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Allié
mais pas vassal
Le 7 mars 1966, de Gaulle
sort de l'OTAN
par
Raphaël Dargent
Aboutissement d’un long
processus, la décision que prend le Général couronne une politique de
défense indépendante. Au-delà du pragmatisme, elle se fonde sur un
principe essentiel à ses yeux : celui de la souveraineté nationale.
Une politique qui fait
figure aujourd’hui de glorieuse parenthèse.
Le 7 mars 1966, le général
de Gaulle écrit à son homologue américain, Lyndon Johnson, une courte
lettre qui aura l’effet d’une bombe. Il y annonce le retrait de la
France de l’OTAN. Voici ce qu’écrit le Président français :
« La France considère que
les changements accomplis ou en voie de l’être, depuis 1949, (…) ainsi
que l’évolution de sa propre situation et de ses propres forces, ne
justifient plus (…) les dispositions d’ordre militaire prises après la
conclusion de l’alliance. (…) La France se propose de recouvrer sur son
territoire l’entier exercice de sa souveraineté, actuellement entamé par
la présence permanente d’éléments militaires alliés ou par l’utilisation
habituelle qui est faite de son ciel, de cesser sa participation aux
commandements « intégrés » et de ne plus mettre de forces à la
disposition de l’OTAN. (…) La France croit devoir (…) modifier la forme
de notre alliance sans en altérer le fond. »
Cette lettre concernant
l’Alliance atlantique, dans sa brutalité, est le fruit d’une évolution
engagée de longue date par le Général, en réalité dès son retour au
pouvoir. A y regarder de près, elle constitue un formidable condensé de
sa politique étrangère, une politique certes pleine de pragmatisme mais
fondée sur la doctrine de l’indépendance. Une politique à laquelle la
France a peu à peu tourné le dos.
Trouver un moyen de
sortir
Le 14 avril 1966, René
Pleven s’en prend avec force à la décision du Général lors d’un débat à
l’Assemblée nationale. Il dénonce notamment « la hâte si insolite, les
délais si brefs » d’une telle décision. Il accuse le gouvernement :
« Vous nous avez trompés sur vos intentions, vous ne les avez pas dites
à la nation. »
Dans cette affaire, M.
Pleven feint la surprise et joue la comédie. Car enfin, comment
pourrait-il ignorer, lui l’ancien Ministre de la Défense, si attentif à
la question, le caractère au contraire continu et progressif de la
politique du Général vis-à-vis de l’organisation atlantique ? Car enfin,
comment peut-il s’étonner d’une telle décision, maintes fois évoquée par
le Général et qui fit de surcroît l’objet de nombreuses dispositions
préparatoires dans les années précédentes ? Cette décision constitue
tout sauf une surprise ; elle couronne l’aboutissement d’une politique.
En effet, dès le 17
septembre 1958, trois ans à peine après son retour au pouvoir, le
général de Gaulle fait parvenir au général Eisenhower et à Harold
Macmillan un mémorandum dans lequel il constate que « l’organisation
actuelle de l’alliance occidentale ne répond plus aux conditions
nécessaires de la sécurité », il réclame une direction désormais
tripartite de l’Alliance (Etats-Unis, Grande-Bretagne et France) et « y
subordonne tout développement de sa participation actuelle à l’OTAN ».
Devant le refus poli des anglo-saxons, il adapte aussitôt son attitude.
Le 11 mars 1959, il décide de soustraire au commandement de l’OTAN nos
forces navales de Méditerranée. En juin, il fait savoir son refus de
stocker sur le territoire national des armes nucléaires étrangères, ce
qui contraint les États-Unis à transférer hors de France deux cent
avions militaires. La France s’engage alors, sans la coopération de ses
alliés, dans son propre programme nucléaire, et c’est en février 1960
qu’explose la première bombe atomique française dans le désert du
Sahara. En janvier 1963, le Général rejette la proposition
américano-britannique de créer une force nucléaire multilatérale dans
l’OTAN et menace de quitter l’organisation si celle-ci se fait malgré
son avis. C’est d’ailleurs dans ce contexte qu’il met son veto à
l’entrée dans le Marché commun de la Grande-Bretagne, jugée trop
atlantiste. Enfin, le 21 juin 1963, la France retire ses forces navales
de l’Atlantique et de la Manche du commandement allié.
Qu’on en juge donc ! Ce
rappel chronologique le montre assez nettement : ce n’est pas du jour au
lendemain et sans coup férir que le Général décide de retirer notre pays
de l’OTAN. Il n’y a donc pas lieu d’être surpris. En réalité, ce retrait
est non seulement progressif mais programmé.
Au sujet du
mémorandum de 1958, c’est bien plus tard que le Général révèlera ses
véritables intentions, à demi mots: « Dès septembre 1958, je hisse les
couleurs. (…) Ainsi que je m’y attends, les deux destinataires de mon
mémorandum me répondent évasivement. Rien ne nous retient donc d’agir. »Devant
Alain Peyrefitte, il sera beaucoup plus clair : « « Ce mémorandum
n’était qu’un procédé de pression diplomatique. Je cherchais alors à
trouver un moyen de sortir de l’OTAN et de reprendre ma liberté, que la
IVe République avait aliénée. Alors, j’ai demandé la lune. J’étais sûr
qu’on ne me l’accorderait pas. (…) Mais en ne répondant pas à mon
mémorandum, ils m’ont permis de prendre des dispositions qui m’amenaient
à sortir peu à peu de l’OTAN, ce que je n’aurais pas pu faire si je
n’avais pas d’abord essuyé ce refus. En fait, c’est ce que nous avons
fait pas à pas depuis 1958. »
Dans cette dernière
citation, le Général dit « pas à pas » et c’est bien ainsi que l’on doit
comprendre sa politique. Celle-ci, souhaitée de longue date, sera mise
en œuvre étape après étape, avec résolution mais avec habileté. Aussi
sera-t-elle continue mais progressive. Il s’agira de ménager les
susceptibilités de nos alliés et ne pas brûler nos vaisseaux, il s’agira
d’avancer chaque fois un peu plus loin à mesure de notre propre
renforcement et d’attendre, pour sauter le pas, que la France soit à
nouveau redevenue maîtresse de son destin.
De Gaulle cherchait donc
dès son retour au pouvoir « un moyen d’en sortir ». Pourquoi ? Comme
toujours chez de Gaulle, il faut distinguer ce qui tient des
circonstances et ce qui tient des principes, faire la part du
pragmatisme et celle de la doctrine.
S’adapter aux données
nouvelles
De Gaulle est un
pragmatique. On ne le dit que trop. Et c’est en pragmatique qu’il
justifiera sa décision.
Dans le texte du mémorandum de septembre
1958, précédemment évoqué, le Général mettra en avant des arguments liés
aux réalités géostratégiques pour appuyer ses propositions de réforme de
l’organisation atlantique. C’est ce qu’il fera toujours, jusqu’à la
décision du 7 mars 1966. D’abord dans sa conférence de presse du 5
septembre 1960 : « Depuis dix ans, il y a eu beaucoup de changement. (…)
La France considère que ce qui avait été fait il y a dix ans sur la base
de l’intégration doit être mis à la page. (…) Le traité doit être
révisé. Du reste, vous savez que le traité de l’Alliance Atlantique Nord
a été fait en spécifiant qu’il pourrait être révisé après dix ans, et
les dix ans sont écoulés. »
Á ceux qui s’étonneront d’une telle audace, le Général ne manquera pas
de répondre pour préciser sa pensée. Ainsi s’explique-t-il devant les
Français le 21 février 1966 comme pour annoncer sa décision et préparer
l’opinion : « Rien ne peut faire qu’une loi s’impose sans amendement
quand elle n’est plus en accord avec les mœurs. Rien ne peut faire qu’un
traité reste valable intégralement quand son objet s’est modifié. Rien
ne peut faire qu’une alliance demeure telle quelle quand ont changé les
conditions dans lesquelles on l’avait conclue. Il faut alors adapter aux
données nouvelles la loi, le traité, l’alliance, sans quoi, les textes,
vidés de leur substance, ne seront plus, le cas échéant, que de vains
papiers d’archives, à moins que ne se produise une rupture brutale entre
ces formes désuètes et les vivantes réalités. (…) Si la déclaration
faite en commun (…) sous forme du Traité de l’Alliance Atlantique signé
à Washington le 4 avril 1949, reste à ses yeux toujours valable, elle
(la France) reconnaît, en même temps, que les mesures d’application qui
ont été prises par la suite ne répondent plus à ce qu’elle juge
satisfaisant, pour ce qui la concerne, dans les conditions nouvelles. »
Justement, ces conditions
nouvelles, quelles sont-elles ?
Le Général constate
d’abord que si l’OTAN a été organisée en 1949 dans le cadre de la Guerre
froide afin de contenir, et éventuellement de contrer, l’Union
soviétique, force est de constater au milieu des années 60 que la menace
sur le monde et notamment sur l’Europe est sérieusement retombée. Il
souligne d’autre part que l’équilibre nucléaire entre les deux
mastodontes que sont les États-Unis et l’URSS a fortement infléchi la
doctrine américaine, et que la nouvelle stratégie qui en découle, dite
de « riposte graduée », ne garantit plus l’Europe d’une intervention
américaine en cas d’agression atomique. Il note ensuite que l’Amérique
s’engage désormais dans des conflits lointains – c’est le cas au Vietnam
–, conflits qui par le système de l’alliance risquent d’entraîner la
France dans des guerres qu’elle ne souhaite pas. Enfin, et surtout, il
affirme que l’Europe et a fortiori la France ne sont plus dans la
situation catastrophique de l’après-guerre ; la France notamment s’est
dotée de son propre armement nucléaire et cela change considérablement
la donne : elle peut non seulement se défendre seule mais peut désormais
faire entendre sa voix au sujet de la défense de l’Europe. Georges
Pompidou, alors Premier ministre, reprendra le même argumentaire lorsque
le 13 avril 1966 il justifiera la décision gaullienne devant l’Assemblée
nationale.
Recouvrer sa pleine
souveraineté
Il ne s’agissait
évidemment pas pour de Gaulle de s’opposer par principe aux Américains.
Les États-Unis étaient nos alliés et le restaient. Le Général le
rappellera maintes fois. On sait comme il assurera de son soutien sans
faille le président Kennedy lors de la crise de Cuba.
Mais tout en
réaffirmant le principe de l’Alliance atlantique signée en 1949, le
Général s’opposera avec force à l’intégration qui présidait à
l’organisation militaire de l’Alliance. Le Traité de 49 est une chose,
l’organisation militaire qui en découle en est une autre. Il n’aura de
cesse de faire la distinction entre les deux. Ainsi déclare-t-il le 5
septembre 1960 : « « Il nous paraît que la défense d’un pays, tout en
étant combinée, bien entendu, avec celle d’autres pays, doit avoir un
caractère national. (…) La France ne peut évidemment pas laisser son
propre destin et même sa propre vie à la discrétion des autres. Voilà ce
que la France entend par la réforme de cette organisation atlantique,
tout en répétant qu’il ne s’agit absolument pas de se séparer les uns
des autres, car jamais l’Alliance Atlantique n’a correspondu à un besoin
aussi profond. »
C’est dire si dans l’esprit du Général, la France n’est utile à ses
Alliés que dans la mesure où elle a les mains libres. Sa décision de
quitter l’OTAN prise, il précisera ainsi le 21 février 1966 « qu’il
s’agit là, non point du tout d’une rupture, mais d’une nécessaire
adaptation. »
Dans l’aide-mémoire qu’il remettra le 10 mars 1966 aux quatorze
représentants des membres de l’OTAN, il écrira : « L’Alliance doit se
poursuivre aussi longtemps qu’elle apparaîtra nécessaire. Ceci étant
affirmé sans équivoque. » En réalité, si de Gaulle défend l’alliance, il
refuse la subordination, s’il reconnaît la vertu de l’association, il
conteste celle de l’intégration. Et c’est bien là ce que Georges
Pompidou affirmera le 13 avril 1966 : « Nous n’avons cessé, depuis des
années, de proclamer aussi bien notre fidélité à l’Alliance atlantique,
c’est-à-dire au traité d’avril 1949, que notre volonté de remettre en
cause l’organisation militaire intégrée qui lui avait été superposée. »
L’intégration,
voilà bien ce que refuse de Gaulle. Là-dessus, il est inflexible et
d’une remarquable constance. Dans sa conférence de presse du 9 septembre
1965 il est par exemple sans ambiguïté: « Nous pouvons et, par
conséquent, nous devons avoir une politique qui soit la nôtre.
Laquelle ? Il s’agit, avant tout, de nous tenir en dehors de toute
inféodation. Certes, dans des domaines multiples, nous avons les
meilleures raisons de nous associer avec d’autres. Mais à condition de
garder la disposition de nous-mêmes. C’est ainsi, qu’aussi longtemps que
la solidarité des peuples occidentaux nous paraîtra nécessaire à la
défense éventuelle de l’Europe, notre pays restera l’allié de ses
alliés, mais qu’à l’expiration des engagements pris jadis, c’est-à-dire
au plus tard en 1969, cessera, pour ce qui nous concerne, la
subordination qualifiée " d’intégration" qui est prévue par l’OTAN et
qui remet notre destin à l’autorité étrangère. »
« Inféodation », « subordination », « autorité étrangère » les mots ont
dû sembler très durs aux oreilles de nos alliés ; ce sont pourtant ceux
qu’employait le Général quand il évoquait l’intégration.
Selon lui, accepter
l’intégration revenait à accepter que les armements français soient
placés sous commandement étranger, en l’occurrence américain. Cela, il
ne pouvait l’accepter. Ainsi déclare-t-il, lors du Conseil des Ministres
du 23 mars 1966 : « L’essentiel de la défense française, aujourd’hui,
c’est l’arme atomique. Or, elle n’est pas intégrée. Et la défense
américaine, est-ce qu’elle est intégrée ? Les forces américaines sont
sous des commandements américains. Les forces alliées sont aussi sous
des commandements américains. Il y a deux poids et deux mesures de
l’intégration. »
Il faut noter que de
Gaulle refuse absolument le principe de l’intégration et ce quel que
soit par ailleurs le sujet, qu’il s’agisse de l’OTAN ou de l’Europe.
Pourquoi le Général aurait-il accepté une organisation intégrée de
l’Alliance atlantique alors qu’il contestait une telle organisation pour
le Marché commun ? Il s’oppose d’ailleurs sur ce point aux conceptions
allemandes. « L’idée allemande est que l’intégration est bonne pour tout
le monde. En réalité, elle est bonne pour eux. (…) Le mythe de
l’intégration leur était commode parce qu’il permettait au vainqueur et
au vaincu d’être dans le même sac. C’était le système Monnet. Il est
agréable pour les Allemands et inacceptable pour nous. »
J’ai dit que le Général
ne s’opposait pas par principe aux Américains. Mais c’est pourtant un
principe que le Général opposera aux volontés atlantiques d’intégration.
Et c’est là le point central. Au-delà des considérations stratégiques du
moment, au-delà des arguments pragmatiques qu’on a souligné, au-delà
même des précautions tactiques dont on a dit que le Général pouvait
user, un principe domine véritablement et ordonne toute la politique de
De Gaulle : celui de la souveraineté nationale.
C’est ce qu’il dira
aux Français le 21 février 1966 : « Au total, il s’agit de rétablir une
situation normale de souveraineté, dans laquelle ce qui est français, en
fait de sol, de ciel, de mer et de forces, et tout élément étranger qui
se trouverait en France, ne relèveront plus que des seules autorités
françaises. »
C’est ce qu’il dira aussi à ses ministres lors du Conseil du 16 mars de
la même année : « « Il faudra récupérer beaucoup de choses ; la plus
importante d’entre elles, c’est quand même notre souveraineté. »
C’est ce qu’il leur répétera lors du Conseil du 13 avril suivant :
« Notre intérêt commun, c’est l’Alliance. Nous y sommes avec l’Allemagne
et nous y restons avec eux. Non pas sur les mêmes bases qu’auparavant,
mais comme l’Etat souverain que nous sommes redevenus. »
Souveraineté. Voilà un
principe que Monsieur Pleven et ses amis, qui signèrent une pétition
contre la décision du Général, avaient bien du mal à admettre. René
Pleven qui dans sa harangue au Gouvernement le 14 avril 1966 lui
reprocha de céder à la « mystique de l’indépendance nationale absolue »
(Pourquoi d’ailleurs « absolue » ? Existe-t-il seulement une
indépendance « relative » ?) et condamna « le retour à l’égoïsme
sacré », rengaine qui depuis a fait fortune.
Souveraineté,
souveraineté… Le président américain Lyndon Johnson a lui aussi une
étrange conception du principe si l’on en croit la réponse qu’il fait à
de Gaulle le 22 mars 1966 : « Votre point de vue selon lequel la
présence de forces militaires alliées sur le sol français porte atteinte
à la souveraineté française me laisse perplexe… J’ai toujours considéré
leur présence comme une manière sage et prévoyante d’exercer la
souveraineté française. » Etrange en effet de considérer qu’un pays
exerce sa souveraineté quand il décide de ne justement plus…l’exercer,
pour la confier à d’autres. Conception qui, elle aussi, a fait depuis
bien des émules, réunis sous l’agréable bannière de la « souveraineté
partagée ».
La parenthèse de
Gaulle
La
décision prise, les 28 000 militaires américains stationnés en France
devront par conséquent quitter le territoire. Perspective que le Général
envisageait résolument et depuis longtemps. Sur ce point, le témoignage
d’Alain Peyrefitte est éclairant. Le 18 novembre 1964, de Gaulle déclare
à son Ministre de l’Information : « Si je claque la porte à tout le
saint-frusquin de l’OTAN, qu’est-ce qu’il [le président Johnson] peut
faire contre moi ? Rien. (…) Notre position est incomparable. Il n’y a
personne d’autre qui soit capable d’avoir une politique indépendante,
excepté la Chine. (…) Si je veux, je supprime l’OTAN et le commandement
américain en Europe, je renvoie Lemnitzer [commandant en chef de
l’OTAN], et tous les Américains qui sont ici. »
Le 9 décembre de la même année, il lui annonce : « Tous les types qui
sont au SHAPE vont être obligés de quitter la France. »
Le 16 décembre suivant : « Entre nous et les Américains, sous des
dehors courtois, c’est la lutte. Nous sommes les seuls qui leur tiennent
tête ; alors, ils ont décidé de nous combattre durement. Tels qu’ils
sont, les Américains, c’est-à-dire une démocratie, ça n’ira pas très
loin. Seulement, ça ira tout au moins jusqu’à ce qu’ils quittent la
France. Leurs troupes et leurs chefs. »
Ses ministres pouvaient voir d’abord dans ce déménagement des
difficultés pratiques à régler ; de Gaulle, lui, n’y voyait qu’une
question de principe. Là aussi, l’intendance suivrait. Au Conseil du 9
mars 1966, il constate : « Nous sommes un pays dans lequel, depuis
vingt-cinq ans, il n’est pas né un Français qui se souvienne d’une
France sans troupes étrangères. Ça ne peut pas durer éternellement. »
Au Conseil restreint du 2 juin suivant, il est encore plus catégorique :
« Ce qu’il faut, c’est enlever les soldats américains ; sinon, il n’y a
pas de raison qu’ils ne restent pas éternellement chez nous, comme en
pays occupé. »
De Gaulle comparant en Conseil la présence des soldats US à celle d’une
force d’occupation, n’est-ce pas une preuve supplémentaire de son
puisant attachement à l’indépendance nationale ?
Inutile
de dire que face à cette fermeté gaullienne, les autorités d’outre-Atlantique
ne resteront pas de marbre. Au contraire, elles sauront organiser la
riposte, provoquant une vague de francophobie (déjà!) dans l’opinion
américaine, l’ambassadeur Bohlen souhaitant même réveiller l’opinion
française contre de Gaulle et pariant sur un changement de pouvoir lors
des législatives de 67. Michel Debré dans ses Mémoires note à ce
sujet : « A la suite de la décision prise par le général de Gaulle de
mettre fin à l’absurde "intégration" qui plaçait nos armées et, de ce
fait, notre politique de défense sous le commandement américain et
malgré le maintien de l’essentiel, c’est-à-dire le Pacte atlantique, nos
rapports avec les dirigeants de Washington manquent de chaleur. C’est le
moins que je puisse dire ! (…) Quel que soit l’éclat universel dont
bénéficie le Général, ces dirigeants ne peuvent concevoir que l’Occident
ne les suive pas aveuglément. Il est clair que l’administration et, avec
elle, l’ensemble de ceux qui comptent aux Etats-Unis traitent d’une
manière soupçonneuse la France du général de Gaulle et regrettent le
temps des gouvernements obéissants de la IVe République. »
C’est bien ces gouvernements-là, peut-être celui de Monsieur Pleven, que
regretteront en effet les États-Unis. En témoigne la circulaire
qu’enverra le secrétaire d’Etat Dean Rusk à tous les ambassadeurs
américains des pays de l’OTAN : « Nous devons accorder peu d’importance
aux opinions gaullistes. Nous devons agir avec l’idée que le leadership
de De Gaulle en France est temporaire, qu’il sera remplacé par un
gouvernement plus attentif aux souhaits de l’opinion publique, et donc
plus favorable à l’OTAN »,
chose en effet qui ne manquera pas de se produire quelque trente ans
plus tard.
Quant aux autres alliés,
membres de l’OTAN et souvent européens, après avoir désavouer la
position française de mars 66, ils resteront fidèles au principe de
l’intégration. D’ailleurs, la défense européenne n’a jamais été
envisagée par eux que comme une composante d’une défense atlantique.
C’est ainsi que le Traité de Maastricht qu’adopta la France, tout comme
le Traité constitutionnel européen qu’elle rejeta, consacrèrent le
principe d’une Politique européenne de sécurité commune « compatible »
avec les options principales de l’OTAN. Récemment encore, au Parlement
européen, les pays nouvellement admis dans l’Union européenne exhibaient
à grand renfort d’affiches leur euro-atlantisme.
Finalement,
en décembre 1995, la France réintégrait, après un rapprochement
progressif, le comité militaire et le conseil des ministres de l’OTAN,
avec le fol espoir d’influer sur la réforme de l’organisation. Las,
alors que la fin de l’Union soviétique aurait en effet justifié une
réforme profonde de l’OTAN et peut-être sa complète remise à plat,
perspective que seul réclama l’ancien Premier ministre Pierre Messmer,
le système au contraire s’orienta vers une domination plus grande des
Etats-Unis et de l’intégration. Paul-Marie de la Gorce qui n’était pas
en la matière le moins informé et qui n’était pas non plus homme à
formules outrancières, pouvait titrer alors sur le « Retour honteux de
la France dans l’OTAN ».
C’est ainsi que la
politique résolue du général de Gaulle vis-à-vis de l’OTAN, politique
qu’il affirma progressivement jusqu’au point d’orgue du 7 mars 1966,
politique pragmatique mais fondée sur le principe de la souveraineté
nationale, politique qui seule eût permis une défense européenne
indépendante, ne fut qu’une parenthèse.
L’Histoire n’en
finira donc jamais de nous surprendre. Contestant de Gaulle, René Pleven
affirmait en 1966 que « la grandeur d’un pays n’est pas d’avoir les
mains libres. » Force est de constater quarante ans après que c’est au
héraut de la IVe République qu’on donna raison.
n
Cet article est paru
dans le n° 146 de la revue Espoir
Paul-Marie de la Gorce, « Retour honteux de la France dans
l’OTAN » in Le Monde diplomatique, janvier 1996. Voir
aussi du même auteur dans le même journal : « Quand l’Europe
refuse une défense…européenne » (juillet 1997) et « L’Alliance
atlantique, cadre de l’hégémonie américaine » (avril 1999).
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