Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                   "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

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De Gaulle

était-il pour l'Europe?

 

 

par François Asselineau

 

                   

Le 6 avril 2005, M. Patrick Ollier, député UMP des Hauts-de-Seine, présenta à la presse une liste de 140 signatures de parlementaires UMP qui affirmaient s'engager « pour un oui gaulliste à la Constitution européenne ». Il accompagna cette présentation d’une déclaration claire et nette  : « De Gaulle aurait voté Oui à la Constitution européenne ».

 Prenant place parmi des centaines d’autres déclarations du même ordre ou des dizaines de génuflexions calculées sur la tombe du général à Colombey, cette affirmation péremptoire est un exemple d’endoctrinement. Elle s’inscrit dans une propagande constante qui vise à nous faire croire, à la fois que Charles de Gaulle aurait été un ardent partisan de la construction européenne, et que les évolutions actuelles s’inscrivent dans la droite ligne de sa pensée stratégique.

 Prenant appui sur quelques citations éparses du général, toujours savamment tronquées et sorties de leur contexte historique et géopolitique (par exemple le slogan de « l’Europe de l’Atlantique à l’Oural »), cette manipulation joue sur le registre de l’affectif et de la mémoire. Son objectif est d’embrouiller les esprits et de faire taire l’opposition des Français qui se veulent fidèles à l’héritage politique et moral du gaullisme, et plus largement de tous les Français amoureux de la France. Car si l'on se laisse convaincre, en son for intérieur, que même Charles de Gaulle était « pour l’Europe », comment pourrait-on raisonnablement être contre ? L’effet d’intimidation, avouons-le, est terrible. C'est pourquoi les responsables de l’UMP l’utilisent sans vergogne pour faire douter d’eux-mêmes les anciens militants du RPR. C'est aussi la raison pour laquelle les medias y ont régulièrement recours, en ciblant plus particulièrement les Français nés avant 1960, qui ont plus que d’autres la nostalgie de ce que fut la France de Charles de Gaulle puisqu’ils en ont des souvenirs personnels.

 Curieusement, cette réécriture de l’Histoire n’a pas vraiment fait l’objet de la mise au point qui convient. La pression de la propagande est sans doute trop intimidante pour certains. Le risque, réel, de voir briser sa petite carrière parce que l’on ose dire la vérité invite peut-être d’autres à une réserve prudente. Pourtant, pour qui veut bien se donner la peine d’entrer dans les profondeurs de la pensée gaullienne, aucun doute n’est permis : affirmer que de Gaulle était un partisan de la construction européenne constitue une escroquerie intellectuelle et morale vis-à-vis de l’Homme du 18 juin et du fondateur de la Ve République. Examinons précisément et sereinement pourquoi.

 Les traités européens se sont faits sans de Gaulle,

et malgré de Gaulle

 Rappelons tout d’abord une donnée historique, que trop de gens perdent de vue : Charles de Gaulle fut à l’écart du pouvoir de 1946 à 1958. C'est-à-dire pendant les douze années fatidiques où se mirent en place les institutions européennes et où l'on martela à l’opinion l’idée que la construction européenne était aussi souhaitable qu’inéluctable. Pendant toute cette période, le chef de la France Libre ne fut mêlé ni de près ni de loin aux négociations qui conduisirent au traité CECA (1951), au traité EURATOM (1957), non plus qu’au traité de Rome (1957). D’ailleurs, tous ces traités furent négociés et signés par les responsables politiques mêmes qu'il passait   

son temps à combattre : Jean Monnet, dont il savait qu'il était l’homme des Américains ; Robert Schuman, auquel il avait épargné, en 1945, la sanction infâmante de « l’indignité nationale » qui le menaçait du fait de sa participation au premier gouvernement de Vichy ; plus généralement les tenants de la IVe République, qu'il jugeait responsable d’entretenir l’esprit d’abandon, le régime des partis et la déliquescence de l’Etat.

 Plus révélateur encore de son état d’esprit : alors même qu'il était en pleine « traversée du désert », Charles de Gaulle usa de toute l’influence qui lui restait pour faire échouer le projet de Communauté Européenne de Défense (CED) en 1954. Il y parvint, grâce à une alliance de circonstance entre les députés qui étaient proches de lui et les députés communistes, en suscitant la réprobation ulcérée des Américains et du Vatican[1]. C'est dire s’il était hostile à tout projet d’intégration européenne.         

                        

 

               Jean Monnet et Robert Schuman

 

1958 – 1962 : deux raisons majeures

pour ne pas dénoncer le traité de Rome

 Lorsqu’il revint au pouvoir en 1958 dans le contexte de la paralysie des institutions de la IVe République et du drame algérien, Charles de Gaulle décida, il est vrai, de ne pas remettre en cause le traité de Rome, ratifié un an avant son retour aux affaires. Mais pourquoi cela ? 

 Pour deux raisons majeures, l’une plutôt stratégique et l’autre plutôt tactique, que le général analysa avec l’œil froid de l’excellent militaire qu'il était resté.

 La première raison, c'est que la France était, de très, très loin, la puissance dominante de l'Europe des Six. Il suffit pour le comprendre de se replacer dans le contexte de 1958-1959 :

 a)- la France possédait alors tout son empire colonial africain. Elle était donc, d’une façon écrasante, le pays le plus vaste de l’Europe des Six. C'en était aussi la seule grande puissance puisque la seule à détenir un siège de membre permanent au Conseil de Sécurité des Nations-Unies. C'était aussi le seul des six Etats dont la langue fût parlée sur tous les continents. Ajoutons que, le 13 février 1960, la France accrut encore prodigieusement sa singularité parmi les Six puisqu’elle en devint la seule puissance nucléaire, en réussissant sa première explosion atomique dans la région de Reggane.

 b)- les trois pays du Benelux (Belgique, Pays Bas, Luxembourg) ne pesaient pas grand-chose, d'abord parce que ce sont trois petits pays, ensuite parce que le Royaume Uni (dont le Benelux est en quelque sorte l'hinterland naturel sur le continent) restait en dehors de la CEE.

 c)- l'Allemagne était coupée en deux et demeurait un nain politique. Contrainte à la plus extrême discrétion après les atrocités nazies, elle était prête à payer bien des choses et à accepter bien des compromis pour tenter de redorer peu à peu sa réputation internationale.

 d)- l'Italie, enfin, était un pays à moitié sous-développé, handicapé par la faiblesse de son Etat central, la grande pauvreté de son « Mezzogiorno », la fragilité de ses institutions, son peu de rayonnement diplomatique international et sa récente histoire fasciste. Comme l’Allemagne, elle appartenait au camp des vaincus de la Seconde Guerre mondiale et ne pouvait, déjà de ce fait, prétendre jouer les premiers rôles.

 En 1958, Charles de Gaulle savait donc pertinemment que le rapport de force au sein de l’Europe des Six était outrageusement favorable à la France. Nous dominions les cinq autres Etats-membres du point de vue territorial, militaire, historique, politique, culturel, agricole, moral et international. Il n’y avait que dans le seul domaine économique, et plus spécialement industriel, que l’Allemagne de l’ouest faisait mieux. En outre, de Gaulle n’ignorait nullement que son propre prestige international était immense, et qu'il avait été encore renforcé par le rétablissement de l’autorité de l’Etat et la création de la Ve République.

 L’ensemble de cette situation permettait de prendre son temps pour réfléchir à ce qu'il fallait faire du traité de Rome, ratifié quelques mois auparavant. Des décisions précipitées s’imposaient d'autant moins que la construction européenne n’en était qu'à ses balbutiements et qu'il était sage d’étudier l’affaire sous tous les angles avant de déterminer la suite à lui donner.

 La deuxième raison, plus tactique que la précédente, pour laquelle de Gaulle temporisa, c'est que la France avait besoin d'unité nationale pour régler le drame algérien.                                  Signature du traité de Rome le 25 mars 1957                                                                               

 Arrivé au pouvoir en 1958 dans les conditions que l'on sait, Charles de Gaulle, tout « Homme du 18 juin » qu'il fut, n’en devait pas moins rallier à lui une majorité pour le soutenir. Telle est la règle de la démocratie. Or son parti, l'UNR devenu ensuite l'UDR, n'était pas majoritaire en voix dans le pays.

 L’élargissement de cette assise électorale était rendu d'autant plus impérieux qu'il fallait finir la Guerre d'Algérie, ce conflit dont le général savait qu'il était attisé en sous-main par les Russes et par les Américains contre la France. Il fallait couper court aux dérives politiques et militaires qui dressaient les Français les uns contre les autres et qui nous menaient tout droit à la guerre civile, comme en porta témoignage la tentative de putsch à Alger. Le soutien des communistes, inféodés à Moscou, et de la gauche étant exclu, Charles de Gaulle ne pouvait élargir sa majorité qu’en composant, nolens volens, avec le MRP et les démocrates-chrétiens pro-européens.

 Pendant les 4 ans que dura cette période (du 13 mai 1958 jusqu'aux Accords d'Evian de 1962), de Gaulle n’avait donc pas les moyens politiques de heurter frontalement le MRP sur la question européenne. Ayant trop besoin d'unité nationale, il garda donc un profil bas sur ce sujet.

 Mais, dès que la guerre d’Algérie fut finie, cette seconde raison perdit soudain de son importance. Charles de Gaulle prit alors à bras-le-corps la question européenne, sans plus s’embarrasser des états d’âme du MRP. La chronologie des événements en fournit la preuve : les Accords d’Evian furent signés le 18 mars 1962 et ratifiés par référendum le 8 avril. A peine cinq semaines après, le 15 mai, Charles de Gaulle mit les pieds dans le plat de la « construction européenne » lors d’une conférence de presse restée célèbre. Avec une justesse d’analyse réellement prophétique, il y dénonça publiquement l’Europe intégrée, et implicitement la puissance américaine qui en tirait les ficelles[2]: Le scandale international fut énorme et les députés MRP quittèrent le gouvernement sur-le-champ.

Une grandiose prise de judo géopolitique

 En agissant ainsi, l’Homme du 18 juin avait été à la hauteur de son personnage et de son destin. Il ne lui en fallait pas moins, encore et toujours, disposer d’une majorité. Il lui fallait aussi ne pas paraître s’opposer brutalement au principe même d’une construction européenne ardemment soutenue – déjà ! - par une grande partie de la presse, ainsi que par l’église catholique, encore très influente à l’époque. Il lui fallait donc trouver un moyen de libérer la France de l’instrument de domination américaine qu’était le projet d’Europe fédérale – il l’avait compris et il venait de le dénoncer publiquement – tout en donnant le sentiment de ne pas rejeter la construction européenne elle-même.

Quelques mois après cette retentissante conférence de presse, il exposa en confidence à Alain Peyrefitte cette singulière quadrature du cercle et le moyen qu'il avait trouvé pour y répondre habilement : « Nous avons procédé à la première décolonisation jusqu’à l’an dernier. Nous allons passer maintenant à la seconde. Après avoir donné l’indépendance à nos colonies, nous allons prendre la nôtre. L’Europe occidentale est devenue, sans même s'en apercevoir, un protectorat des Américains. Il s'agit maintenant de nous débarrasser de leur domination »[3].

 L’idée grandiose sous-jacente était la suivante. Comme dans les arts martiaux, de Gaulle se proposait d’utiliser la force de l’adversaire contre lui-même. En retournant spectaculairement au profit de la grandeur de la France cette construction européenne que Washington avait justement conçue comme devant être l’instrument de sa vassalisation.

 Par quel miracle ? En transformant l’Europe des Six en une sorte de « glacis français », une zone d'influence française en Europe dont le but serait de s’« enfoncer comme un coin entre les deux Blocs »[4], américain et soviétique, qui se partageaient le Vieux Continent depuis 1945.

 De Gaulle n’avait pas oublié l’humiliation de Yalta : les Anglo-Américains d'un côté, les Russes de l’autre, et lui, l’incarnation de la France Libre, qui n’avait pas même été invité. L’Histoire lui offrait peut-être une revanche qu'en bon stratège militaire il devait tenter de saisir : puisque la France était le plus puissant et le plus influent des Etats de l’Europe des Six, celle-ci pourrait devenir un démultiplicateur de puissance pour notre pays si les Cinq autres acceptaient de se ranger derrière elle.

 Il ne s’agissait donc pas du tout de dissoudre la France pour faire l’Europe, oh certes pas !, mais au contraire d’utiliser la machinerie européenne pour refaire la grandeur de la France. Toujours taraudé par l’idée du Grand Siècle où toutes les cours d’Europe s’exprimaient en français et imitaient Versailles, Charles de Gaulle rêva de voir la France redevenir la « Grande Nation » en donnant le « la » à l’Europe entière et en se hissant, ipso facto, au rang de « Troisième Grand », capable de tenir la dragée haute aux USA et à l'URSS.

 Projet grandiose, un peu fou ? « Comment gagner en face des Etats-Unis ou de l’Union soviétique ? Nous ne faisons pas le poids… » lui dira un jour Alain Peyrefitte. « Il en est des Jeux Olympiques comme de la grande politique. Ce n’est pas la dimension, ce n’est pas la masse qui compte le plus. C'est l’organisation, c'est la volonté » lui rétorqua, impérial, le fondateur de la France libre avant de poursuivre : « Voyez-vous, la France n’est plus un mastodonte. Elle n’est pas à la taille des deux pays qui le sont devenus. Mais elle peut, de nouveau, avec ses dimensions modestes, jouer un rôle de grande puissance. [...] Le jeu de la France consiste à placer nos efforts à l’endroit où ils produisent le plus d’effet »[5].

 « Placer nos efforts à l’endroit où ils produisent le plus d’effet » ? C'est bien à une métaphore d’art martial que de Gaulle avait spontanément recours pour décrire sa stratégie secrète. Mais pour que cette grandiose prise de judo géopolitique réussisse contre le géant américain, encore fallait-il convaincre nos partenaires de l’Europe des Six de se laisser faire. C'était évidemment là la faille essentielle du projet, que son concepteur ne méconnaissait pas.

 1962 – 1964 : les stratagèmes gaulliens et leur échec

 Pour contourner cet obstacle monumental, il eut recours à deux stratagèmes.

 Le premier stratagème consista, comme le fait tout bon stratège, à ne jamais exposer publiquement sa stratégie. Pour brosser le futur qu'il entrevoyait pour la construction européenne, de Gaulle évoqua tour à tour une « Europe des Etats », ou une « Europe indépendante », ou encore une « Europe européenne ». A chaque fois, les observateurs se perdaient en conjectures sur la signification exacte de ces formules. Mais il ne s’agissait que d’euphémismes. Car ce que le fondateur de la Ve République avait à l’esprit était indicible, et pour cause : ce qu’il visait, c'était une « Europe française », qui se serait opposée à la fois à l’Europe soviétique située derrière le Rideau de fer et à l’Europe américaine refoulée dans les limites du seul Royaume-Uni.

 Comme il l’expliqua un jour à Peyrefitte, de Gaulle avait tenté de faire renaître cette Europe française en sollicitant l’appui de Staline. Mais celui-ci « ne voulait pas entrer dans mes vues pour l’Europe occidentale. Il avait déjà plus ou moins fait un marché secret avec Roosevelt, lequel marché a été conclu à Yalta quelque temps après »[6]. Et cette Europe française, de Gaulle savait bien qu'il ne l’imposerait que de haute lutte contre Washington et Londres car « les Anglo-Saxons ne voulaient à aucun prix voir la France la première en Europe. Ils ont donc tout fait pour l’empêcher ».

 Les pistes étant brouillées par des euphémismes, le second stratagème consista, sur la foi de ces projets « d’Europe indépendante » ou « d’ Europe européenne », à développer une énergie considérable pour tenter de couper les liens de subordination que les cinq autres Etats-membres de la CEE entretenaient avec les Etats-Unis d'Amérique. Le calcul du président français était que, s’il parvenait à opérer ce découplage autant psychologique que politique et militaire, les cinq Etats rechercheraient un autre mentor pour les protéger de l’URSS, et celui-ci ne pourrait être que la France. Ils se tourneraient d’ailleurs d'autant plus volontiers vers Paris que nous disposerions de notre propre force de frappe nucléaire. C'est ce calcul que de Gaulle confia sans ambages à Peyrefitte : « Dans cette Europe, en réalité, nous tiendrons les rênes parce que nous aurons la bombe »[7].

 On voit ainsi se dessiner la stratégie profonde qui explique toutes les plus grandes décisions de Charles de Gaulle au début des années 60 : sa volonté coûte que coûte de bâtir une force de frappe indépendante des Etats-Unis ; son acharnement à refuser l'entrée de la Grande Bretagne dans la CEE, car il savait que son admission ruinerait de l’intérieur sa tentative de prise de judo ; et son acharnement non moindre à tenter de séparer l'Allemagne de l'Ouest de son mentor américain, en particulier en l’invitant à une alliance très étroite avec le traité de l’Elysée du 22 janvier 1963.

 De Gaulle crut-il vraiment qu'il parviendrait à son projet grandiose? Ce n’est pas sûr. Il n’est même pas exclu qu’il ait secrètement jugé que la partie était perdue d’avance. Mais, avec l’honneur du militaire prêt à tout endurer pour la grandeur de la France, il ne voulait pas tirer top vite un trait sur cette occasion historique.

 Les Allemands, certes, ne jouaient pas le jeu, et il ne le voyait que trop bien. Mais, comme le rapporte de façon pathétique Alain Peyrefitte, de Gaulle fit stoïquement, pendant des mois, semblant de ne pas le voir : il « faisait comme si »[8]. Sa patience ne l’empêchait pas de constater avec lucidité que « la difficulté, c'est que les colonisés ne cherchent pas vraiment à s’émanciper [des Américains.]  »[9].

 Ayant rapidement fait son deuil du ralliement des Néerlandais et des Belges, il avait reporté tous ses espoirs sur l’Allemagne à partir du début 1963. Il espérait que la France pourrait, avec elle, « faire à deux ce que les Belges et les Hollandais nous ont empêchés de faire à Six »[10]. Mais ses innombrables tentatives pour que l’Allemagne et la France « soient ensemble l’embryon d’une Europe indépendante »[11] se révélèrent vaines et il dut se rendre peu à peu à l’évidence. Comme il l’avoua en confidence fin 1964 : « les Allemands se conduisent mal. Ils se mettent complètement à la botte des Américains. Ils trahissent l’esprit du traité franco-allemand. Et ils trahissent l’Europe ». Sous-entendu : ils sabotent mon projet d’Europe française.

 Cette maturation de la pensée de Charles de Gaulle sur l’Europe au cours des années 1963-1964 est systématiquement occultée par la propagande que nous évoquions en préambule. Elle est pourtant essentielle car elle est l’histoire d’une déception définitive. Celle d’un homme qui avait tenté de redonner vie à la « Grande nation » en replaçant l’Europe occidentale sous influence française ; et qui dut se résoudre à admettre que son projet grandiose ne marcherait jamais, faute de rencontrer l’accord des autres Etats de l’Europe des Six, au premier chef de l’Allemagne, tous inféodés aux Américains. « Les Allemands avaient été mon grand espoir, ils sont mon grand désappointement » résuma-t-il ainsi sombrement à Peyrefitte ,un jour de novembre 1965[12].

 1965 – 1968 : le Plan B ou l’apogée gaullienne

 Cependant, en bon militaire, de Gaulle savait qu'il ne faut pas s’entêter à tenir une position perdue, mais être toujours apte à mettre en œuvre un plan de rechange. Aussi commença-t-il à changer de stratégie en prenant de plus en plus ses distances avec la construction européenne et en promouvant une stratégie d’indépendance nationale tous azimuts.

 Dès janvier 1964, il fit sensation dans le monde entier en reconnaissant diplomatiquement la Chine Populaire. Ce n'était pas seulement faire fi des objurgations américaines. C'était aussi adresser un signal facile à décrypter par toutes les chancelleries de l’Europe du traité de Rome : la France était suffisamment grande pour envisager des alliances alternatives, si décidément nos partenaires de la CEE persistaient à se complaire dans le rôle de vassaux de Washington.

 Ce coup de semonce n’ayant pas fait dévier les intéressés de leur soumission aux Etats-Unis, Charles de Gaulle mit en œuvre le « Plan B » qu'il avait médité pour assurer la grandeur de la France. Ce Plan B n’était, au fond, pas moins grandiose que le précédent et il l’avait exposé, dès le mois de décembre 1963, à Alain Peyrefitte dans un échange qu’il convient de citer ici en entier tant il est capital et tant il illustre à merveille toute l’analyse qui précède :

      Alain Peyrefitte : -  « Est-ce que nous pourrons changer de fusil d’épaule ? »

 Charles de Gaulle : - «  Mais bien sûr ! Croyez-vous que nous ayons besoin du Marché commun pour respirer ? En face de la manœuvre des Anglais, des Américains et des Allemands, notre manœuvre à nous ce sera de dire : « la fin du Marché commun, ça ne nous contrarie pas ». Je n’avais pas été favorable à l’intégration européenne. Mais dès lors qu'on avait signé le traité de Rome, j'ai pensé, quand je suis arrivé aux affaires, qu'il fallait qu'on l’applique. S'il n'est pas appliqué, la France s’en tirera très bien autrement ».

 Alain Peyrefitte : -  « Il y a une conviction répandue dans les esprits, surtout dans la jeunesse, c'est que, sans l’Europe, la France ne sera plus rien ».

 Charles de Gaulle : - « Il est possible que la fin du Marché commun, ce soit justement la fin de ce mythe. Ce serait heureux : il a été forgé par les fumistes qui ont voulu faire croire à l’Europe supranationale. [...] Nous avons voulu faire une politique d’entente avec les Allemands. Si les Allemands nous glissent entre les doigts, eh bien, nous avons les moyens de nous retourner ! Le monde est vaste et la France a un grand jeu à jouer »[13].

 L’apogée gaullienne

 « Un grand jeu à jouer » ? En effet. Et c'est ce grand jeu que le fondateur de la France Libre mit en œuvre, tout au long des années 1965-1968. Ce seront les années de toutes les audaces, de toutes les vérités, de toutes les libertés et de tous les défis. Il n’est pas inutile d’en rappeler ici la brève chronologie tant l’importance des événements, et leur haletante scansion, paraissent désormais irréelles, habitués que nous sommes devenus à ne plus voir à la tête de la France que des ministres fantômes et des présidents sans pouvoir.

 Début 1965, afin de prévenir le hold-up planétaire que les Américains commençaient à organiser en creusant le déficit cumulé de leurs paiements courants au-delà de leur encaisse-or, Charles de Gaulle fit procéder à plusieurs conversions de dollars détenus par la Banque de France en or. Dans sa célèbre conférence de presse du 4 février, il fit encore sensation en proposant le retour aux principes de l'étalon-or. Le 30 juin, sur instruction du général de Gaulle, les représentants de la France cessèrent de participer aux réunions des organes communautaires à Bruxelles afin de mettre un terme à toute atteinte à notre souveraineté nationale.

 A l’issue de cette « crise de la chaise vide » de huit mois Charles de Gaulle imposa le Compromis de Luxembourg le 29 janvier 1966. Ce Compromis posait le principe du droit de veto des Etats-membres, cassant ainsi pour un temps (hélas provisoire) l’engrenage supranational de la construction européenne. Un mois et demi après, le 13 mars 1966, la France se retirait du commandement militaire intégré de l’OTAN et imposait la fermeture des bases militaires américaines installées en France depuis lla fin de la Seconde Guerre mondiale (retrait effectif le 1er juillet).

 Le 20 juin, Charles de Gaulle entamait un voyage historique en URSS qui allait inaugurer la politique de détente au niveau mondial. Le 2 juillet, la France procédait à la première explosion d’une bombe atomique dans le Pacifique, suprême symbole d’indépendance nationale. Le 30 août, l’Homme du 18 juin prononçait le retentissant discours de Phnom Penh, où il mettait solennellement en garde les Américains, devant le monde entier, contre leur enlisement vietnamien.

 En janvier 1967 s’ouvrait la première Commission Mixte franco-soviétique. Le 29 mars, la France procédait au lancement à Cherbourg du premier Sous-Marin Nucléaire Lanceur d'Engins (SNLE) français, le Redoutable. Le 7 avril, l'usine de Pierrelatte produisait le premier lingot d'uranium très enrichi (90%), prélude à la création de la première bombe thermonucléaire française (bombe H). Le 24 juillet, Charles de Gaulle en visite officielle à Montréal prononçait depuis le balcon de l’hôtel de ville l'un des plus retentissants discours de l’histoire mondiale. En lançant devant une foule en délire « Vive le Québec libre ! », il faisait un pied-de-nez à l’impérialisme anglo-saxon dans sa propre arrière-cour et donnait corps à l’idée de francophonie politique.

 Le 17 août, le gouvernement légiférait par ordonnances sur l'intéressement des salariés aux bénéfices de l'entreprise, la participation des salariés aux fruits de l'expansion devenant obligatoire dans les entreprises de plus de 100 salariés. De Gaulle ouvrait ainsi la voie à une révolution conceptuelle dans le monde économique, en espérant réconcilier le Capital et le Travail, sorte de troisième voie entre capitalisme et socialisme, bien en phase avec le rôle de « Troisième Grand » qu'il voulait donner à la France. En septembre 1967, pendant un voyage de près d’une semaine en Pologne, Charles de Gaulle lança son apostrophe sur «l'Europe de l'Atlantique à l'Oural ». Ce n’était pas du tout une profession de foi en faveur d’une Europe supranationale mais un pied-de-nez lancé, cette fois-ci, à l’adresse des Soviétiques pour réclamer la dissolution des deux grands blocs.

 En 1968 enfin, après l’interlude des événements de mai largement attisés par les services américains, la France faisait exploser sa première bombe thermonucléaire (à Fangataufa le 24 août), et Charles de Gaulle lançait à la face du monde, le 10 septembre : « La France n'a jamais cessé de travailler à mettre un terme au système des deux blocs ».                                                     Inauguration de la statue du général de Gaulle         à l'occasion du trentième anniversaire de son voyage au Québec

 Conclusion : Redonnons à de Gaulle son vrai visage

 Au terme de cette analyse, Charles de Gaulle réapparaît ainsi dans toute sa vérité. Etant revenu au pouvoir en 1958, il a dû, dans des conditions extrêmement difficiles, rétablir l’autorité de l’Etat, réformer les institutions et mettre un terme à la Guerre d’Algérie. Compte-tenu des urgences de l’heure et de la nécessaire recherche de l’unité nationale, il ne pouvait pas raisonnablement commencer par dénoncer le traité de Rome, qu'il n’avait certes ni négocié ni approuvé, mais qui, n’ayant été ratifié que quelques mois auparavant, n’avait encore pas même commencé à produire ses effets.

 Sitôt la guerre d’Algérie terminée, de Gaulle a tenté de sortir la France des griffes de la construction d'une Europe fédérale dans laquelle il avait parfaitement compris que les Etats-Unis voulaient l’étouffer. Compte-tenu des oppositions internes, fortement soutenues par les Etats-Unis, le Vatican, la presse, le MRP et les milieux d’affaires, le chef de l’Etat, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, a alors tenté un formidable pari : essayer de subvertir de fond en comble la construction européenne, pour en faire non plus le glacis atlantiste conçu par Washington, mais une machine redonnant à la France un rôle moteur et pivot en Europe occidentale, précisément contre les Etats-Unis.

 Le rapport des forces internationaux ne rendait pas cette idée absurde et elle pouvait même avoir des chances de l’emporter si nos partenaires, au premier rang desquels l’Allemagne, acceptaient de choisir Paris contre Washington. Mais dès 1964-1965, le général comprit que c'était peine perdue, les autres membres de la CEE étant des « colonisés » qui entendaient le rester.

 Avec une foi inébranlable dans la grandeur de la France, l’Homme du 18 juin décida alors de changer entièrement de stratégie, en jouant le jeu des alliances de revers, un peu comme l’avait fait François Ier avec Soliman le Magnifique pour desserrer l’étau de l’Empire des Habsbourg. La fin de sa présidence fut ainsi le théâtre d’une éblouissante apogée. Après avoir cassé le fatal engrenage fédéraliste européen, il fit sortir la France du commandement militaire intégré de l’OTAN. Puis, de Moscou à Mexico, de Montréal à Varsovie, et de Phnom Penh à Mururoa, de Gaulle parvint à faire de la France le symbole même de l’indépendance nationale contre l’hégémonie américaine et, partant, le porte-parole de la liberté des peuples du monde entier. Le divorce fut ainsi consommé avec l’idée même de « construction européenne ».

 L’Europe ne fut donc jamais une fin pour de Gaulle, mais un simple moyen, d’ailleurs vite abandonné, pour redonner à la France le « rang » qui devait être le sien. A chaque fois que la supranationalité menaça l’indépendance et la souveraineté de la France, il y mit immédiatement le holà. Ayant toujours refusé l’entrée du Royaume-Uni dans l’Europe pour les raisons que l'on a décrites, le fondateur de la France Libre n'aurait a fortiori jamais accepté tout ce qui suivit cette funeste décision de Georges Pompidou. Jamais l’Homme du 18 juin n’aurait accepté le principe même d'une "union" européenne car ce terme, apparu avec le traité de Maëstricht, et toute la mécanique qui le sous–tend, sont exactement la quintessence de tout ce qu’il combattit. Il faut plaindre ceux qui osent affirmer le contraire car ils ne le font que pour de sordides raisons.

 Quant aux responsables, ici ou là, qui se prévalent de Charles de Gaulle pour s’affirmer « pro européen » et réclamer une « autre Europe » qui serait une « Europe des nations », ils méconnaissent – ou font semblant de méconnaître - que ces formules n’étaient que des euphémismes pour désigner une Europe sous influence française ; et que c'est cette stratégie que de Gaulle, après l’avoir essayée, avait abandonnée à partir de 1965 après en avoir constaté l’impossibilité définitive.

 Être fidèle aux enseignements de Charles de Gaulle, en 2007, ce n’est pas s’affirmer « gaulliste ». C'est méditer tout le cheminement intellectuel et politique de cette grande figure de l’Histoire de France et comprendre en quoi elle s’inscrit dans la dynamique bi-millénaire de tout un peuple – celle du refus constant de se soumettre à tout Empire. Dès 1963, Charles de Gaulle avait entraperçu ce que serait le grand drame de la France au début du XXIe siècle et il nous avait par avance indiqué le chemin  : « s'il fallait choisir entre l’indépendance et le Marché Commun, il vaudrait mieux l’indépendance que le Marché Commun »[14].

 Les événements, une fois encore, se sont chargés de lui donner raison. Laissons donc à d’autres les attrape-nigauds de « l’autre Europe », et reprenons le flambeau de nos anciens : la France doit reconquérir sa liberté et son indépendance et, pour cela, elle doit quitter l’Europe au plus vite. n


 

[1]  Pie XII fit savoir son sentiment par la plume du père jésuite Messineo dans la revue officieuse du Vatican Civiltà Catolica (n°1954-IV, article L’Europa alla deriva ? ) : « [La France a endossé] d’un cœur léger la grave responsabilité de dissiper, par un vote hâtif de son parlement, le laborieux travail de sept années pour l’unité européenne et la défense de l’Occident. Si l’on continue de poursuivre cette chimère, en maintenant désunies les puissances démocratiques, le sort de l’Europe est scellé : les nations libres deviendront esclaves, englouties par le tourbillon niveleur du communisme russe. »

[2] « Dans cette Europe "intégrée" comme on dit, il n'y aurait peut-être pas de politique du tout. Cela simplifierait beaucoup les choses. En effet, dès lors qu’il n'y aurait pas une politique faute qu'on puisse en imposer une à chacun des Six Etats, on s'abstiendrait d'en faire. Mais alors peut-être ce monde se mettrait-il à la suite de quelqu'un du dehors qui, lui, en aurait une. Il y aurait peut-être un fédérateur, mais il ne serait pas Européen ». Conférence de presse de Charles de Gaulle – 15 mai 1962 – Palais de l’Elysée

[3] 4 janvier 1963, C'était de Gaulle, Fayard, 1997, tome 2, Partie III, p. 205, p.15. Ce livre d’Alain Peyrefitte, composé de ses notes prises au jour le jour lors d’entretiens confidentiels avec le Général, est capital pour comprendre ce que fut vraiment la pensée stratégique de Charles de Gaulle.

[4] C'était de Gaulle, Fayard, 1997, tome 2, Partie III, p. 205

[5] Ibid, p.101

[6] Ibid, p.261, comme pour la citation suivante

[7] Ibid, p.262, Charles de Gaulle précise dans la même confidence que « Les Allemands, ça les embête de nous être inférieurs. Dans notre attelage, ils ne sont pas le cheval de tête, ça les embête ».

[8] Ibid, p.230

[9] Ibid, p.101

[10] Ibid, p.219

[11] Ibid, partie III, titre du chapitre 6)

[12] Ibid, p.305

[13] Ibid pp. 253 - 254

[14] Ibid p.33