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Adaptation aux circonstances mais fidélité aux principes

 

par Raphaël Dargent

 

  

 

La question taraude nombre d’esprits depuis près de quarante ans : peut-il y avoir un gaullisme sans de Gaulle ? Malraux pensait que non. Difficile de dire si l’histoire lui a donné raison ou tort : le débat reste ouvert. Le fait est que de bien belles carrières politiques se sont faites au nom du gaullisme, certains diront au nom d’un gaullisme rénové quand d’autres parleront d’un gaullisme dévoyé, éternelle chicane au centre de laquelle se trouve l’éternelle question de la fidélité à l’héritage. À cette question, Roland Hureaux apporte aujourd’hui quelques réponses finement argumentées en présentant dans L’actualité du gaullisme cinq études sur les idées et l’action du général de Gaulle.

 Roland Hureaux revient d’abord sur le pragmatisme du général, sur son sens des réalités, et l’importance qu’elles jouent pour lui, dans la définition même de sa politique. Que Charles de gaulle, en militaire qu’il était, fut soucieux de s’adapter aux circonstances, est devenu un lieu commun, au point d’ailleurs qu’une fâcheuse tendance actuelle tend  justement à réduire le gaullisme à un pragmatisme. Roland Hureaux précise fort justement qu’au-delà de la « doctrine des circonstances », l’action du général s’est appuyée sur de solides principes, au premier rang desquels figure la souveraineté nationale car, comme il l’écrit,  « ce pragmatisme est un pragmatisme des moyens, non des fins. » Adaptation aux circonstances certes, mais en restant fidèle aux principes, là réside l’essentiel.

Dans le même registre, l’auteur a bien raison aussi de définir le gaullisme comme une politique sans idéologie, et même contre l’idéologie. De Gaulle est l’homme du parler vrai et des vérités concrètes, éternelles, bref de ce qui est, et de ce qui dure, non pas des chimères, des lubies, des illusions du moment ; c’est en cela que les fondements du gaullisme n’apparaissent obsolètes qu’aux sots qui croient aux vertus intrinsèques du Nouveau. « Le premier, rappelle Roland Hureaux, qui, dans ce monde d’apparences, se réclame du parler vrai authentique, du retour au réel, semble s’opposer au mouvement de l’histoire. Il paraît dépassé. Or c’est précisément pour cela qu’il est plus que quiconque d’actualité. Le gaullisme est-il actuel ? Oui, plus que jamais et précisément parce qu’il n’est pas moderne. »

De même, le chapitre intitulé La politique, la guerre et le verbe réaffirme avec intelligence et force citations ce que nous savions : chez de Gaulle, le verbe se fait action, et toute son action justement est celle d’un homme de paix, d’un homme attaché au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, à l’équilibre des puissances, et in fine à l’harmonie universelle. « La nation comme réalité intermédiaire entre la passion communautaire et l’universalisme abstrait, et pour chaque nation, une saine manière de cultiver sa différence, de maintenir une certaine idée d’elle-même, en contrepoint mais non en contradiction avec l’interdépendance économique accrue : telle est encore l’étroite voie du salut. Entre le maelström unificateur du cosmopolitisme marchand et son corollaire, l’anarchie de communautés à l’agressivité exacerbée, l’héritage gaullien nous montre peut-être l’unique chemin » écrit fort justement Roland Hureaux.

Si l’auteur n’accorde aucun caractère d’infaillibilité au Général, notamment concernant le traitement parfois ambigu de l’affaire algérienne ou la non-remise en cause du plan Langevin-Wallon qui fit tant de mal à notre système éducatif, il récuse catégoriquement la distinction que fit longtemps et que fait encore une Gauche idéologique entre l’homme de 1940 et celui de 1958, entre le Libérateur de la France et le Restaurateur de l’Etat, distinction qui vise reconnaissant les mérites de l’un en accusant de fascisme l’autre. « Le général de Gaulle, à cet égard, doit être tenu, comme la Révolution jadis, pour un bloc : accepter l’homme du 18 juin 1940 et refuser celui du 1er juin 1958 est historiquement absurde. L’histoire du général, sa marque définitive dans l’histoire de France, c’est 1940 mais c’est aussi, de manière inséparable, 1958. » D’ailleurs, Charles de Gaulle a le sens du leadership – l’auteur s’attarde avec raison sur la notion, intraduisible en français ; comme le pasteur biblique qui connaît ses brebis, le leader de Gaulle connaît son peuple, et d’abord le protège. En cela, il recherche le bien commun, et s’affirme comme une référence autant morale que politique.  Sa conception du pouvoir est donc libérale et non point fasciste : c’est, écrit Hureaux, « l’appel d’un homme libre à l’adhésion d’autres hommes libres ».

 La grande originalité et le grand intérêt de l’ouvrage consistent surtout en deux chapitres ; dans le premier intitulé Aux sources du gaullisme : Chateaubriand et le libéralisme catholique, l’auteur compare la pensée de Charles de Gaulle à celle de Chateaubriand dont le Général appréciait tant la lecture. Le parallèle peut surprendre mais il n’est pas absurde : même sens aristocratique de l’honneur, même style, même souci de la continuité de l’histoire de France, même patriotisme, même courage, même attachement à une Europe des peuples et des nations, les points communs ne manquent pas entre les deux hommes. C’est ce même  parallèle que Jean Charbonnel, qui préface d’ailleurs l’ouvrage, a fait hier dans Les Légitimistes.

Dans l’autre chapitre, en annexe, Comment de Gaulle a gagné la guerre froide, Roland Hureaux montre que c’est l’esprit de défense hérité de 1940 qui fut déterminant dans la résolution française à soutenir dans les années 80, contre les pacifistes, l’installation des missiles américains Pershing II en Europe de l’Ouest.

 Bref, voilà un ouvrage essentiel et intelligent. Et même si nous ne saurions embrasser toutes les conclusions de Roland Hureaux – il nous semble par exemple que la composante proprement bonapartiste n’est pas à négliger chez de Gaulle –, force est de reconnaître que l’ensemble est d’un haut niveau et contribue avec originalité à la connaissance approfondie des principes du gaullisme. Des principes et pas seulement de la pratique. Car, pour répondre à Malraux, il nous semble que Roland Hureaux le démontre assez nettement : s’il doit subsister aujourd’hui un gaullisme sans de gaulle, un gaullisme si loin de De Gaulle, c’est non pas tant en hommage à son pragmatisme qu’en vertu des hauts principes qui l’ont fondées. n

 

L’actualité du gaullisme, Cinq études sur les idées et l'action du général de Gaulle,

Roland Hureaux

 F.-X. de Guibert, 2007, 213 p., 20€.

 

 Article à paraître dans un prochain numéro de la revue Espoir.