Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                   "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

                                                                                                                                      Ernest Renan

 

 

 

 

RETOUR ACCUEIL

 

 

Archives

Gaullisme 1

Gaullisme 2

Gaullisme 3

Gaullisme 4

Gaullisme 5

Gaullisme 6

Gaullisme 7

Gaullisme 8

Gaullisme 9

Gaullisme 10

Gaullisme 11

Gaullisme 12

Gaullisme 13

Gaullisme 14

Gaullisme 15

Gaullisme 16

Gaullisme 17

Gaullisme 18

 

 

Si vous souhaitez vous inscrire à notre liste de diffusion, merci de nous le signaler par courriel.

 Accueil / Présentation / Notre équipe / Archives édito / Nous écrire / Liens

Le gaullisme,

une grande querelle

 

par Raphaël Dargent

 

à propos de François Broche,

Une histoire des antigaullismes, Bartillat, 2007.

 

 

 

 

                   

Etre grand, c’est soutenir une grande querelle.

Hamlet (épigraphe du Fil de l’Epée)

 

 

Ambitieux, vaniteux, opportuniste, imposteur, lâche, traître, déséquilibré, factieux, putschiste, fasciste, dictateur, voilà quelques-uns des qualificatifs peu flatteurs que réservèrent, successivement ou concomitamment, pendant plus de soixante ans ses adversaires à Charles de Gaulle.

Dans un ouvrage d’une grande exhaustivité, fruit de recherches fouillées, François Broche ne se contente pas de passer en revue, période après période, et jusqu’à nos jours, les multiples antigaullismes, celui de l’état-major, celui du régime de Vichy et de la collaboration parisienne, celui de la résistance intérieure, des communistes, de l’émigration, celui de la droite giraudiste, celui  des grands partis de la IVe République, celui enfin des opposants de la Ve République, syndicats, partis, grands corps, journalistes, écrivains : s’il en présente les acteurs, il en explique aussi les ressorts, en expose les modalités, en révèle les enjeux. Cette histoire des antigaullismes n’avait jamais été écrite. Elle méritait de l’être pour apprendre à nos contemporains les calomnies, les insultes, les menaces dont fut victime le Général et révéler ainsi les erreurs, les outrances, les mensonges de ses détracteurs.

 Dans cet inventaire des antigaullismes, on est frappé par la violence des attaques contre la personne même du Général, violence qui émane bien sûr de l’extrême-droite vichyssoise, plus tard de l’extrême-gauche soixante-huitarde ou post soixante-huitarde, mais pas seulement. N’est-ce pas étonnant, par exemple, ce travail de sape qu’entreprend Jean Monnet auprès de Roosevelt pour présenter de Gaulle comme « un ennemi du peuple français et de la reconstruction européenne » qu’il faut « détruire » ?

Il y eut les antigaullistes de droite et d’extrême-droite. Nombre de grands écrivains, tels Jules Romains, Michel Déon, Saint-Exupéry ou André Maurois, se trompèrent, par fidélité maréchaliste, sur le compte du Général ; d’autres, et c’est plus grave, par fidélité vichyste ou collaborationniste – on pense à Brasillach, Bardèche, Rebatet, Fabre-Luce –, ne craignirent pas de laisser aller leur haine à son encontre, démontrant pour le coup qu’on peut être à la fois un remarquable écrivain et un bien méchant homme. Certains maréchalistes reprochèrent à de Gaulle d’être trop politique et pas assez militaire. Sans doute auraient-ils préféré à ce moment-là voir le Général se porter personnellement au front et y perdre la vie, ce qui eût certes réglé leur problème, mais nullement celui de la France. « Tuer de Gaulle », ce fut aussi plus tard l’ultime solution imaginée par ses opposants de l’OAS, en vain. D’ailleurs, quand les maréchalistes comprirent qu’ils n’auraient pas raison du Général, ils tentèrent de le nier, d’expliquer par exemple avec Jacques Laurent que s’il n’avait pas existé, l’histoire n’aurait pas été différente, la France pareillement libérée par les Alliés.

Il y eut aussi l’antigaullisme de gauche et d’extrême-gauche, toujours prompt à voir en de Gaulle un nouveau Boulanger, un nouveau Bonaparte – plutôt Louis-Napoléon que le Premier Consul d’ailleurs – et même pour certains un nouvel Hitler. François Mitterrand en est évidemment l’exemple caricatural et célèbre qui voit « dans le gaullisme les plus dangereuses virtualités d’une dictature hypocrite en ses commencements, habile à progresser à pas feutrés et que la nécessité révélera soudain dans sa cruelle vérité. » (Le Coup d’Etat permanent, 1964)

 Pourquoi tant de haine, dira-t-on ? Pourquoi finalement tant d’hommes, venus d’horizons si différents, souvent contradictoires, ont-ils pareillement manifesté un violent rejet de la personne de De Gaulle et, c’est là l’essentiel, de la politique qu’il incarnait ?

On dira de son personnage qu’il est vaniteux, imbu de lui-même, distant, méprisant même avec ses amis politiques, dédaignant par exemple les Résistants de l’intérieur au point de vexer Rol-Tanguy ou Ravanel à la Libération. Faut-il rappeler que le Général est seul, seul contre tous, en juin 40 et qu’il doit affronter un évènement énorme, en rupture avec sa hiérarchie, en exilé dénué de tout. Il est, écrira-t-il au début des Mémoires de guerre, « comme un homme au bord d’un océan qu’il prétendrait franchir à la nage. » De cette solitude-là naît incontestablement son intransigeance future. « Les gens, précisera-t-il, qui tout au long du drame, s’offusquèrent de cette intransigeance ne voulurent pas voir que, pour moi, tendu à refouler d’innombrables pressions contraires, le moindre fléchissement eût entraîné l’effondrement. Bref, tout limité et solitaire que je fusse, et justement parce que je l’étais, il me fallait gagner les sommets et n’en descendre jamais plus. » Il est un fait que Charles de Gaulle, hissé donc sur ses sommets, déchaîna les passions ; il est un fait que le destin le plaça « hors de toutes les séries » comme il l’écrira lui-même. Cette grandeur-là et cette hauteur de vue ne suffisent-elles pas à provoquer incompréhension, jalousie et haine ? Et puis certes, pour répondre aux maréchalistes, de Gaulle est peut être bien un politique, un politique habillé en militaire davantage peut-être qu’un militaire en politique, comme on a dit jusqu’alors. À ce titre, il est bien possible que de Gaulle ait blessé ici ou là tel ou tel, mais, pour renverser la formule de Clausewitz, la politique n’est-elle pas la guerre continuée par d’autres moyens ? D’ailleurs, les hommes d’Etat doivent-ils être candides ? Le service de la France est-il une partie de plaisir ?

 En vrai, le caractère multiple et contradictoire des accusations portées à de Gaulle démontre leur inanité et, rétrospectivement, leur ridicule. Pendant la guerre, les communistes l’accusaient d’être un agent de la finance anglaise, les collaborateurs le présentaient comme « le fourrier du communisme ». Pouvait-il donc être à la fois l’un et l’autre ? Les premiers le décrivaient comme un maurrassien entouré de cagoulards, les seconds le présentaient comme le fourrier des Juifs. Etait-ce donc le même homme ?

Plus tard, l’Algérie, ce nid à scorpions, fut pour beaucoup une rupture profonde avec le Général, mais les partisans de l’Algérie française eurent tort de croire que le Général leur avaient menti en juin 58 à Mostaganem, alors qu’il céda à l’enthousiasme du moment, lui qui ne se voilait pas la face sur la réalité du pays et sur son avenir inéluctable; il ne faut voir ici aucune duplicité, et si ambiguïté il y eut, celle-ci ne ressortit que de la prudence indispensable pour ménager au mieux une sortie de crise ; c’est pourquoi il est fort improbable que le Général ait dit à ce sujet que « jamais lui vivant le drapeau du FLN ne flotterait sur Alger ». D’ailleurs, François Broche le démontre suffisamment : le fait même que les partisans de l’Algérie française tels Soustelle ou Susini critiquent de Gaulle avec la même force que les partisans de l’Algérie algérienne suffit à montrer que de Gaulle n’était prisonnier ni des uns ni des autres mais qu’il agissait alors dans l’intérêt du pays et conformément à ses principes.

De Gaulle est rejeté de droite et de gauche et encore violemment parce qu’il se place au-dessus de ce clivage qu’il transcende, s’impose en chaque occasion comme l’homme de la Nation et non pas celui d’un camp ou d’une idéologie, un homme de surcroît de beaucoup supérieur dans la détermination à ses contemporains ; cela suffit à générer les passions les plus fortes, les plus irrationnelles, d’adhésions spontanées et de fidélités sans bornes mais aussi de méchancetés gratuites, de rancunes tenaces, de haines résolues. C’est parce qu’il était la France qu’il devait être intransigeant avec Vichy ou mai 68, puis habile et conciliant quand s’est posée, incontournable, la question de l’avenir de l’Algérie. Les intérêts de la France n’étaient pas à Vichy du côté de Pétain et Laval pas plus qu’ils ne furent plus tard, à la Chambre du côté de Mitterrand ou Bidault, à Alger du côté de Challe ou Lagaillarde, à Nanterre du côté de Cohn-Bendit ou Sauvageot.

 Ressort de ce vaste tableau dressé par François Broche un réquisitoire implacable contre l’antigaullisme d’où qu’il vienne. L’histoire a jugé. Tous ceux qui, écrivains, politiques, journalistes, militaires, ont cherché à « tuer » de Gaulle, par les mots ou par les armes, ont perdu cette  guerre infondée.

Encore faut-il préciser qu’après la mort du Général, l’antigaullisme ne disparaît pas, mais du moins s’essouffle-t-il, à mesure même que le Général s’affirme comme un personnage historique incontesté, reconnu aujourd’hui par les Français comme le plus illustre d’entre eux ; à mesure aussi que les principes politiques du Général, principes qui fondaient le gaullisme et avaient justifié son action, s’estompaient eux-mêmes, d’adaptations en relativismes, avec ses successeurs. L’antigaullisme n’existe que par le gaullisme qui le suscite. Car, comme l’écrit fort justement François Broche,  « l’inventeur de l’antigaullisme n’est autre que Charles de Gaulle ». n