doit d’être un projet populaire, décidé
par les peuples eux-mêmes, voulu par eux et non construit à marche
forcée depuis les bureaux bruxellois. Dans sa conférence de presse du 14
novembre 1949, il est on ne peut plus clair : « L’organisation de
l’Europe, dit-il, est une chose énorme, extrêmement difficile et qui, à
mon sens, implique un acte de foi populaire. Les institutions de
l’Europe doivent naître des Européens, c’est-à-dire d’une manifestation
démocratique, par le suffrage universel, des citoyens de l’Europe. »
Le 7 août suivant, il précise sa pensée quant à la manière de procéder :
« « Pour que l’unité européenne devienne une réalité vivante, et non
plus un sujet international de dissertation ou un vain et coûteux
ensemble de Comités, il faut qu’elle procède directement d’un grand
mouvement populaire et de la volonté exprimée par les masses de l’Europe
libre. Le premier acte de sa création doit être un référendum au
suffrage universel, organisée à la fois dans tous les pays intéressés et
par lequel les peuples décideront d’abord de s’unir… »
Qu’un tel référendum à l’échelle de toute l’Union européenne n’ait à ce
jour jamais vu le jour a de quoi interpeller sur la nature réellement
démocratique du projet.
Quant à la construction
d’une Europe indépendante, de Gaulle sera souvent seul à la vouloir, nos
partenaires préférant presque toujours rester dans le giron atlantiste
et sous la dépendance, certes bienveillante, des Etats-Unis.
Enfin, à l’échelle
du monde, nul doute que de Gaulle n’aurait guère apprécié le principe
d’ingérence, fût-elle humanitaire, qui régit parfois avec complaisance
le droit dit international depuis plus d’une décennie, lui qui contesta
fermement le 5 septembre 1960 l’immixtion de l’ONU dans le règlement de
l’affaire algérienne précisant que « les nations Unies n’ont aucun droit
à intervenir dans une affaire qui est de la compétence de la France »,
lui qui contesta l’intervention d’une force internationale dépendant de
l’ONU au Congo ex-belge à l’été 1960, refusant d’y participer et
d’apporter une quelconque aide financière à cette intervention, qu’il
assimilait à une ingérence dans les affaires intérieures d’un Etat.
En effet, la souveraineté de l’Etat, tout comme le droit des peuples à
disposer d’eux-mêmes, lié à elle, était indépassable pour de Gaulle ;
c’est encore cetteligne
politique qu’il explicitera longuement dans sa conférence de presse du 4
février 1965, regrettant que l’ONU se soit éloignée de sa Charte
fondatrice. Tout confirme cette vision géopolitique du Général fondée
sur l’équilibre des puissances, la diversité des peuples et la liberté
des nations. « Il faut, disait-il à Peyrefitte, avoir une vision du
monde cohérente. La nôtre suppose la non-dépendance. Nous devons avoir
la disposition de nous-mêmes. Cela n’empêche pas de coopérer, ni de
faire des affaires avec les autres. L’essentiel, c’est que nous prenions
nos décisions nous-mêmes, sans laisser à personne le droit de nous les
dicter. »16
Du discours de
Brazzaville au drame algérien : décoloniser
De
Gaulle est certes un admirateur de Lyautey et d’une certaine grandeur
coloniale mais ce n’est pas un officier de l’armée coloniale. Il n’a
donc pas cet attachement si particulier qui liera d’autres
officiers de
son temps à l’Empire français. Par conséquent, et suivant les principes
qu’on a dit, il assumera la nécessité de la décolonisation. Tout
simplement parce que de Gaulle est aussi un pragmatique et qu’il prend
en considération deux réalités incontournables : le coût des colonies et
la volonté d’émancipation des peuples colonisés. Les raisons
matérielles, « cartiéristes », de la décolonisation coexistent bel et
bien chez de Gaulle avec les raisons morales, les raisons humanistes. «
La colonisation, confie-t-il à Alain Peyrefitte, a toujours entraîné des
dépenses de souveraineté. Mais aujourd’hui, en plus, elle entraîne de
gigantesques dépenses de mise à niveau économique et social. C’est
devenu, pour la métropole, non plus une source de richesse, mais une
cause d’appauvrissement et de ralentissement. (…) le maintien des
départements algériens dans la France nous coûterait non seulement un
grave préjudice moral dans le monde, mais un effort ruineux ! Ce serait
le tonneau des Danaïdes ! (…) Tant que nous ne nous en serons pas
délestés, nous ne pourrons rien faire dans le monde. C’est un terrible
boulet. Il faut le détacher. C’est ma mission. Elle n’est pas drôle.
Mettez-vous à ma place ! Je ne fais pas ça de gaieté de cœur. »
De toute façon, dès
le discours de Brazzaville, le 30 janvier 1944, le Général avait
prévenu : « En Afrique française, comme dans tous les autres territoires
où des hommes vivent sous notre drapeau, il n’y aurait aucun progrès qui
soit un progrès, si les hommes, sur leur terre natale, n’en profitaient
pas moralement et matériellement, s’ils ne pouvaient s’élever peu à peu
jusqu’au niveau où ils seraient capables de participer chez eux à la
gestion de leurs propres affaires. C’est le devoir de la France de faire
en sorte qu’il en soit ainsi. Tel est le but vers lequel nous avons à
nous diriger », et d’appeler pour ce faire à des « réformes impériales
de structure. »
Á plusieurs reprises, il rappellera au cours de sa magistrature combien
le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est essentiel
pour lui, c’est-à-dire pour la France, et combien ce principe est depuis
toujours dans la vocation française.
C’est exactement,
quoi qu’on en dît, ce qu’il fit pour l’Algérie. Jacques Soustelle peut
exprimer de la rancœur dans L’espérance trahie, il se trompe
quand il croit que de Gaulle voulut autre chose que ce qui était
possible pour l’Algérie. Or, l’Algérie française était tout simplement
devenue impossible. Dans sa conférence de presse du 11 avril 1961, il
s’explique longuement sur le sujet. « Pour définir la politique de la
France au sujet de l’Algérie, dit-il, on peut dire, évidemment, d’abord
qu’elle vise à faire en sorte que cessent, d’une manière ou d’une autre,
les combats et les attentats, parce qu’on ne peut rien construire dans
la guerre. On peut dire aussi qu’elle tend à mettre les populations
algériennes à même de décider librement de leur destin, car rien ne
vaut, ni ne vaudra, qu’en vertu du droit des populations à disposer
d’elles-mêmes. (…) Depuis Brazzaville, je n’ai cessé d’affirmer que les
populations qui dépendaient de nous devaient pouvoir disposer
d’elles-mêmes »
Á son fils, il confiera concernant le drame de l’Algérie, qui fut pour
lui un douloureux dilemne : « Que pouvais-je faire alors ? Continuer la
guerre indéfiniment contre un peuple qui voulait être indépendant ?
(…) « Personne, je dis bien personne, sauf à ratiociner ici et là dans
les journaux, n’a été capable de me suggérer une solution différente qui
n’ait été chimérique. L’indépendance de l’Algérie était inéluctable. Des
deux côtés de la Méditerranée, on ne pouvait plus attendre. Le peuple
français ne l’aurait pas supporté sans ajouter encore et sans fin
beaucoup plus de maux incommensurables. L’Histoire le confirmera. »
L’autre grandeur de la
France
Enfin,
et c’est plus important, le Général, en se conformant au principe d’auto-détermination,
réussit un prodige : faire de la décolonisation, c’est-à-dire d’un recul
territorial et démographique, une avancée humaniste, d’un handicap
géographique un atout géopolitique, faire tout simplement d’un apparent
affaiblissement matériel une réelle force morale pour la France. De
Gaulle, en épousant une évolution devenue inévitable, et bien que
cherchant à en réduire la portée par la mise en œuvre de l’Union et de
la Communauté françaises, n’abandonna pas la France à la nostalgie ni au
sentiment du déclin, mais au contraire se servit du mouvement de
décolonisation pour construire une autre grandeur pour la France, une
grandeur non plus fondée sur l’étendue, sur la conquête, sur la
domination culturelle, économique et politique mais une grandeur fondée
sur la paix, la coopération et l’aide au développement. Ainsi Maurice
Agulhon n’a-t-il pas tort d’écrire qu’« une fois la
fierté issue de l’Empire colonial devenue malaisée à justifier, désuète,
douloureuse même, bref impossible à entretenir sauf à fabriquer une
France enfermée dans l’amertume et dans la nostalgie, de Gaulle avait
tout fait pour la remplacer par une fierté d’un autre type, la fierté
anti-impériale. »
De Gaulle voit certes là l’intérêt de la France. C’est ce qu’il déclare
le 11 avril 1961 : « Si je l’ai faite [la décolonisation], c’est aussi,
c’est surtout, parce qu’il m’apparaît contraire à l’intérêt actuel et à
l’ambition nouvelle de la France de se tenir rivée à des obligations, à
des charges, qui ne sont plus conformes à ce qu’exigent sa puissance et
son rayonnement. (…) C’est un fait : la décolonisation est notre intérêt
et, par conséquent, notre politique. »
Mais cela va plus
loin encore. La plus grande France de De Gaulle dès lors, c’est celle de
la grandeur d’âme. De Gaulle renoue pour ainsi dire avec la vocation
éternelle de la France, telle qu’elle se manifesta par exemple aux temps
de la Révolution française avec l’établissement des républiques-sœurs.
Au-delà du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, de Gaulle se fait
ainsi le héraut de la construction d’un autre ordre international fondé
sur la paix et la coopération. Le 14 octobre 1964, il s’exprime au
Brésil : « C’est par le droit des peuples à disposer entièrement
d’eux-mêmes, par la marche de chacun d’eux vers le progrès moderne en
vue, non pas d’enrichir des
oligarchies intérieures ou étrangères, mais
de libérer
l’homme, où qu’il soit, quel qu’il soit, de la faim, de la
misère et de l’ignorance, enfin par l’aide apportée par les Etats bien
pourvus à ceux qui le sont moins, que nous, français, entendons voir cet
ordre nouveau et fraternel s’instituer par toute la terre. »
Le 14 décembre 1965, il parle aux Français : « Nous, nous sommes ce
pays-là, c’est conforme au génie de la France. Nous n’en sommes plus à
la domination et à vouloir l’établir, mais nous sommes le peuple fait
pour établir, pour aider la coopération internationale. C’est ça, notre
ambition nationale aujourd’hui et, faute de celle-là, nous n’en aurions
aucune, mais il nous en faut une et celle-là nous l’avons, elle est pour
le bien de l’homme, elle est pour l’avenir de l’humanité, il n’y a que
la France qui puisse jouer ce jeu-là et il n’y a que la France qui le
joue. »
Le 10 août 1967, il y revient: « Ainsi peut-elle [la France], dans un
monde que beaucoup d’abus anciens ou nouveaux tiennent en effervescence,
soutenir, suivant sa vocation, le droit de chaque peuple à disposer de
lui-même, droit qui est aujourd’hui le fondement nécessaire de toute
confédération, la condition impérative de la concorde internationale, la
base indispensable d’une réelle organisation de la paix. »
De Gaulle accueilli à Brazzaville
par Félix
Eboué
De Gaulle, partant
du droit de chaque peuple à la souveraineté, du droit de chaque peuple à
l’indépendance et à la démocratie, souhaitait ouvrir la voie à un monde
pacifié, divers et confraternel. Romain Gary fut un de ceux qui perçut
le mieux cette dimension universelle et humaniste du Général. « De
Gaulle, écrivait-il, ne limite plus sa vision à la seule France. Ce
n’était certainement pas un nationaliste vieux jeu qui criait aux foules
d’Algérie, les bras levés dans ce geste que tout le monde connaît
maintenant et qui semble vouloir embrasser le ciel tout autour : "Il n’y
a que deux voies qui s’offrent aujourd’hui à l’humanité : la guerre ou
la fraternité. La France a choisi la fraternité." »
Ce choix dictait une grande politique pour la France, mais les
successeurs « démocrates » du Général, François Mitterrand en tête,
relativisant toujours plus le principe de souveraineté, préférèrent
pourtant participer à la construction d’un monde unipolaire et
oligarchique. Un monde que de plus en plus de peuples, redécouvrant le
message gaullien trente ans après, contestent aujourd’hui. n
Cet article est paru dans le
n°152 (septembre 2007) de la revue Espoir publié par la Fondation
Charles de Gaulle.
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