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Dictionnaire
de Gaulle ou dictionnaire anti-de Gaulle ?
par Raphaël Dargent
On attendait un tel
ouvrage, par définition ambitieux. Compulser en plus de 1000 entrées une
somme unique d’informations sur et autour de la vie et de l’œuvre de
Charles de Gaulle constituait en soi un défi. Faire travailler ensemble,
et harmonieusement, 300 auteurs sur le projet, un défi plus grand
encore. Malgré d’indéniables qualités et une kyrielle d’articles
remarquables, force est de constater, à lire le résultat final, que le
Dictionnaire de Gaulle n’atteint pas la rigueur historique et
intellectuelle qu’on aurait pu souhaiter. La faute sans doute à
l’ampleur considérable du sujet, difficile à superviser par trois
maîtres d’œuvres quand un seul eut mieux valu en l’occurrence. La faute
aussi certainement au choix hasardeux qui fut fait ici ou là d’auteurs
polémiques, manifestant à l’occasion d’étonnantes opinions politiques ou
exprimant des jugements pour le moins anachroniques et tendancieux.
Qu’on en juge !
Au chapitre des vertus
majeures de l’ouvrage, il faut relever les excellentes entrées
littéraires de Jean-Luc Barré, les remarquables articles de René Rémond,
Maurice Agulhon. Jean-Louis Crémieux-Brilhac, Serge Berstein, Bernard
Lachaise, Pierre Lefranc, Guillaume Piketty lui-même. Certaines entrées,
par leur originalité, renouvellent avantageusement l’historiographie
concernant Charles de Gaulle. Ainsi en est-il par exemple des entrées
DS Citroën, Doute de soi, Prophète, Psychanalytique
(regard), Rupture ou des trois entrées rédigées par Pierre
Encrevé Orateur in absentia, Orateur in praesentia,
Orateur inumbrante vespera. D’autres entrées apportent un éclairage
essentiel sur les fondamentaux du gaullisme; c’est le cas notamment de
l’entrée Légitimité de Dominique Colas, de l’entrée Nation
de Maurice Agulhon, de l’entrée Souveraineté nationale de
François Burdeau ou Pragmatisme de Philippe Braud.
Pourtant, ces vertus ne
sauraient masquer d’incompréhensibles et d’impardonnables vices. Des
incohérences et des contradictions d’abord. Par exemple sur la
qualification même du gaullisme politique. Ainsi est-il étonnant de voir
dans ce Dictionnaire le gaullisme défini tour à tour comme un
bonapartisme (entrée Bonapartisme de Jean-François Sirinelli),
comme un « nationalisme souverainiste » (entrée Gaullisme après de
Gaulle de Serge Berstein), ou pire comme un boulangisme (entrée
Déroulède de Paul-Jérôme Gondreux). Seul Maurice Agulhon voit juste
qualifiant le Général, dans l’entrée Gambetta, de
« républicain. » Contradictions aussi sur l’épisode de Baden-Baden, dont
la motivation, il est vrai, est encore floue et ouverte à toutes les
interprétations. Mais enfin, on peut attendre d’un Dictionnaire, dont la
nature est de définir clairement la nature et le ressort des évènements,
un éclaircissement historique et non pas la succession d’analyses ou de
supputations divergentes. C’est pourtant le cas avec les entrées
Militaires de Claude d’Abzac-Epezy, Massu de Frédéric Guelton
et Mai 68 de Danielle Tartakowsky.
Plus grave, se dégage de
l’ouvrage, à la lecture de certaines entrées, un étrange portrait du
Général, à la vérité peu flatteur et même méchamment critique. On
s’interroge pour le coup sur la finalité de l’entreprise. Pourquoi donc
Jacques Frémeaux critique-t-il de façon aussi polémique la politique
arabe de De Gaulle dans Arabe (politique) ? Comment Alfred
Grosser peut-il pour sa part n’attribuer « aucun succès particulier à la
diplomatie gaullienne, sauf sur le plan du prestige » ? Julian Jackson
est-il autorisé à écrire dans Ouvrages biographiques que de
Gaulle a donné à la France « des institutions qui semblent de moins en
moins adaptées à la réalité moderne » ? Pire, quelle tonalité
surprenante prend le portrait du Général dans l’entrée Pétain
quand Marc Ferro décrit de Gaulle en fils spirituel du Maréchal, un fils
de surcroît ingrat, qui partage en définitive les mêmes idées mais que
seules les circonstances de 1940 séparent ? Que penser enfin de ce
jugement proprement anachronique et ridicule de Christine Bard qui écrit
dans l’entrée Femmes que « de Gaulle est conservateur dans ses
conceptions […] est indifférent à la féminisation du pouvoir et à la
création d’une structure chargée des droits des femmes », comme si
c’était la question du moment ? Est-ce faire œuvre d’historien que de
juger, comme le fait Christine Bard, le passé avec les valeurs du
présent ? Et ce, en dépit de toute vérité historique, omettant de dire
que c’est justement le gouvernement du général de gaulle qui accorda en
1945 le droit de vote … aux femmes ! Ces jugements valent ce qu’ils
valent, mais ont-ils leur place dans un ouvrage – un dictionnaire – qui
revendique une dimension encyclopédique et incontestable ?
Surtout, et c’est là
qu’on peut parler de déception concernant cet ouvrage, le Dictionnaire
de Gaulle comporte sur des sujets essentiels un nombre non-négligeable
de contre-vérités et d’accusations proprement infondées. Ainsi,
concernant la Guerre d’Algérie, Omar Carlier écrit-il dans l’entrée
Algérie coloniale : « L’homme du 18 Juin lui-même donnera son aval à
la répression sans mesure du soulèvement du 8 mai 1945 », ce qui
constitue une grave simplification de l’Histoire ! Ainsi, concernant
l’Europe, l’anglais Jolyon Howorth ose prétendre que l’Europe du Général
était celle de l’actuelle PESD, de la politique de voisinage prônée par
la Commission européenne en 2003, que le Général souhaitait l’Europe en
partenariat atlantique ! « C’est de Gaulle, écrit-il, autant et
peut-être même plus que Jean Monnet, qui figure comme le véritable "père
fondateur" de l’Europe actuelle des Vingt-Cinq », faisant ainsi –
réécriture de l’Histoire – du Général le promoteur d’une construction
européenne supranationale alors qu’il en était au contraire le
contempteur ! Toujours dans le même domaine européen, dans l’entrée
Turquie, Jean Marcou, s’appuyant sur les accords d’association de
1963, tire une mauvaise conclusion contemporaine en écrivant ce
raccourci politique : « En ce sens, on peut considérer que le soutien
apporté par Jacques Chirac à l’ouverture de négociations d’adhésion avec
la Turquie et l’Union Européenne est sans doute fidèle à la vision que
de Gaulle avait de ce pays…. », ce qui n’est rien moins qu’incongru dans
un ouvrage de cette catégorie.
Enfin, il faut dire
combien nous ont surpris et choqués les accusations proprement
scandaleuses qui figurent dans l’entrée Harkis ou dans l’entrée
Antisémitisme. Dans l’entrée Harkis, Mohammed Hamoumou ne
craint pas de qualifier la politique du Général comme une « politique
digne de Ponce Pilate », qualifiant cette période de « page sombre du
gaullisme », stigmatisant – c’est énorme ! – la « responsabilité de
Charles de Gaulle dans la mort de plusieurs dizaines de milliers de
musulmans français après les accords d’Evian » ! Comment un tel ouvrage
peut-il comporter cette affirmation inacceptable : « la question de la
responsabilité du général de Gaulle dans l’abandon des harkis ne se pose
plus » ? Dans l’entrée Antisémitisme, Claire Andrieu, pourtant
l’un des directeurs de l’ouvrage, ose écrire : « Dans les allocutions
qu’il prononce à la BBC, de Gaulle ne dénonce pas directement les
antisémitismes d’Etat nazi et vichyste. La politique antijuive est aussi
absente de ses discours, pour la dénoncer, qu’elle l’est de ceux de
Pétain ou de Laval pour la justifier. […] Pourquoi, alors, n’a-t-il pas
dénoncé les déportations et l’extermination des juifs au micro de la
BBC ? [….] A quelle hauteur au-dessus de son siècle ne se serait-il pas
hissé s’il avait dénoncé de toute la force de son verbe les déportations
et les massacres dont il était informé ? ». S’exprimant ainsi, elle
accuse rien moins le Général – c’est énorme ! – d’avoir couvert la
Shoah par son silence ! Poursuivant sur le même registre, elle enchaîne
sur la formule gaullienne de 1967 qualifiant Israël de « peuple d’élite,
sûr de lui-même et dominateur », expression qu’elle juge
« irrecevable ». Mais est-ce l’objet d’un Dictionnaire de donner son
avis ? Mme Claire Andrieu laisse-t-elle entendre que le Général était
antisémite ?
Les
coordonnateurs de l’ouvrage, Claire Andrieu, Philippe Braud et Guillaume
Piketty vont donc un peu vite en besogne lorsqu’ils affirment dans leur
présentation du dit Dictionnaire que « les passions les plus brûlantes
se sont apaisées avec le temps » et que « grâce à cette distance
optimale, ont pu travailler ensemble au même ouvrage et trouver une
certaine unité de ton des spécialistes que leurs inclinations politiques
personnelles auraient pu séparer. » En réalité, la cohérence n’est pas
toujours au rendez-vous de l’ouvrage et les passions sont encore par
endroit toutes brûlantes ; cela nuit à l’objectivité générale. Que
l’ouvrage soit « libre de tout tabou » est certes une grande qualité,
mais pas au prix de la vérité historique, et il n’est pas vrai qu’il n’y
ait ici « aucune concession sur la qualité scientifique de l’ouvrage ».
Nul ne demandait à un Dictionnaire de Gaulle d’être un panégyrique du
Général ; un dictionnaire est tout autre chose qu’une oeuvre
complaisante. Après tout le Général était un homme et à ce titre n’était
pas exempt de contradictions ni même de faiblesses ou d’erreurs. Mais un
dictionnaire suppose une neutralité et une grande cohérence, celles dont
disposent par exemple le remarquable Dictionnaire Napoléon dirigé par
Jean Tulard. C’est là ce qui manque à cet ouvrage malheureusement très
inégal et qui, par certains côtés, s’apparente davantage à un
Dictionnaire anti-De Gaulle.
n
Dictionnaire de
Gaulle
Sous la direction de
Claire Andrieu, Philippe Braud, Guillaume Piketty.
Robert Laffont, coll.
Bouquins, 1265 pages, 2006.
Article
paru dans La Revue de la France Libre.
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