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Le
gaullisme,
une grande querelle
par Raphaël Dargent
à propos de François
Broche,
Une histoire des
antigaullismes, Bartillat, 2007.
Etre grand, c’est soutenir une grande
querelle.
Hamlet (épigraphe du Fil de
l’Epée)
Ambitieux, vaniteux,
opportuniste, imposteur, lâche, traître, déséquilibré, factieux,
putschiste, fasciste, dictateur, voilà quelques-uns des qualificatifs
peu flatteurs que réservèrent, successivement ou concomitamment, pendant
plus de soixante ans ses adversaires à Charles de Gaulle.
Dans un ouvrage d’une
grande exhaustivité, fruit de recherches fouillées, François Broche ne
se contente pas de passer en revue, période après période, et jusqu’à
nos jours, les multiples antigaullismes, celui de l’état-major, celui du
régime de Vichy et de la collaboration parisienne, celui de la
résistance intérieure, des communistes, de l’émigration, celui de la
droite giraudiste, celui des grands partis de la IVe
République, celui enfin des opposants de la Ve République,
syndicats, partis, grands corps, journalistes, écrivains : s’il en
présente les acteurs, il en explique aussi les ressorts, en expose les
modalités, en révèle les enjeux. Cette histoire des antigaullismes
n’avait jamais été écrite. Elle méritait de l’être pour apprendre à nos
contemporains les calomnies, les insultes, les menaces dont fut victime
le Général et révéler ainsi les erreurs, les outrances, les mensonges de
ses détracteurs.
Dans cet inventaire des
antigaullismes, on est frappé par la violence des attaques contre la
personne même du Général, violence qui émane bien sûr de l’extrême-droite
vichyssoise, plus tard de l’extrême-gauche soixante-huitarde ou post
soixante-huitarde, mais pas seulement. N’est-ce pas étonnant, par
exemple, ce travail de sape qu’entreprend Jean Monnet auprès de
Roosevelt pour présenter de Gaulle comme « un ennemi du peuple français
et de la reconstruction européenne » qu’il faut « détruire » ?
Il y eut les
antigaullistes de droite et d’extrême-droite. Nombre de grands
écrivains, tels Jules Romains, Michel Déon, Saint-Exupéry ou André
Maurois, se trompèrent, par fidélité maréchaliste, sur le compte du
Général ; d’autres, et c’est plus grave, par fidélité vichyste ou
collaborationniste – on pense à Brasillach, Bardèche, Rebatet,
Fabre-Luce –, ne craignirent pas de laisser aller leur haine à son
encontre, démontrant pour le coup qu’on peut être à la fois un
remarquable écrivain et un bien méchant homme. Certains maréchalistes
reprochèrent à de Gaulle d’être trop politique et pas assez militaire.
Sans doute auraient-ils préféré à ce moment-là voir le Général se porter
personnellement au front et y perdre la vie, ce qui eût certes réglé
leur problème, mais nullement celui de la France. « Tuer de Gaulle », ce
fut aussi plus tard l’ultime solution imaginée par ses opposants de
l’OAS, en vain. D’ailleurs, quand les maréchalistes comprirent qu’ils
n’auraient pas raison du Général, ils tentèrent de le nier, d’expliquer
par exemple avec Jacques Laurent que s’il n’avait pas existé, l’histoire
n’aurait pas été différente, la France pareillement libérée par les
Alliés.
Il y eut aussi
l’antigaullisme de gauche et d’extrême-gauche, toujours prompt à voir en
de Gaulle un nouveau Boulanger, un nouveau Bonaparte – plutôt
Louis-Napoléon que le Premier Consul d’ailleurs – et même pour certains
un nouvel Hitler. François Mitterrand en est évidemment l’exemple
caricatural et célèbre qui voit « dans le gaullisme les plus
dangereuses virtualités d’une dictature hypocrite en ses commencements,
habile à progresser à pas feutrés et que la nécessité révélera soudain
dans sa cruelle vérité. » (Le Coup d’Etat permanent, 1964)
Pourquoi tant de haine,
dira-t-on ? Pourquoi finalement tant d’hommes, venus d’horizons si
différents, souvent contradictoires, ont-ils pareillement manifesté un
violent rejet de la personne de De Gaulle et, c’est là l’essentiel, de
la politique qu’il incarnait ?
On dira de son personnage
qu’il est vaniteux, imbu de lui-même, distant, méprisant même avec ses
amis politiques, dédaignant par exemple les Résistants de l’intérieur au
point de vexer Rol-Tanguy ou Ravanel à la Libération. Faut-il rappeler
que le Général est seul, seul contre tous, en juin 40 et qu’il doit
affronter un évènement énorme, en rupture avec sa hiérarchie, en exilé
dénué de tout. Il est, écrira-t-il au début des Mémoires de guerre, « comme
un homme au bord d’un océan qu’il prétendrait franchir à la nage. »
De cette solitude-là naît incontestablement son intransigeance future.
« Les gens, précisera-t-il, qui tout au long du drame,
s’offusquèrent de cette intransigeance ne voulurent pas voir que, pour
moi, tendu à refouler d’innombrables pressions contraires, le moindre
fléchissement eût entraîné l’effondrement. Bref, tout limité et
solitaire que je fusse, et justement parce que je l’étais, il me fallait
gagner les sommets et n’en descendre jamais plus. » Il est un fait
que Charles de Gaulle, hissé donc sur ses sommets, déchaîna les
passions ; il est un fait que le destin le plaça « hors de toutes les
séries » comme il l’écrira lui-même. Cette grandeur-là et cette
hauteur de vue ne suffisent-elles pas à provoquer incompréhension,
jalousie et haine ? Et puis certes, pour répondre aux maréchalistes, de
Gaulle est peut être bien un politique, un politique habillé en
militaire davantage peut-être qu’un militaire en politique, comme on a
dit jusqu’alors. À ce titre, il est bien possible que de Gaulle ait
blessé ici ou là tel ou tel, mais, pour renverser la formule de
Clausewitz, la politique n’est-elle pas la guerre continuée par d’autres
moyens ? D’ailleurs, les hommes d’Etat doivent-ils être candides ? Le
service de la France est-il une partie de plaisir ?
En vrai, le caractère
multiple et contradictoire des accusations portées à de Gaulle démontre
leur inanité et, rétrospectivement, leur ridicule. Pendant la guerre,
les communistes l’accusaient d’être un agent de la finance anglaise, les
collaborateurs le présentaient comme « le fourrier du communisme ».
Pouvait-il donc être à la fois l’un et l’autre ? Les premiers le
décrivaient comme un maurrassien entouré de cagoulards, les seconds le
présentaient comme le fourrier des Juifs. Etait-ce donc le même homme ?
Plus tard, l’Algérie, ce
nid à scorpions, fut pour beaucoup une rupture profonde avec le Général,
mais les partisans de l’Algérie française eurent tort de croire que le
Général leur avaient menti en juin 58 à Mostaganem, alors qu’il céda à
l’enthousiasme du moment, lui qui ne se voilait pas la face sur la
réalité du pays et sur son avenir inéluctable; il ne faut voir ici
aucune duplicité, et si ambiguïté il y eut, celle-ci ne ressortit que de
la prudence indispensable pour ménager au mieux une sortie de crise ;
c’est pourquoi il est fort improbable que le Général ait dit à ce sujet
que « jamais lui vivant le drapeau du FLN ne flotterait sur Alger ».
D’ailleurs, François Broche le démontre suffisamment : le fait même que
les partisans de l’Algérie française tels Soustelle ou Susini critiquent
de Gaulle avec la même force que les partisans de l’Algérie algérienne
suffit à montrer que de Gaulle n’était prisonnier ni des uns ni des
autres mais qu’il agissait alors dans l’intérêt du pays et conformément
à ses principes.
De Gaulle est rejeté de
droite et de gauche et encore violemment parce qu’il se place au-dessus
de ce clivage qu’il transcende, s’impose en chaque occasion comme
l’homme de la Nation et non pas celui d’un camp ou d’une idéologie, un
homme de surcroît de beaucoup supérieur dans la détermination à ses
contemporains ; cela suffit à générer les passions les plus fortes, les
plus irrationnelles, d’adhésions spontanées et de fidélités sans bornes
mais aussi de méchancetés gratuites, de rancunes tenaces, de haines
résolues. C’est parce qu’il était la France qu’il devait être
intransigeant avec Vichy ou mai 68, puis habile et conciliant quand
s’est posée, incontournable, la question de l’avenir de l’Algérie. Les
intérêts de la France n’étaient pas à Vichy du côté de Pétain et Laval
pas plus qu’ils ne furent plus tard, à la Chambre du côté de Mitterrand
ou Bidault, à Alger du côté de Challe ou Lagaillarde, à Nanterre du côté
de Cohn-Bendit ou Sauvageot.
Ressort de ce vaste
tableau dressé par François Broche un réquisitoire implacable contre
l’antigaullisme d’où qu’il vienne. L’histoire a jugé. Tous ceux qui,
écrivains, politiques, journalistes, militaires, ont cherché à « tuer »
de Gaulle, par les mots ou par les armes, ont perdu cette guerre
infondée.
Encore faut-il préciser qu’après la mort
du Général, l’antigaullisme ne disparaît pas, mais du moins
s’essouffle-t-il, à mesure même que le Général s’affirme comme un
personnage historique incontesté, reconnu aujourd’hui par les Français
comme le plus illustre d’entre eux ; à mesure aussi que les principes
politiques du Général, principes qui fondaient le gaullisme et avaient
justifié son action, s’estompaient eux-mêmes, d’adaptations en
relativismes, avec ses successeurs. L’antigaullisme n’existe que par le
gaullisme qui le suscite. Car, comme l’écrit fort justement François
Broche, « l’inventeur de l’antigaullisme n’est autre que Charles de
Gaulle ». n
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