|
Jean
Paulhan
et l'homme de la réconciliation
De
Gaulle, comme synthèse politique
par
Raphaël Dargent
Résistant de la
première heure mais défenseur de Céline, de Jouhandeau, de Rebatet à la
Libération, l’Académicien, ancien directeur de la Nouvelle Revue
Française, est un homme complexe, un être divisé, patriote mais avant
tout fasciné par le talent littéraire. Il verra en de Gaulle l’homme
capable de réconcilier les Français et d’apporter une réponse à ses
propres contradictions politiques.
Jean Paulhan est l’homme
des paradoxes. Eugène Ionesco, qui lui succéda à la place 13 à
l’Académie française, affirmait que c’était « dans la nature de Jean
Paulhan d’être paradoxal ». En effet, Paulhan apparaît comme un être
mystérieux, parfois farfelu, plein de contradictions, capable d’ailleurs
de faire preuve de beaucoup de détachement par rapport à ses propres
idées, grande qualité s’il en est. Par exemple, tout en étant
sympathisant du Front Populaire, il pouvait faire l’éloge de la
monarchie. Politiquement, il est défini parfois comme un «anarchiste
patriote», espèce rare il est vrai mais pas exceptionnelle. De Gaulle,
me semble-t-il, était un personnage historique et politique qui ne
pouvait que lui convenir : il fut celui qui réduisit les contradictions,
réconcilia les contraires et permit la synthèse que rechercha toujours
l’écrivain.
Tout
homme qui écrit…
« Paulhan
représentait la Résistance, il était la Résistance », dit de lui
Malraux. Que dire d’autre en effet d’un homme qui, directeur de la
Nouvelle Revue Française, fonde, en pleine l’Occupation, Les
Lettres françaises, collabore au journal Résistance,
participe au Réseau du Musée de l’Homme, et fonde avec Vercors Les
Editions de Minuit ?
A lire ses lettres de
cette période, on découvre un homme assez vite sûr de son fait et des
choix à faire : il faut résister et c’est de Gaulle qui a raison. Sa
position vient de loin : il a été antimunichois. Si le 13 août 40, il
écrit à son ami Henri Pourrat : « J’aime bien de Gaulle, et ses
discours. Mais l’œuvre de Pétain, dans ses grandes lignes, peut être
utile »,
position somme toute compréhensible à ce moment-là ( nous sommes avant
l’Armistice), bientôt il se révèle sans illusion ni concession vis-à-vis
du pétainisme, comme dans cet épigramme publié dans le Figaro
littéraire : « Pétain se montre tout surpris, En donnant la paix à
la France, De voir que les meilleurs esprits, Lui marquent peu de
déférence, […] Rends l’honneur que tu leur as pris, Tu verras éclater la
joie. »
C’est la question de l’honneur que Paulhan place au centre ; c’est donc
tout naturellement qu’il se range du côté de De Gaulle.
Mais Paulhan est un homme
de lettres et pas un politique. Il reconnaîtra d’ailleurs ne rien
entendre à la politique, ce qui était sans doute exagéré. Mais enfin, il
a des affinités littéraires qui l’emportent sur ses convictions
politiques. Malraux confiera à Frédéric J. Grover que « Paulhan n’a
jamais attaché d’importance à l’idéologie des gens…mais il attachait une
grande importance à leur talent. »
C’est ainsi : Jean Paulhan est, par ses activités éditoriales, à la
confluence de nombres d’écrivains et d’hommes, dont certains, dans cette
période de crise nationale majeure, dans cette période révolutionnaire
aussi, n’ont pas fait les bons choix. Paulhan fréquente alors Ernst
Jünger, se lie d’amitié avec Gerhard Heller, responsable de la censure
en France (d’ailleurs francophile et qui autorisera certaines œuvres
résistantes), rédige la nécrologie de Karl-Heinz Bremer, ancien
directeur-adjoint du Deutsches Institut de Paris. Il reste proche de
Drieu La Rochelle qui, par deux fois, réussira à le sauver en faisant
jouer ses relations allemandes ; Paulhan aidera en retour Drieu à
relancer la NRF sous l’Occupation. Il ne s’agit évidemment pas ici de
juger une telle attitude, surtout pas soixante après, et il s’agit
d’autant moins de juger que de tels rapprochements n’étaient pas rares
et pouvaient parfois être utiles, sauver des vies. On sait d’ailleurs
les liens qui unissaient Malraux à Drieu. Bref, si la nécessité de
résister ne fait pas de doute pour Paulhan, il veut continuer à
promouvoir les talents, continuer à publier, à soutenir les écrivains
qui le méritent, au-delà même de leurs affinités politiques. Malraux est
catégorique sur ce point : « Pour Drieu, Paulhan n’était pas un
résistant, pour Paulhan, Drieu n’était pas un collaborateur. »
Il n’est pas inutile de
revenir sur la première citation que nous avons relevé de Paulhan :
« J’aime bien de Gaulle,…mais l’oeuvre de Pétain peut être utile. »
Outre le fait qu’il s’agit de l’expression d’une position complexe,
paradoxale, mais plutôt commune à cette époque, cette phrase témoigne de
toute l’attitude de Paulhan pendant la guerre : les sentiments, les
convictions, l’attachement vont à de Gaulle, vont à la Résistance, mais
les contacts avec certains esprits de la Collaboration peuvent servir la
Résistance, et surtout la littérature. De Gaulle lui-même n’a-t-il pas
dit : « Tout homme qui écrit, et qui écrit bien, sert la France » ?
Le
talent et la responsabilité
On retrouve cette
attitude duale après la guerre, lors de l’Epuration. Jean Paulhan
s’engage très franchement dans la défense des écrivains collaborateurs
au sein du C.N.E (Conseil National des Ecrivains qu’il a créé avec
Decour). Il écrit d’abord De la paille et du grain en 1948, puis
envoie sept lettres aux membres du C.N.E ; le débat avec Mauriac
fait alors rage. Début octobre 44, Paulhan écrit à Mauriac : « il me
semble que nous avons (moralement) démissionné à l’instant […] où le CNE
a décidé de signaler au Ministre de la Justice les noms des écrivains
noirs. » Mauriac lui-même intervient en faveur de Béraud et Brasillach.
Le 20 octobre 1951, Paulhan demande à Mauriac de signer une pétition
pour Rebatet ; celui-ci refuse avec force et indignation. Le 20 mars 52,
Mauriac accuse Paulhan d’apporter « un secours inespéré à Aspects de
la France, à Rivarol, aux irréductibles enfants de la haine
maurrassienne. » Mauriac, s’il démissionne comme Paulhan et Camus du
C.N.E, choqué qu’il est par la politisation de l’Epuration, refuse de
suivre Paulhan jusqu’au bout, tant celui-ci se compromet et affirme des
contre-vérités lorsqu’il défend Céline, Jouhandeau, Maurras. Agacé par
les paradoxes de Paulhan, il aimerait bien « tirer un peu la natte de ce
chinois». Paulhan répond simplement : « Je n’ai pas demandé que
Jouhandeau – ni Céline ni Maurras – fût absous. Ce n’est pas mon
affaire. Tout ce que j’ai dit est ceci : "je cherche à publier de beaux
textes. Ce qu’ont fait leurs auteurs ne me concerne pas." » Encore une
fois, Paulhan ne s’intéresse qu’au talent et non pas aux positions
politiques. Chacun sait bien sûr que la valeur littéraire d’un écrivain
n’a rien à voir avec sa valeur morale et que même on a vu souvent de
grandes plumes qui furent de bien petites gens.
De ce point de vue,
on peut dire que de Gaulle n’a pas tout à fait la même position que
Paulhan, même si de Gaulle affirma: « D’un écrivain, rien à attendre,
sauf le talent. » De Gaulle graciera tous les écrivains collaborateur, à
l’exception de Brasillach, parce que celui-ci avait ajouté la délation à
la Collaboration. De Gaulle explique sa position dans ses
Mémoires de Guerre :
« Les écrivains, en particulier, du fait de leur vocation de connaître
et d’exprimer l’homme, s’étaient trouvés au premier chef sollicités par
cette guerre où se heurtaient doctrines et passions. Il faut dire que la
plupart et, souvent, les plus grands d’entre eux avaient prix le parti
de la France, parfois d’une manière magnifique. Mais d’autres s’étaient,
hélas ! rangés dans le camp opposé avec toute la puissance de leurs
idées et de leur style. Contre ceux-ci déferlait, à présent, une vague
d’indignation. D’autant plus qu’on voyait trop bien vers quels crimes et
vers quels châtiments leurs éloquentes excitations avaient poussé de
pauvres crédules. Les cours de justice condamnèrent à mort plusieurs
écrivains notoires. S’ils n’avaient pas servi directement et
passionnément l’ennemi, je commuais leur peine, par principe. Dans un
cas contraire, – le seul, – je ne me sentis pas le droit de gracier.
Car, dans les lettres, comme en tout, le talent est un titre de
responsabilité. » Le talent, dit de Gaulle, est un titre de
responsabilité, ce qui le distingue donc de Paulhan qui place le talent
au-dessus de tout.
Il est à noter pourtant
que la Lettre aux Directeurs de la Résistance en 1952, lettre
dans laquelle Paulhan met en cause les procès politiques dominés par les
communistes, est envoyée à de Gaulle avec cette dédicace : « au général
de Gaulle, une petite lettre qui lui doit beaucoup », ce qui témoigne là
encore des sentiments d’admiration qu’éprouvait Paulhan à l’égard du
Général. Entre parenthèses, cette Lettre aux Directeurs de la
Résistance comporte de très belles lignes qu’il faudrait méditer,
notamment celles qui laissent apparaître sa propre définition de la
patrie et celles qui accusent les communistes d’être des
« collaborateurs virtuels » jugeant les collaborateurs réels.
Révolutionnaire
et réactionnaire
La Guerre d’Algérie
placera une fois encore Paulhan devant ses contradictions, tiraillé
qu’il est en permanence entre ses convictions nationales, et même
nationalistes ( c’est lui qui utilise le mot dans la magnifique
introduction de La Patrie se fait tous les jours),
et son admiration pour le résistant Charles de Gaulle. S’il fera partie
de ceux qui appelleront au retour au pouvoir du général de Gaulle, en
signant en avril 58 l’appel « Aux Républicains et aux Résistants » et
en mai 58 « L’Appel aux sages », il n’acceptera pas la stratégie de De
Gaulle en Algérie et ne verra que « des aveux de faiblesse » dans les
concessions faites à l’Afrique du Nord (Lettre à Mauriac du 7 mai 56).
La politique marocaine et algérienne est vue par lui comme « une sorte
d’hitlérisme » devant lequel de Gaulle capitule. En fait, Paulhan
soutient une politique très « Algérie française » et ne semble même pas
très loin à ce moment-là des positions de l’OAS. Il évoluera peu à peu,
et on peut constater là encore que c’est la fidélité à l’homme, au
talent de l’homme de Gaulle, qui l’emportera sur les convictions du
moment. Le 31 octobre 1958, il écrit à Mauriac : « Quel grand bonhomme
que de de Gaulle. Voici venu le jour où vos campagnes vont se
transformer en bienfaits pour nous tous, Musulmans et Chrétiens. »
Par la suite, il votera
OUI au référendum sur l’autodétermination de 1961, et approuvera encore
la réforme de 62 en faveur de l’élection du Président au suffrage
universel. « J’ai voté Oui et UNR, déclare-t-il […]. Il me semble que de
Gaulle a en tête une révolution sociale, qui se ferait sans massacres,
sous la direction de Malraux. Pourquoi pas ? Enfin, il me semble qu’il
est capable de faire quelque chose, et les autres (les gens de gauche)
non. »
Enfin, Jean Paulhan, alors
qu’il est reçu à l’Académie française en 1964, prononce un Discours de
réception qui sonne aussi par endroits comme un vibrant hommage à de
Gaulle, discours qu’il envoie au Général avec cette dédicace : « pour
le général de Gaulle avec ferveur ». Voici ce qu’il déclare notamment
dans son discours : « …ce premier venu nous a été donné, et il s’est
trouvé, pour notre bonheur immérité, qu’il avait du génie. Il a su
accomplir tout ce que rêvaient de noble et de viable ces vieux partis
que l’on appelait jadis la Droite et la Gauche : épris comme tous les
révolutionnaires de ce que pourrait être l’homme, mais, comme tous les
réactionnaires, de ce qu’il est ; non moins soucieux de l’Etat que de la
Nation, de l’Autorité que de l’Indépendance. Audacieux dans la guerre
mais bienveillant dans la paix.[…] Il est possible, enfin ! de parler de
la France comme d’une personne. Et sans doute nous sera-t-il encore une
fois donné d’être un peuple fier et libre. Pourquoi pas ? Une suite de
chocs assez rudes nous avait plaqués sur le sol d’une patrie diminuée.
Mais il semble que nous y retrouvions de la dignité et déjà, comme
Antée, des forces. Qu’un mythe nous sauve donc des opinions et des
partis ! » Le passage mérite que l’on s’y attarde. De Gaulle y apparaît
comme un être lui aussi dual, par exemple à la fois audacieux et
bienveillant. Toute la définition que fait Paulhan du Général obéit
d’ailleurs à un mouvement de balancement, respecte une structure
binaire. De Gaulle est à la fois un « premier venu » mais aussi un
« génie ». Pourquoi, parce que justement, il est l’homme de la
réconciliation, au-delà des « vieux partis » de Droite et de Gauche,
parce qu’il nous sauve, et c’est là essentiel, « des opinions et des
partis ». Paulhan est tout entier résumé dans ce passage : il a une
sainte horreur de la politique et des convictions partisanes.
Profondément sceptique, éminemment complexe et paradoxal, et par
surcroît ayant fait l’expérience de ses propres hésitations, voire de
ses erreurs, il se méfie plus que tout des vérités bien tranchées, des
opinions toutes faites. Pour lui, la vérité n’est ni blanche, ni noire,
elle est grise ; elle est, pour reprendre la formule de Ionesco parlant
de Paulhan, « la somme des vérités contraires ». D’ailleurs, où se situe
politiquement de Gaulle d’après Paulhan? Il est à la fois
« révolutionnaire » et « réactionnaire » et c’est là tout son intérêt
pour lui, puisque c’est, on l’a vu je crois, la dualité de Paulhan
lui-même.
Ainsi donc le général de
Gaulle constitue un grand intérêt pour Jean Paulhan : il est celui qui
peut permettre la grande réconciliation, celui qui peut pardonner aux
écrivains collaborateurs, qui peut panser les plaies de l’indépendance
algérienne, qui peut rassembler au-delà des partis. De Gaulle est aussi
celui qui peut réconcilier les deux parties – les deux partis ? – de
Jean Paulhan lui-même, celui qui peut réduire les contradictions, opérer
une synthèse politique et en finir avec le paradoxe. Cette question de
la réponse à apporter à la division interne est centrale, me
semble-t-il, chez le patriote anarchiste Paulhan, tant pour l’individu
lui-même que pour la nation dans son ensemble. C’est ainsi qu’il
écrivait en juin 40 dans L’espoir et le silence : « En vérité,
le problème a des termes si clairs qu’il serait fou de ne point espérer
une réconciliation française, si chacun de nous, dès aujourd’hui, le
pose et s’essaie à le résoudre, dans son secret. Dans son silence. »
n
Article paru dans le numéro 144 de la
revue "Espoir" publiée par la Fondation Charles de Gaulle
|