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De
Gaulle
était-il pour l'Europe?
par François
Asselineau
Le 6
avril 2005,
M. Patrick Ollier, député
UMP des Hauts-de-Seine, présenta à la presse une liste de 140 signatures
de parlementaires UMP qui affirmaient s'engager « pour un oui gaulliste
à la Constitution européenne ». Il accompagna cette présentation d’une
déclaration claire et nette : « De Gaulle aurait voté Oui
à la Constitution européenne ».
Prenant place parmi des centaines d’autres déclarations du même ordre
ou des dizaines de génuflexions calculées sur la tombe du général à
Colombey, cette affirmation péremptoire est un exemple d’endoctrinement.
Elle s’inscrit dans une propagande constante qui vise à nous faire
croire, à la fois que Charles de Gaulle aurait été un ardent partisan de
la construction européenne, et que les évolutions actuelles s’inscrivent
dans la droite ligne de sa pensée stratégique.
Prenant appui sur quelques citations éparses du général, toujours
savamment tronquées et sorties de leur contexte historique et
géopolitique (par exemple le slogan de « l’Europe de l’Atlantique à
l’Oural »), cette manipulation joue sur le registre de l’affectif et de
la mémoire. Son objectif est d’embrouiller les esprits et de faire taire
l’opposition des Français qui se veulent fidèles à l’héritage politique
et moral du gaullisme, et plus largement de tous les Français amoureux
de la France. Car si l'on se laisse convaincre, en son for intérieur,
que même Charles de Gaulle était « pour l’Europe », comment pourrait-on
raisonnablement être contre ? L’effet d’intimidation, avouons-le, est
terrible. C'est pourquoi les responsables de l’UMP l’utilisent sans
vergogne pour faire douter d’eux-mêmes les anciens militants du RPR.
C'est aussi la raison pour laquelle les medias y ont régulièrement
recours, en ciblant plus particulièrement les Français nés avant 1960,
qui ont plus que d’autres la nostalgie de ce que fut la France de
Charles de Gaulle puisqu’ils en ont des souvenirs personnels.
Curieusement, cette réécriture de l’Histoire n’a pas vraiment fait
l’objet de la mise au point qui convient. La pression de la propagande
est sans doute trop intimidante pour certains. Le risque, réel, de voir
briser sa petite carrière parce que l’on ose dire la vérité invite
peut-être d’autres à une réserve prudente. Pourtant, pour qui veut bien
se donner la peine d’entrer dans les profondeurs de la pensée
gaullienne, aucun doute n’est permis : affirmer que de Gaulle était un
partisan de la construction européenne constitue une escroquerie
intellectuelle et morale vis-à-vis de l’Homme du 18 juin et du fondateur
de la Ve République. Examinons précisément et sereinement pourquoi.
Les
traités européens se sont faits sans de Gaulle,
et malgré de Gaulle
Rappelons tout d’abord une donnée historique, que trop de gens perdent
de vue : Charles de Gaulle fut à l’écart du pouvoir de 1946 à 1958.
C'est-à-dire pendant les douze années fatidiques où se mirent en place
les institutions européennes et où l'on martela à l’opinion l’idée que
la construction européenne était aussi souhaitable qu’inéluctable.
Pendant toute cette période, le chef de la France Libre ne fut mêlé ni
de près ni de loin aux négociations qui conduisirent au traité CECA
(1951), au traité EURATOM (1957), non plus qu’au traité de Rome (1957).
D’ailleurs, tous ces traités furent négociés et signés par les
responsables politiques mêmes qu'il passait
son
temps à combattre : Jean Monnet, dont il savait qu'il était l’homme des
Américains ; Robert Schuman, auquel il avait épargné, en 1945, la
sanction infâmante de « l’indignité nationale » qui le menaçait du fait
de sa participation au premier gouvernement de Vichy ; plus généralement
les tenants de la IVe République, qu'il jugeait responsable d’entretenir
l’esprit d’abandon, le régime des partis et la déliquescence de l’Etat.
Plus
révélateur encore de son état d’esprit : alors même qu'il était en
pleine « traversée du désert », Charles de Gaulle usa de toute
l’influence qui lui restait pour faire échouer le projet de Communauté
Européenne de Défense (CED) en 1954. Il y parvint, grâce à une alliance
de circonstance entre les députés qui étaient proches de lui et les
députés communistes, en suscitant la réprobation ulcérée des Américains
et du Vatican.
C'est dire s’il était hostile à tout projet d’intégration européenne.
Jean
Monnet et Robert Schuman
1958 – 1962 : deux raisons majeures
pour ne pas dénoncer le traité de Rome
Lorsqu’il revint au pouvoir en 1958 dans le contexte de la paralysie
des institutions de la IVe République et du drame algérien, Charles de
Gaulle décida, il est vrai, de ne pas remettre en cause le traité de
Rome, ratifié un an avant son retour aux affaires. Mais pourquoi cela ?
Pour
deux raisons majeures, l’une plutôt stratégique et l’autre plutôt
tactique, que le général analysa avec l’œil froid de l’excellent
militaire qu'il était resté.
La
première raison, c'est que la France était, de très, très loin, la
puissance dominante de l'Europe des Six. Il suffit pour le comprendre de
se replacer dans le contexte de 1958-1959 :
a)- la France possédait alors tout son empire colonial africain. Elle
était donc, d’une façon écrasante, le pays le plus vaste de l’Europe des
Six. C'en était aussi la seule grande puissance puisque la seule à
détenir un siège de membre permanent au Conseil de Sécurité des
Nations-Unies. C'était aussi le seul des six Etats dont la langue fût
parlée sur tous les continents. Ajoutons que, le 13 février 1960,
la France accrut encore prodigieusement sa singularité parmi les Six
puisqu’elle en devint la seule puissance nucléaire, en réussissant sa
première explosion atomique dans la région de Reggane.
b)-
les trois pays du Benelux (Belgique, Pays Bas, Luxembourg) ne pesaient
pas grand-chose, d'abord parce que ce sont trois petits pays, ensuite
parce que le Royaume Uni (dont le Benelux est en quelque sorte
l'hinterland naturel sur le continent) restait en dehors de la CEE.
c)-
l'Allemagne était coupée en deux et demeurait un nain politique.
Contrainte à la plus extrême discrétion après les atrocités nazies, elle
était prête à payer bien des choses et à accepter bien des compromis
pour tenter de redorer peu à peu sa réputation internationale.
d)-
l'Italie, enfin, était un pays à moitié sous-développé, handicapé par la
faiblesse de son Etat central, la grande pauvreté de son
« Mezzogiorno », la fragilité de ses institutions, son peu de
rayonnement diplomatique international et sa récente histoire fasciste.
Comme l’Allemagne, elle appartenait au camp des vaincus de la Seconde
Guerre mondiale et ne pouvait, déjà de ce fait, prétendre jouer les
premiers rôles.
En
1958, Charles de Gaulle savait donc pertinemment que le rapport de force
au sein de l’Europe des Six était outrageusement favorable à la France.
Nous dominions les cinq autres Etats-membres du point de vue
territorial, militaire, historique, politique, culturel, agricole, moral
et international. Il n’y avait que dans le seul domaine économique, et
plus spécialement industriel, que l’Allemagne de l’ouest faisait mieux.
En outre, de Gaulle n’ignorait nullement que son propre prestige
international était immense, et qu'il avait été encore renforcé par le
rétablissement de l’autorité de l’Etat et la création de la
Ve République.
L’ensemble
de cette situation permettait de prendre son temps pour réfléchir à ce
qu'il fallait faire du traité de Rome, ratifié quelques mois auparavant.
Des décisions précipitées s’imposaient d'autant moins que la
construction européenne n’en était qu'à ses balbutiements et qu'il était
sage d’étudier l’affaire sous tous les angles avant de déterminer la
suite à lui donner.
La
deuxième raison, plus tactique que la précédente, pour laquelle de
Gaulle temporisa, c'est que la France avait besoin d'unité nationale
pour régler le drame algérien.
Signature du traité de Rome le
25 mars 1957
Arrivé au pouvoir en 1958 dans les conditions que l'on sait, Charles de
Gaulle, tout « Homme du 18 juin » qu'il fut, n’en devait pas moins
rallier à lui une majorité pour le soutenir. Telle est la règle de la
démocratie. Or son parti, l'UNR devenu ensuite l'UDR, n'était pas
majoritaire en voix dans le pays.
L’élargissement de cette assise électorale était rendu d'autant plus
impérieux qu'il fallait finir la Guerre d'Algérie, ce conflit dont le
général savait qu'il était attisé en sous-main par les Russes et par les
Américains contre la France. Il fallait couper court aux dérives
politiques et militaires qui dressaient les Français les uns contre les
autres et qui nous menaient tout droit à la guerre civile, comme en
porta témoignage la tentative de putsch à Alger. Le soutien des
communistes, inféodés à Moscou, et de la gauche étant exclu, Charles de
Gaulle ne pouvait élargir sa majorité qu’en composant, nolens volens,
avec le MRP et les démocrates-chrétiens pro-européens.
Pendant les 4 ans que dura cette période (du 13 mai 1958 jusqu'aux
Accords d'Evian de 1962), de Gaulle n’avait donc pas les moyens
politiques de heurter frontalement le MRP sur la question européenne.
Ayant trop besoin d'unité nationale, il garda donc un profil bas sur ce
sujet.
Mais,
dès que la guerre d’Algérie fut finie, cette seconde raison perdit
soudain de son importance. Charles de Gaulle prit alors à bras-le-corps
la question européenne, sans plus s’embarrasser des états d’âme du MRP.
La chronologie des événements en fournit la preuve : les Accords d’Evian
furent signés le 18 mars 1962 et ratifiés par référendum le 8 avril. A
peine cinq semaines après, le 15 mai, Charles de Gaulle mit les pieds
dans le plat de la « construction européenne » lors d’une conférence de
presse restée célèbre. Avec une justesse d’analyse réellement
prophétique, il y dénonça publiquement l’Europe intégrée, et
implicitement la puissance américaine qui en tirait les ficelles:
Le scandale international fut énorme et les députés MRP quittèrent le
gouvernement sur-le-champ.
Une
grandiose prise de judo géopolitique
En
agissant ainsi, l’Homme du 18 juin avait été à la hauteur de son
personnage et de son destin. Il ne lui en fallait pas moins, encore et
toujours, disposer d’une majorité. Il lui fallait aussi ne pas paraître
s’opposer brutalement au principe même d’une construction européenne
ardemment soutenue – déjà ! - par une grande partie de la presse, ainsi
que par l’église catholique, encore très influente à l’époque. Il lui
fallait donc trouver un moyen de libérer la France de l’instrument de
domination américaine qu’était le projet d’Europe fédérale – il l’avait
compris et il venait de le dénoncer publiquement – tout en donnant le
sentiment de ne pas rejeter la construction européenne elle-même.
Quelques
mois après cette retentissante conférence de presse, il exposa en
confidence à Alain Peyrefitte cette singulière quadrature du cercle et
le moyen qu'il avait trouvé pour y répondre habilement : « Nous avons
procédé à la première décolonisation jusqu’à l’an dernier. Nous allons
passer maintenant à la seconde. Après avoir donné l’indépendance à nos
colonies, nous allons prendre la nôtre. L’Europe occidentale est
devenue, sans même s'en apercevoir, un protectorat des Américains. Il
s'agit maintenant de nous débarrasser de leur domination ».
L’idée grandiose sous-jacente était la suivante. Comme dans les arts
martiaux, de Gaulle se proposait d’utiliser la force de l’adversaire
contre lui-même. En retournant spectaculairement au profit de la
grandeur de la France cette construction européenne que Washington avait
justement conçue comme devant être l’instrument de sa vassalisation.
Par
quel miracle ? En transformant l’Europe des Six en une sorte de « glacis
français », une zone d'influence française en Europe dont le but serait
de s’« enfoncer comme un coin entre les deux Blocs »,
américain et soviétique, qui se partageaient le Vieux Continent depuis
1945.
De
Gaulle n’avait pas oublié l’humiliation de Yalta : les Anglo-Américains
d'un côté, les Russes de l’autre, et lui, l’incarnation de la France
Libre, qui n’avait pas même été invité. L’Histoire lui offrait peut-être
une revanche qu'en bon stratège militaire il devait tenter de saisir :
puisque la France était le plus puissant et le plus influent des Etats
de l’Europe des Six, celle-ci pourrait devenir un démultiplicateur de
puissance pour notre pays si les Cinq autres acceptaient de se ranger
derrière elle.
Il ne
s’agissait donc pas du tout de dissoudre la France pour faire l’Europe,
oh certes pas !, mais au contraire d’utiliser la machinerie européenne
pour refaire la grandeur de la France. Toujours taraudé par l’idée du
Grand Siècle où toutes les cours d’Europe s’exprimaient en français et
imitaient Versailles, Charles de Gaulle rêva de voir la France redevenir
la « Grande Nation » en donnant le « la » à l’Europe entière et en se
hissant, ipso facto, au rang de « Troisième Grand », capable de tenir la
dragée haute aux USA et à l'URSS.
Projet
grandiose, un peu fou ? « Comment gagner en face des Etats-Unis ou de
l’Union soviétique ? Nous ne faisons pas le poids… » lui dira un jour
Alain Peyrefitte. « Il en est des Jeux Olympiques comme de la grande
politique. Ce n’est pas la dimension, ce n’est pas la masse qui compte
le plus. C'est l’organisation, c'est la volonté » lui rétorqua,
impérial, le fondateur de la France libre avant de poursuivre :
« Voyez-vous, la France n’est plus un mastodonte. Elle n’est pas à la
taille des deux pays qui le sont devenus. Mais elle peut, de nouveau,
avec ses dimensions modestes, jouer un rôle de grande puissance. [...]
Le jeu de la France consiste à placer nos efforts à l’endroit où ils
produisent le plus d’effet ».
« Placer nos efforts à l’endroit où ils produisent le plus d’effet » ?
C'est bien à une métaphore d’art martial que de Gaulle avait
spontanément recours pour décrire sa stratégie secrète. Mais pour que
cette grandiose prise de judo géopolitique réussisse contre le géant
américain, encore fallait-il convaincre nos partenaires de l’Europe des
Six de se laisser faire. C'était évidemment là la faille essentielle du
projet, que son concepteur ne méconnaissait pas.
1962
– 1964 : les stratagèmes gaulliens et leur échec
Pour
contourner cet obstacle monumental, il eut recours à deux stratagèmes.
Le
premier stratagème consista, comme le fait tout bon stratège, à ne
jamais exposer publiquement sa stratégie. Pour brosser le futur qu'il
entrevoyait pour la construction européenne, de Gaulle évoqua tour à
tour une « Europe des Etats », ou une « Europe indépendante », ou encore
une « Europe européenne ». A chaque fois, les observateurs se perdaient
en conjectures sur la signification exacte de ces formules. Mais il ne
s’agissait que d’euphémismes. Car ce que le fondateur de la
Ve République avait à l’esprit était indicible, et pour cause : ce qu’il
visait, c'était une « Europe française », qui se serait opposée à la
fois à l’Europe soviétique située derrière le Rideau de fer et à
l’Europe américaine refoulée dans les limites du seul Royaume-Uni.
Comme
il l’expliqua un jour à Peyrefitte, de Gaulle avait tenté de faire
renaître cette Europe française en sollicitant l’appui de Staline. Mais
celui-ci « ne voulait pas entrer dans mes vues pour l’Europe
occidentale. Il avait déjà plus ou moins fait un marché secret avec
Roosevelt, lequel marché a été conclu à Yalta quelque temps après ».
Et cette Europe française, de Gaulle savait bien qu'il ne l’imposerait
que de haute lutte contre Washington et Londres car « les Anglo-Saxons
ne voulaient à aucun prix voir la France la première en Europe. Ils ont
donc tout fait pour l’empêcher ».
Les
pistes étant brouillées par des euphémismes, le second stratagème
consista, sur la foi de ces projets « d’Europe indépendante » ou
« d’ Europe européenne », à développer une énergie considérable pour
tenter de couper les liens de subordination que les cinq autres
Etats-membres de la CEE entretenaient avec les Etats-Unis d'Amérique. Le
calcul du président français était que, s’il parvenait à opérer ce
découplage autant psychologique que politique et militaire, les cinq
Etats rechercheraient un autre mentor pour les protéger de l’URSS, et
celui-ci ne pourrait être que la France. Ils se tourneraient d’ailleurs
d'autant plus volontiers vers Paris que nous disposerions de notre
propre force de frappe nucléaire. C'est ce calcul que de Gaulle confia
sans ambages à Peyrefitte : « Dans cette Europe, en réalité, nous
tiendrons les rênes parce que nous aurons la bombe ».
On
voit ainsi se dessiner la stratégie profonde qui explique toutes les
plus grandes décisions de Charles de Gaulle au début des années 60 : sa
volonté coûte que coûte de bâtir une force de frappe indépendante des
Etats-Unis ; son acharnement à refuser l'entrée de la Grande Bretagne
dans la CEE, car il savait que son admission ruinerait de l’intérieur sa
tentative de prise de judo ; et son acharnement non moindre à tenter de
séparer l'Allemagne de l'Ouest de son mentor américain, en particulier
en l’invitant à une alliance très étroite avec le traité de l’Elysée du
22 janvier 1963.
De
Gaulle crut-il vraiment qu'il parviendrait à son projet grandiose? Ce
n’est pas sûr. Il n’est même pas exclu qu’il ait secrètement jugé que la
partie était perdue d’avance. Mais, avec l’honneur du militaire prêt à
tout endurer pour la grandeur de la France, il ne voulait pas tirer top
vite un trait sur cette occasion historique.
Les
Allemands, certes, ne jouaient pas le jeu, et il ne le voyait que trop
bien. Mais, comme le rapporte de façon pathétique Alain Peyrefitte, de
Gaulle fit stoïquement, pendant des mois, semblant de ne pas le voir :
il « faisait comme si ».
Sa patience ne l’empêchait pas de constater avec lucidité que « la
difficulté, c'est que les colonisés ne cherchent pas vraiment à
s’émanciper [des Américains.] ».
Ayant
rapidement fait son deuil du ralliement des Néerlandais et des Belges,
il avait reporté tous ses espoirs sur l’Allemagne à partir du début
1963. Il espérait que la France pourrait, avec elle, « faire à deux ce
que les Belges et les Hollandais nous ont empêchés de faire à Six ».
Mais ses innombrables tentatives pour que l’Allemagne et la France
« soient ensemble l’embryon d’une Europe indépendante »
se révélèrent
vaines et il dut se rendre peu à peu à l’évidence. Comme il l’avoua en
confidence fin 1964 : « les Allemands se conduisent mal. Ils se mettent
complètement à la botte des Américains. Ils trahissent l’esprit du
traité franco-allemand. Et ils trahissent l’Europe ». Sous-entendu : ils
sabotent mon projet d’Europe française.
Cette
maturation de la pensée de Charles de Gaulle sur l’Europe au cours des
années 1963-1964 est systématiquement occultée par la propagande que
nous évoquions en préambule. Elle est pourtant essentielle car elle est
l’histoire d’une déception définitive. Celle d’un homme qui avait tenté
de redonner vie à la « Grande nation » en replaçant l’Europe occidentale
sous influence française ; et qui dut se résoudre à admettre que son
projet grandiose ne marcherait jamais, faute de rencontrer l’accord des
autres Etats de l’Europe des Six, au premier chef de l’Allemagne, tous
inféodés aux Américains. « Les Allemands avaient été mon grand espoir,
ils sont mon grand désappointement » résuma-t-il ainsi sombrement à
Peyrefitte ,un jour de novembre 1965.
1965 – 1968 : le Plan B ou l’apogée
gaullienne
Cependant, en bon militaire, de Gaulle savait qu'il ne faut pas
s’entêter à tenir une position perdue, mais être toujours apte à mettre
en œuvre un plan de rechange. Aussi commença-t-il à changer de stratégie
en prenant de plus en plus ses distances avec la construction européenne
et en promouvant une stratégie d’indépendance nationale tous azimuts.
Dès
janvier 1964, il fit sensation dans le monde entier en reconnaissant
diplomatiquement la Chine Populaire. Ce n'était pas seulement faire fi
des objurgations américaines. C'était aussi adresser un signal facile à
décrypter par toutes les chancelleries de l’Europe du traité de Rome :
la France était suffisamment grande pour envisager des alliances
alternatives, si décidément nos partenaires de la CEE persistaient à se
complaire dans le rôle de vassaux de Washington.
Ce
coup de semonce n’ayant pas fait dévier les intéressés de leur
soumission aux Etats-Unis, Charles de Gaulle mit en œuvre le « Plan B »
qu'il avait médité pour assurer la grandeur de la France. Ce Plan B
n’était, au fond, pas moins grandiose que le précédent et il l’avait
exposé, dès le mois de décembre 1963, à Alain Peyrefitte dans un échange
qu’il convient de citer ici en entier tant il est capital et tant il
illustre à merveille toute l’analyse qui précède :
Alain Peyrefitte : - « Est-ce que nous pourrons changer de fusil
d’épaule ? »
Charles de Gaulle : - « Mais bien sûr ! Croyez-vous que nous ayons
besoin du Marché commun pour respirer ? En face de la manœuvre des
Anglais, des Américains et des Allemands, notre manœuvre à nous ce sera
de dire : « la fin du Marché commun, ça ne nous contrarie pas ».
Je n’avais pas été favorable à l’intégration européenne. Mais dès lors
qu'on avait signé le traité de Rome, j'ai pensé, quand je suis arrivé
aux affaires, qu'il fallait qu'on l’applique. S'il n'est pas appliqué,
la France s’en tirera très bien autrement ».
Alain
Peyrefitte : - « Il y a une conviction répandue dans les esprits,
surtout dans la jeunesse, c'est que, sans l’Europe, la France ne sera
plus rien ».
Charles
de Gaulle : - « Il est possible que la fin du Marché commun, ce soit
justement la fin de ce mythe. Ce serait heureux : il a été forgé par les
fumistes qui ont voulu faire croire à l’Europe supranationale. [...]
Nous avons voulu faire une politique d’entente avec les Allemands. Si
les Allemands nous glissent entre les doigts, eh bien, nous avons les
moyens de nous retourner ! Le monde est vaste et la France a un grand
jeu à jouer ».
L’apogée gaullienne
« Un
grand jeu à jouer » ? En effet. Et c'est ce grand jeu que le fondateur
de la France Libre mit en œuvre, tout au long des années 1965-1968. Ce
seront les années de toutes les audaces, de toutes les vérités, de
toutes les libertés et de tous les défis. Il n’est pas inutile d’en
rappeler ici la brève chronologie tant l’importance des événements, et
leur haletante scansion, paraissent désormais irréelles, habitués que
nous sommes devenus à ne plus voir à la tête de la France que des
ministres fantômes et des présidents sans pouvoir.
Début
1965, afin de prévenir le hold-up planétaire que les Américains
commençaient à organiser en creusant le déficit cumulé de leurs
paiements courants au-delà de leur encaisse-or, Charles de Gaulle fit
procéder à plusieurs conversions de dollars détenus par la Banque de
France en or. Dans sa célèbre conférence de presse du 4 février, il fit
encore sensation en proposant le retour aux principes de l'étalon-or. Le
30 juin, sur instruction du général de Gaulle, les représentants de la
France cessèrent de participer aux réunions des organes communautaires à
Bruxelles afin de mettre un terme à toute atteinte à notre souveraineté
nationale.
A
l’issue de cette « crise de la chaise vide » de huit mois Charles de
Gaulle imposa le Compromis de Luxembourg le 29 janvier 1966. Ce
Compromis posait le principe du droit de veto des Etats-membres, cassant
ainsi pour un temps (hélas provisoire) l’engrenage supranational de la
construction européenne. Un mois et demi après, le 13 mars 1966, la
France se retirait du commandement militaire intégré de l’OTAN et
imposait la fermeture des bases militaires américaines installées en
France depuis lla fin de la Seconde Guerre mondiale (retrait effectif le
1er juillet).
Le 20
juin, Charles de Gaulle entamait un voyage historique en URSS qui allait
inaugurer la politique de détente au niveau mondial. Le 2 juillet, la
France procédait à la première explosion d’une bombe atomique dans le
Pacifique, suprême symbole d’indépendance nationale. Le 30 août, l’Homme
du 18 juin prononçait le retentissant discours de Phnom Penh, où il
mettait solennellement en garde les Américains, devant le monde entier,
contre leur enlisement vietnamien.
En
janvier 1967 s’ouvrait la première Commission Mixte franco-soviétique.
Le 29 mars, la France procédait au lancement à Cherbourg du premier
Sous-Marin Nucléaire Lanceur d'Engins (SNLE) français, le Redoutable. Le
7 avril, l'usine de Pierrelatte produisait le premier lingot d'uranium
très enrichi (90%), prélude à la création de la première bombe
thermonucléaire française (bombe H). Le 24 juillet, Charles de Gaulle en
visite officielle à Montréal prononçait depuis le balcon de l’hôtel de
ville l'un des plus retentissants discours de l’histoire mondiale. En
lançant devant une foule en délire « Vive le Québec libre ! », il
faisait un pied-de-nez à l’impérialisme anglo-saxon dans sa propre
arrière-cour et donnait corps à l’idée de francophonie politique.
Le 17
août, le gouvernement légiférait par ordonnances
sur
l'intéressement des salariés aux bénéfices de l'entreprise, la
participation des salariés aux fruits de l'expansion devenant
obligatoire dans les entreprises de plus de 100 salariés. De Gaulle
ouvrait ainsi la voie à une révolution conceptuelle dans le monde
économique, en espérant réconcilier le Capital et le Travail, sorte de
troisième voie entre capitalisme et socialisme, bien en phase avec le
rôle de « Troisième Grand » qu'il voulait donner à la France. En
septembre 1967, pendant un voyage de près d’une semaine en Pologne,
Charles de Gaulle lança son apostrophe sur «l'Europe de l'Atlantique à
l'Oural ». Ce n’était pas du tout une profession de foi en faveur d’une
Europe supranationale mais un pied-de-nez lancé, cette fois-ci, à
l’adresse des Soviétiques pour réclamer la dissolution des deux grands
blocs.
En
1968 enfin, après l’interlude des événements de mai largement attisés
par les services américains, la France faisait exploser sa première
bombe thermonucléaire (à Fangataufa le 24 août), et Charles de Gaulle
lançait à la face du monde, le 10 septembre : « La France n'a jamais
cessé de travailler à mettre un terme au système des deux blocs ».
Inauguration de la statue du
général de Gaulle à
l'occasion du trentième anniversaire de son voyage au Québec
Conclusion :
Redonnons à de Gaulle son vrai visage
Au
terme de cette analyse, Charles de Gaulle réapparaît ainsi dans toute sa
vérité. Etant revenu au pouvoir en 1958, il a dû, dans des conditions
extrêmement difficiles, rétablir l’autorité de l’Etat, réformer les
institutions et mettre un terme à la Guerre d’Algérie. Compte-tenu des
urgences de l’heure et de la nécessaire recherche de l’unité nationale,
il ne pouvait pas raisonnablement commencer par dénoncer le traité de
Rome, qu'il n’avait certes ni négocié ni approuvé, mais qui, n’ayant été
ratifié que quelques mois auparavant, n’avait encore pas même commencé à
produire ses effets.
Sitôt
la guerre d’Algérie terminée, de Gaulle a tenté de sortir la France des
griffes de la construction d'une Europe fédérale dans laquelle il avait
parfaitement compris que les Etats-Unis voulaient l’étouffer.
Compte-tenu des oppositions internes, fortement soutenues par les
Etats-Unis, le Vatican, la presse, le MRP et les milieux d’affaires, le
chef de l’Etat, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, a alors tenté
un formidable pari : essayer de subvertir de fond en comble la
construction européenne, pour en faire non plus le glacis atlantiste
conçu par Washington, mais une machine redonnant à la France un rôle
moteur et pivot en Europe occidentale, précisément contre les Etats-Unis.
Le
rapport des forces internationaux ne rendait pas cette idée absurde et
elle pouvait même avoir des chances de l’emporter si nos partenaires, au
premier rang desquels l’Allemagne, acceptaient de choisir Paris contre
Washington. Mais dès 1964-1965, le général comprit que c'était peine
perdue, les autres membres de la CEE étant des « colonisés » qui
entendaient le rester.
Avec
une foi inébranlable dans la grandeur de la France, l’Homme du 18 juin
décida alors de changer entièrement de stratégie, en jouant le jeu des
alliances de revers, un peu comme l’avait fait François Ier avec Soliman
le Magnifique pour desserrer l’étau de l’Empire des Habsbourg. La fin de
sa présidence fut ainsi le théâtre d’une éblouissante apogée. Après
avoir cassé le fatal engrenage fédéraliste européen, il fit sortir la
France du commandement militaire intégré de l’OTAN. Puis, de Moscou à
Mexico, de Montréal à Varsovie, et de Phnom Penh à Mururoa, de Gaulle
parvint à faire de la France le symbole même de l’indépendance nationale
contre l’hégémonie américaine et, partant, le porte-parole de la liberté
des peuples du monde entier. Le divorce fut ainsi consommé avec l’idée
même de « construction européenne ».
L’Europe
ne fut donc jamais une fin pour de Gaulle, mais un simple moyen,
d’ailleurs vite abandonné, pour redonner à la France le « rang » qui
devait être le sien. A chaque fois que la supranationalité menaça
l’indépendance et la souveraineté de la France, il y mit immédiatement
le holà. Ayant toujours refusé l’entrée du Royaume-Uni dans l’Europe
pour les raisons que l'on a décrites, le fondateur de la France Libre
n'aurait a fortiori jamais accepté tout ce qui suivit cette funeste
décision de Georges Pompidou. Jamais l’Homme du 18 juin n’aurait accepté
le principe même d'une "union" européenne car ce terme, apparu avec le
traité de Maëstricht, et toute la mécanique qui le sous–tend, sont
exactement la quintessence de tout ce qu’il combattit. Il faut plaindre
ceux qui osent affirmer le contraire car ils ne le font que pour de
sordides raisons.
Quant
aux responsables, ici ou là, qui se prévalent de Charles de Gaulle pour
s’affirmer « pro européen » et réclamer une « autre Europe » qui serait
une « Europe des nations », ils méconnaissent – ou font semblant de
méconnaître - que ces formules n’étaient que des euphémismes pour
désigner une Europe sous influence française ; et que c'est cette
stratégie que de Gaulle, après l’avoir essayée, avait abandonnée à
partir de 1965 après en avoir constaté l’impossibilité définitive.
Être
fidèle aux enseignements de Charles de Gaulle, en 2007, ce n’est pas
s’affirmer « gaulliste ». C'est méditer tout le cheminement intellectuel
et politique de cette grande figure de l’Histoire de France et
comprendre en quoi elle s’inscrit dans la dynamique bi-millénaire de
tout un peuple – celle du refus constant de se soumettre à tout Empire.
Dès 1963, Charles de Gaulle avait entraperçu ce que serait le grand
drame de la France au début du XXIe siècle et il nous avait par avance
indiqué le chemin : « s'il fallait choisir entre l’indépendance et le
Marché Commun, il vaudrait mieux l’indépendance que le Marché Commun ».
Les
événements, une fois encore, se sont chargés de lui donner raison.
Laissons donc à d’autres les attrape-nigauds de « l’autre Europe », et
reprenons le flambeau de nos anciens : la France doit reconquérir sa
liberté et son indépendance et, pour cela, elle doit quitter l’Europe au
plus vite. n
« Dans cette Europe "intégrée" comme on dit, il n'y aurait
peut-être pas de politique du tout. Cela simplifierait beaucoup
les choses. En effet, dès lors qu’il n'y aurait pas une
politique faute qu'on puisse en imposer une à chacun des Six
Etats, on s'abstiendrait d'en faire. Mais alors peut-être ce
monde se mettrait-il à la suite de quelqu'un du dehors qui, lui,
en aurait une. Il y aurait peut-être un fédérateur, mais il ne
serait pas Européen ». Conférence de presse de Charles de
Gaulle – 15 mai 1962 – Palais de l’Elysée
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