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Le
gaullisme, comme une définition de la politique
par Raphaël Dargent
Si
l'on admet que la politique est l'art de gouverner, l'art même de bien
gouverner, il est nécessaire de dire ce sur quoi s'appuie cet art, non
pas tant sur quelles techniques que sur quel principe directeur. L'homme
politique doit-il se référer à un idéal, mobiliser en quelque sorte une
certaine part de rêve, une part d'imaginaire, ou bien doit-il plutôt
prendre en compte la société telle qu'elle est, c'est-à-dire adopter sur
tous les sujets le principe de réalité ? Chacun sait bien que toute
bonne politique doit s'appuyer sur ces deux principes à la fois- l'idéel
et le réel -, sauf à vouloir être excessive et pêcher par idéologie ou
par fatalisme. Mais il ne suffit pas d'éviter ces deux extrêmes, encore
faut-il savoir où l'on place le curseur, quelle proportion d'idéalisme
et quelle part de réalisme l'on choisit. C'est là toute la question. Et
c’est la leçon du gaullisme.
Tout commence par la
mystique
En ce
début de siècle, beaucoup de commentateurs politiques se félicitent de
la mort des idéologies, ce qui soit dit en passant est bien illusoire
puisque ce sont d'anciennes idéologies qui réapparaissent et de
nouvelles qui émergent et se développent : idéologie impérialiste,
européiste ou nationaliste, idéologie droits-de-l'hommiste ou raciste,
idéologie gauchiste ou ultra-libérale, idéologie laïque ou religieuse.
Les Français, eux, au contraire, déçus de leur personnel politique,
semblent exprimer la nostalgie de grands idéaux, voire d'idéologies,
simples et même simplistes, excessives mais rassurantes, destructrices
mais structurantes, trans-nationales mais situantes. Il est même
possible qu'ils attendent un homme providentiel. " Voilà, je pense
social donc je suis de gauche ." " Et moi qui pense national, je suis de
droite. " " Dans cette société sans repères, je sais encore ce que je
pense et donc qui je suis. " Heureuses certitudes, empreintes de
manichéisme, mais certitudes envolées. Il est bien loin le temps où
Maurice Duverger définissait ainsi, d'ailleurs avec parti-pris, le
combat politique : " Réduit à sa plus grande simplicité, le combat
politique oppose ceux qui sont peu satisfaits de l'ordre social
existant, qui veulent le conserver, et ceux à qui cet ordre ne convient
pas, qui veulent le changer. Les premiers constituent "la droite" ; les
seconds, "la gauche", au sens le plus général de ces termes,
volontairement dépouillé de tout contexte historique précis. "
Aujourd'hui, les frontières sont plus floues, la gauche gestionnaire
n'est plus vraiment la gauche, la droite technocrate n'est plus vraiment
la droite, c'est du moins ce que considère une opinion publique qui ne
sait plus à quel camp donner ses voix, et les donne tour à tour à l'un
puis à l'autre, en attendant peut-être de les donner un jour aux
extrêmes. Les Français ne sont pas dupes et savent bien qu'en réalité on
a rangé le marteau et la faucille, la rose au poing, et même la croix de
Lorraine, et que si, ici ou là, on les exhibe encore, ce n'est que pour
maintenir l'illusion que réclame un électorat désabusé. C'est un fait
dont les démocrates doivent tenir compte : trop de gestion tue la
gestion et ramène à l'idéal, le curseur étant allé trop loin d'un côté.
Pauvres hommes politiques qui devant s'adapter à une réalité complexe
font dans le langage technocratique alors que les citoyens, orphelins
d'idéaux, réclament du lyrisme c'est-à-dire, tout simplement , " un
supplément d'âme ". Non, ceux qui croyaient faire l'opinion se sont
trompés : une démocratie adulte, une démocratie majeure, une démocratie
apaisée, ce n'est pas une démocratie qui peut se passer d'idéal.
L'homme, " animal politique " par essence, comme dit Aristote,
a besoin de s'élever au-dessus de sa condition, a besoin par conséquent
de valeurs indépassables, de principes intangibles et même d'utopies par
définition inaccessibles. C'est pourquoi, l'une des conditions majeures
de la survie de la démocratie en France et, au-delà, en Europe, est de
faire vivre cette part de rêve que mobilisent les idées politiques, que
la gauche et la droite, en évitant le dogmatisme des idéologies, fassent
valoir à nouveau des valeurs et des principes, qu'elles retrouvent, dans
le monde d'aujourd'hui, les lignes politiques d'un clivage nécessaire au
débat et au positionnement démocratique de l'électorat.
La
formule de Charles Péguy est connue mais encore faut-il bien
l'interpréter : " Tout commence en mystique et finit en politique. Tout
commence par la mystique, par une mystique, par sa (propre) mystique et
tout finit par de la politique. La question, importante, n'est pas que
telle politique l'emporte sur telle ou telle autre et de savoir qui
l'emportera de toutes les politiques. L'intérêt, la question,
l'essentiel est que dans chaque ordre, dans chaque système la mystique
ne soit point dévorée par la politique à laquelle elle a donné
naissance. "
Nulle part Péguy ne dit qu'il ne faut pas faire de politique - en
défendant Dreyfus, il en a fait -, il souhaite simplement que dans la
pesée entre ces deux leviers de la politique - l'idéal et la réalité -,
l'idéal ne soit pas réduit à la portion congrue, quantité négligeable
passée par pertes et profits. Ne pas pousser le curseur trop loin. C'est
peut-être cela, la disparition du débat d'idées au profit de la seule
prise en compte de la réalité telle qu'elle s'impose à nous - qu'elle
s'appelle mondialisation, Union européenne ou ultra-libéralisme
économique -, cause du non-respect des promesses électorales et d'un
certain fatalisme, que l'opinion française ne supporte plus lorsqu'elle
s'abstient de voter ou lorsqu'elle vote pour les extrêmes. La politique
ne s'oppose pas à la mystique, l'action ne s'oppose pas à la pensée, le
combat politique ne s'oppose pas à l'idéal qui le motive. La politique
n'est pas une dégradation de la mystique, elle doit être, autant que
possible, sa réalisation.
L'idéologue et le
technocrate, ennemis du politique
Finalement, il y a deux écueils à éviter pour l'homme politique. Le
premier consiste à ne tenir aucun compte de la réalité, à vivre dans le
seul monde des idées et à forcer si besoin est cette même réalité pour
qu'elle corresponde à ses plans, à ses vues, à ses chimères - c'est
alors que l'on parle presque toujours de bâtir un " homme nouveau " ;
l'idéologue n'est pas loin. Le deuxième écueil consiste à ne
s'intéresser qu'à la réalité du moment, non seulement en acceptant le
monde tel qu'il est, mais aussi en ne voulant pas le changer, quitte à
naviguer à vue, sans perspectives, un coup à gauche, un coup à droite,
en promettant tour à tour aux uns et aux autres pour satisfaire une
opinion qu'il faut canaliser - on prétend alors se soucier de la " vie
quotidienne ", s'adresser à la " société civile " ; le technocrate n'est
pas loin. C'est entre deux extrémités que s'épanouit la démocratie, en
évitant la perversion de l'idée en idéologie (l'idéal érigé en système)
et du réalisme en fatalisme (la réalité du moment comme seul critérium).
Deux figures m'apparaissent ici comme modèles, ou plutôt comme
contre-modèles, de l'idéologue et du fataliste : Jean-Paul Sartre et
Philippe Pétain.
Jean-Paul
Sartre incarne encore la figure, tellement précieuse pour la France, de
l'intellectuel engagé. Il l'incarne après d'autres - après Hugo, après
Michelet, après Barrès, après Gide,… - mais il l'incarne sans doute plus
que d'autres. Celui qui fut jusqu'au bout un " compagnon de route " du
communisme et distribuait encore, dans les années 70, La Cause du peuple
à Billancourt avait pourtant une bien étrange conception de la
littérature : " A chaque époque, disait-il, je l'ai montré, c'est la
littérature tout entière qui est l'idéologie. (…) Il n'est plus temps de
décrire ni de narrer ; nous ne pouvons pas non plus nous borner à
expliquer, (…) nous avons à révéler au lecteur, en chaque cas concret,
sa puissance de faire et de défaire, bref, d'agir. "
Sartre expose ici
une conception utilitariste, engagée, éminemment politique de la
littérature. Il exige de l'intellectuel qu'il quitte sa tour d'ivoire,
descende dans l'arène et se salisse les mains. De ce point de vue, il se
situe aux antipodes d'un Julien Benda lorsque ce dernier dénonce " la
trahison " du clerc " en tant qu'il se fait doctrinaire politique,
promoteur volontaire d'une action politique ".
Pour Benda, " le clerc a le devoir de se proclamer non pratique. "
Si Benda sépare strictement la pensée de l'action, Sartre, au contraire,
ne les sépare pas et s'affiche d'abord en idéologue, soucieux de
transformer suffisamment la réalité pour qu'elle ressemble comme s'y
méprendre à son idéal. Réaliser son rêve, fût-il irréalisable, tel est
bien le projet de l'idéologue. Tous les slogans de mai 1968 s'inscrivent
dans cette démarche. " Osons l'impossible ". L'exemple de Sartre prouve,
si besoin éta, que la réalité souhaitable de l'idéologue est souvent
loin de la réalité possible du politique; si l'idéologue manipule des
idées, des concepts désincarnés, le politique agit sur des individus,
sur tout un peuple, ce qui est autrement plus difficile. On peut
toujours deviser savamment, au gré des livres et des colloques, sur la
marche du monde, c'est autre chose d'y agir. On peut toujours manier des
idées in abstracto ; c'est autre chose de les mettre en application in
vivo. Car rien n'est plus changeant que la réalité, rien n'est plus
fuyant. La réflexion idéologique demande une certaine fixité, la fermeté
des principes, des bases solides ; la politique, elle, est un art tout
d'adaptation, elle requiert une grande souplesse, de réelles qualités
pragmatiques. L'action réclame le mouvement quand la réflexion exige une
mise en ordre, une mise en ordre des idées pour une mise en ordre du
monde. La position de l'intellectuel est, de ce point de vue, bien plus
rassurante, bien plus confortable, bien plus enviable, que celle du
politique. L'univers de l'idéologue est fait de certitudes, celui du
politique est peuplé de doutes, de remises en question, d'amendements. "
L'idéal s'altère dans le domaine des faits " écrivait Charles Renouvier.
Contrairement aux tendances facilement dogmatiques de l'intellectuel, à
son raidissement idéologique, l'homme politique doit faire preuve de
mesure et accepter, parfois malgré lui, des limitations et des
rétrécissements d'idéal. Il doit composer avec le réel. Dire qu'il n'en
souffre pas serait exagéré. Mais celui qui préfère le monde des idées au
monde tel qu'il est n'a rien à faire en politique.
Contrairement à l'idéologue, le technocrate, lui, ne méprise pas la
réalité, il l'idolâtre ; il l'idolâtre tellement qu'il ne la voit pas
telle qu'elle est. Il en a une vision déformée et figée. Le technocrate
est bien souvent un fataliste.
En
1940, Philippe Pétain, arguant de la défaite de nos armes, signe
l'armistice et ajoute ainsi la honte à la peine. Il se soumet, résigné.
Le problème de Pétain est qu'il s'en tient à la seule réalité du moment,
ou plutôt à ce qu'il croit être la seule réalité du moment, celle de la
France de juin 1940, c'est-à-dire celle d'une France défaite et envahie.
On a tort de dire que, face à lui, de Gaulle refuse alors la réalité ;
il ne la refuse pas, il l'a voit au contraire telle qu'elle est et telle
que Pétain ne la voit pas, ne veut pas la voir, ne peut pas la voir ; de
Gaulle l'a voit évolutive et mondiale quand Pétain l'a voit figée et
limitée au seul territoire métropolitain. La force et le génie de De
Gaulle n'est pas de nier la réalité, de toute façon incontournable, mais
de s'en extraire en s'accrochant à une étoile, à une idée, une certaine
idée qu'il se fait de son pays. Pour lui, et contrairement à Pétain, la
France n'est pas seulement une réalité géographique, charnelle,
physique, elle ne se limite pas à sa terre (et ce, d'autant plus que
seul son territoire métropolitain est envahi et qu'elle peut donc
s'appuyer sur ses colonies), la France est aussi une donnée historique,
spirituelle, méta-physique, une idée, un songe, " la madone aux fresques
des murs ". Cette idée, qui est aussi une réalité, Pétain ne l'entrevoit
même pas, elle lui est étrangère. C'est parce qu'il ne perçoit pas cette
idée qu'il se trompe sur la réalité. De Gaulle s'adresse à la " France
éternelle " quand Pétain a une vision terre à terre.
Ce fatalisme de Pétain, cette prédisposition à s'en tenir à la seule
réalité, quitte à s'en faire une idée fausse, limitée, menace toujours
l'homme politique lorsqu'il se veut uniquement pragmatique. On pourrait
dire qu'en 1940, c'est Pétain qui est pragmatique et de Gaulle
idéaliste, même si ce n'est pas tout à fait exact. C'est Pétain qui
confia la France au très technocratique et pragmatique Laval (" Je
souhaite la victoire de l'Allemagne parce que sans elle le communisme
gagnerait partout ". Piètre pragmatisme là-aussi.). Celui qui n'a pour
seul programme que la gestion des affaires courantes, une politique à la
petite semaine, sans idéal, c'est-à-dire sans principe directeur, n'est
pas digne de la politique.
Ces
deux ennemis de l'homme politique véritable, l'idéologue et le
technocrate, sont en réalité atteints du même mal : le conservatisme.
Qu'il s'agisse d'inscrire le monde dans un ordre prédéfini, idéologique
ou qu'il s'agisse de le gérer selon une logique comptable, suivant une
technique, il s'agit toujours de défendre une conception figée et
conservatrice du monde. " Le meilleur des mondes " qu'espère l'idéologue
est un monde fini, le dernier stade de l'humanité, un état stable, celui
d'un perpétuel bonheur. Et quand le technocrate gère le monde tel qu'il
est, il ne joue que sur les variables d'ajustement, il accepte l'ordre
existant et veille, sans heurts, à le perpétuer. Or, faire de la
politique c'est justement défendre un idéal en l'adaptant à la réalité
du monde. C'est pourquoi, continuer aujourd'hui à faire de l'idéologie,
comme le font certaines formations extrémistes, c'est flatter l'opinion
et l'instrumentaliser. C'est pourquoi aussi, mener une politique de
gestionnaires, à courte vue, le regard uniquement porté sur les courbes
d'opinion et les mouvements de rue, politique que pratiquent certains
partis de gouvernement, c'est mépriser l'opinion et la désespérer.
L'idéologie est une maladie infantile de la politique et la technocratie
une forme de sa dégénérescence. Faire de la politique consiste en tout
autre chose : il s'agit d'inscrire ses idées dans le réel. " La
politique, disait Charles de Gaulle, quand elle est un art et un
service, non point une exploitation, c'est une action pour un idéal à
travers des réalités… ".
Le gaullisme ou l'exacte
politique
C'est
ainsi que ce qu'on appelle le gaullisme - et qui mériterait bien qu'on y
consacre un peu de temps - est peut-être l'exacte politique, l'exacte
définition de ce que doit être la politique.
Il y a trente ans, la gauche socialo-communiste, François Mitterrand en
tête, se plaisait à décrire le général de Gaulle comme un idéologue
droitier, voire extrême-droitier, nationaliste d'influence maurassienne,
ce qui était absurde mais correspondait aux plans idéologiques de la
dite " gauche ". A l'inverse, ceux qui se veulent aujourd'hui les
héritiers du Général, s'ils vantent à juste titre son sens des réalités,
ont un peu trop tendance à réduire sa politique au seul pragmatisme,
sans doute dans le but de justifier au passage, et notamment auprès de
leur électorat, leur propre attitude de gestionnaires.
Bien
sûr, défendre un gaullisme figé, inscrit à jamais dans le marbre, coulé
dans le bronze, serait un contre-sens, une négation de ce qu'est en
réalité le gaullisme. Ce serait faire du gaullisme une doctrine et une
attitude datées, pire dépassées, et le plus mauvais service à lui
rendre. Être gaulliste aujourd'hui ne peut donc pas signifier la même
chose qu'être gaulliste du temps du Général ; depuis 1969, le monde a
changé, il change encore ; le gaullisme lui-même doit s'adapter aux
nouvelles donnes. Et tout le parcours - la trajectoire - de Charles de
Gaulle est jalonnée de références au réel, à la nécessaire prise en
compte de la réalité - c'est un homme de son temps quoiqu'on en dise, et
par surcroît c'est un militaire. Il peut regretter, en son for
intérieur, le poids des " froides et dures réalités "
mais il en tient compte, il fait avec. " Il n'y a pas de politique qui
vaille en dehors des réalités ".
C'est pourquoi il ne fait pas d'idéologie, c'est pourquoi il combat
l'idéologie en politique ; c'est pourquoi il appellera des ministres
communistes au gouvernement en 1945, c'est pourquoi il scellera la
réconciliation franco-allemande avec Adenauer, c'est pourquoi il optera
finalement pour l'indépendance de l'Algérie. On pourrait multiplier ici
les exemples. A chaque fois, en chaque occasion, il fera preuve de sens
pratique, servant au mieux l'idée qu'il se fait de la France, selon les
réalités du moment. Admettons qu'il ait peut-être, à part lui, le regret
du temps " de la marine à voile " ou " des lampes à huile " : il a en
politique le regard tourné vers le présent et vers l'avenir, il est
l'homme de l'adaptation et de la modernité. D'une manière générale, la
nostalgie est invalidante en politique, quand elle n'est pas dangereuse.
C'est bien pourquoi d'ailleurs le gaullisme n'a rien à voir avec ce que
certains nomment aujourd'hui le souverainisme. " Si doux que soient les
rêves, les réalités sont là et, suivant qu'on en tient compte ou non, la
politique peut être un art assez fécond ou bien une vaine utopie… ".
L'influence de Bergson et de son " pragmatisme radical " est ici
cruciale. Bergson qui, contrairement à Benda, faisait le constat de
l'impuissance de la seule abstraction et défendait une " philosophie de
l'action ".
Mais,
ceci étant dit, si le gaullisme est la prise en compte de la réalité,
c'est aussi, et peut-être d'abord, une pensée. Amputer le gaullisme de
sa doctrine - l'indépendance nationale, la restauration et la réforme de
l'Etat, une certaine idée de l'homme - c'est une autre façon de ne pas
lui être fidèle, en perdant de vue son essence même. Car Charles de
Gaulle croyait à la force des idées. Chacun connaît la phrase célèbre du
Général prononcée à Alger en 1943: "Au fond des victoires d'Alexandre,
on trouve toujours Aristote ". En réalité, voilà tout un programme. Rien
de politique ne peut se construire sans ce travail premier sur les
idées. La politique a d'abord besoin d'idéal, le pragmatisme ne vient
qu'en second. La philosophie politique de Charles de Gaulle peut donc
tout entière être résumée par cette réflexion du philosophe Alain : "
Certainement il y a une sotte manière d'être socialiste ou monarchiste
ou n'importe quoi ; il suffit que l'on croie plutôt ce que disent les
autres que ce que l'on aperçoit par ses propres moyens, il suffit que la
colère pousse les jugements, ou que la peur les retienne. Et le pire de
tout, c'est de se priver d'examiner par peur de changer. Jurez d'abord ;
il n'y a point d'esprit ferme sans serment. Jurez d'abord, et puis
examinez. ".
L'idéal doit évidemment être actualisé, adapté aux réalités du temps
mais il n'en reste pas moins essentiel et premier dans la détermination
de la politique.
Ainsi
le gaullisme n'est-il pas seulement la seule politique française, c'est
encore la plus exacte définition de la politique, ce que Michel Cazenave
interprète comme " un réalisme spirituel qui dénie l'ordre du monde et
non un réalisme englué dans ce même monde ".
Jean Lacouture, lui, dans la grande biographie qu'il consacra au
Général, qualifia le gaullisme de " réalisme de l'imaginaire ". La
formule est intéressante. Des deux termes " réalisme " et " imaginaire
", c'est le second qu'il faudrait veiller aujourd'hui à réhabiliter
quelque peu. Ainsi cette définition du gaullisme pourrait-elle
s'appliquer à la politique en général. n
Article
paru dans le numéro 4 de la
revue Libres, revue de la pensée française.
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