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Exercices
spirituels
Plaisir à Juan
Asensio
par Sarah Vajda, écrivain
Dernier ouvrage publié:
Amnésie
aux éditions du Rocher
En
dépit de tous ses efforts Juan Asensio ne nous trompe pas !
Il
peut titrer son spicilège d’hommage aux maîtres Le critique meurt
jeune
,
nous savons qu’il s’agit moins de théorie littéraire que d’exercice
spirituel, moins de vanter les délices du « vice impuni » que
d’identification du Moi.
Sous
le signe du jeune Maurice, le jeune Juan, qui n’a que peu fréquenté
Barrès, s’engage. Chaque génération se réveille « Sous l’œil des
Barbares » et tout jeune homme d’exception croit devoir en mourir avant
de décider, Pierrot le fou, Ennemi des lois, de survivre. La tentation
première est d’abord de s’allonger sur une voie ferrée et d’attendre le
train qui, n’importe où, hors du monde, au pays des Spectres ou en
Paradis, emportera son âme en proie au dégoût à moins qu’il ne préfère
la terreur, action directe ou Terreur des lettres. Juan a choisi les
fleurs de Tarbes et un bouquet à la main est entré au jardin. En proie à
la vive douleur de vivre un siècle abominable – ils le sont tous – sa
jeunesse aspire à devenir la lame, son âme se voudrait sabreuse,
guerrière, samouraï ou Sainte qui, d’un geste, séparera le bon grain
rare de l’ivraie envahissante.
Suivre Juan Asensio en cette épaisse ronceraie est un salubre voyage !
Juan parle de zone vide, de désert du sens que visitent des mirages,
nous entrons avec lui dans la touffeur du style, une forêt de symbole,
un sur-monde peuplés d’étranges créatures. Anges et démons les armes à
la main s’y confrontent en d’épiques combats dont il n’est pas l’aède,
mais le Commandant en chef.
Le
projet, à lui seul, mérite des bravos et bien des pages, génuflexions.
Parfois le vertige, l’étouffement saisissent le lecteur convié à
n’arpenter que des sommets où, loi commune, l’air se raréfie.
Qu’importe ce malaise !
Il
fallait qu’un jeune homme se dresse, épée de vertu à la main, à la porte
du Jardin des Lettres, ange gardien et portier qui accueille ceux qu’il
convient de sauver – ici légion, Boutang, Dantec, K. Dick, Dostoïevski,
Conrad, Gadenne, Bernanos, Borges, Hello, Bloy, Broch, Scholem, Dante,
Evrard, Nabe ou plutôt Alain Zaninni, Védrines – et chasse « les nains
et les mégères »,
tous ceux qui osent dénier à la littérature le statut de terre sacrée.
Juan
se tient au seuil de la chose littéraire comme Thérèse D’Avila dans la
nuit de Dieu, en ce limen, la lecture devient rite, attente d’une
transverbération.
La
Littérature, à ses yeux, est ce cadavre infâme qu’inlassable, sa
patience autopsie, la culture, une nécropole, et le monde, un tombeau où
« le critique » , plus exactement le survivant pélegrine.
En
arrière plan, une mystique plus qu’une théorie littéraire taraude ce
livre-monstre. L’insatiable désir du retour de l’aura, de la présence
divine innerve chaque chapitre : « Artistes sans art, artistes sans
parole, L’Avenue ou la transparence de l’art, Stalker ou la
parabole de la grâce bafouée, La folle tentative de rédimer le langage,
Liber mundi, Angelus ex machina, Le trou noir qu’est la
littérature, L’impossible Reprise… », tels s’énoncent les principaux
sous-titres.
Juan est de ceux qui savent « qu’il existe plus de choses sur la terre
que n’en peut contenir la philosophie » ce qui conduit parfois cet
Hamlet à se montrer un peu injuste envers la philosophie ou encore Éric
Marty… Son âme rigide et pure refuse toute vertu à l’idée de limites, ce
qui parfois irrite.
Que
vaut un énervement passager comparé à un supplément d’âme ?
Car
Juan, en Basque, ignore le sens de la mesure et sa passion comme une
vague nous arrache à nos vies minuscules.
C’est dans l’illimité de la passion littéraire qu’il faut lire ce
recueil, y découvrir ou y redécouvrir les langues de l’utopie, les
langues du Paradis, celles de Walter Benjamin et de George Steiner,
happées par la « présence réelle » , conviés ici à reconnaître la Voix
du Christ faite chair littéraire. Chair-âme, ce titre auquel Guy
Dupré a renoncé préférant Comme un adieu dans une langue
oubliée, conviendrait à merveille. Lui seul peut-être décrirait
l’étrange volition du jeune Juan en quête de rédemption. Responsabilité
illimitée de la Littérature, crie-t-il, en un siècle marchand. Si pour
nous sauver, il n’y avait que la Littérature, je crois en la
littérature ! Voilà tout son poème. Par elle, le Verbe incarné fait
retour sur la terre, beugleur d’Apocalypse ou rédempteur. Le monde, à
ses yeux, semble une forêt de signes que le poète seul saura
reconnaître, saluer, interpréter.
Dans
l’attente de la Fin, Asensio dévore les livres, étanche sa soif aux
fontaines les plus pures Eckhart, Kierkegaard, les maîtres de la Cabale
en un vivifiant syncrétisme où seule importe la dignité de l’existence.
Aucun lecteur ne saurait se montrer indifférent à ce geste superbe.
Même si d’aventure, plus médiocre, il croit la rue du sens barrée à
l’entendement et préfère l’errance à la certitude, appliqué à consoler
sa mélancolie au bruissement de la langue, il ne pourra demeurer
insensible à cette folle entreprise.
Asensio
est-il le samouraï, le sabreur, ou seulement la pierre qui polit la
lame, aiguise le couteau de la valeur ?
Dans
son texte, le vivant peine à affleurer, en ceci il est encore le frère
du jeune Barrès qui devra subir l’expérience de la nuit d’Haroué pour
extirper de son cœur le Je et parvenir au Nous, découvrir qu’il n’est
qu’un mot dans une phrase qu’ont commencé les père et que fils, un dans
la chaîne, il poursuit avant de tendre le relais.
Pour
moi qui lit avec passion depuis trois ans tout ce qu’écrit Asensio,
j’attends, patiente, que la gangue minérale, l’érudition se colorent et
qu’un jour, il écrive les yeux fermés, et avoue comme le vieux
Barrès : « Je ne fais que du bleu ».
J’attends que la musique surgisse, m’envoûte et m’arrache au monde qu’il
pourfend. Car ses maîtres, c’est là son paradoxe, ont su l’art de nous
délivrer quand Asensio nous enchaîne au malheur de l’ici et du
maintenant.
En
attendant ce jour, il me plaît de l’accompagner, « de la boue aux
étoiles, du réel aux Merveilles », ainsi parle James Ellroy, du non-sens
à l’entendement, souhaitait Kant. Sa lecture est de celles qui déroutent
des voies ordinaires, sa ferme main et sa voix obscurcie par l’attente
du Verbe transportent vers l’infini et au-delà.
Á
le suivre, peine et plaisir à l’envi se conjuguent.
Les
complexités de style de l’écrivain en devenir qu’est Asensio constituent
la rançon de son merveilleux projet.
Le
jeune Barrès, le théoricien du Moi, le dandy à Sainte Thérèse voué,
l’intellectuel se rangeant dans l’armée de Loyola n’était ni plus clair
ni moins orgueilleux que le jeune Asensio arpentant la Zone à la suite
du héros de Tarkovski !
Que cherchent-ils ?
A
être des hommes libres au cœur de la Barbarie, des dandys dans un monde
à la médiocrité et aux masses voué. Juan a l’âme d’un fils de Roi voilée
par le mépris. « Tout désirer tout mépriser » disait Barrès : savoir la
vanité des choses et ne cesser jamais de trouver les conditions de
possibilités de la réussite et de la reconnaissance pour n’être point
dévoré par la haine. La haine n’est que l’intrusion des Barbares dans le
cœur, le cerveau, la vie des êtres d’exception.
Très cher Juan, poursuivez l’exercice spirituel que vous avez commencé
en faisant le vide du monde. Qu’importe la profusion des faux livres,
des fausses gloires, les opéras-bouffes qui les célèbrent, n’y voyez
qu’une super-Illusion, un cauchemar. En compagnie des maîtres que vous
avez élus, ré-enchantez le monde ! La littérature ne mourra qu’avec le
dernier homme. L’ère des masses, frauduleusement, a prétendu multiplier
les lecteurs. En réalité ils ne sont pas plus nombreux aujourd’hui qu’au
siècle d’Auguste qui fut celui de Virgile, d’Ovide et d’Horace. « Nous
allons obscurs dans la nuit solitaires », écrivant « pour nous, pour nos
amis, pour adoucir le fil du temps », ignorant l’impact réel de nos mots
sur les maux du temps et c’est très bien comme ça.
Ce
qui nous sépare, vous le savez, je vous l’écris toujours, ne saurait
nous désunir.
Vous
oubliez qu’Éric Marty critique la perspective de Bloy, celle du
katekon, se plaçant sur un plan purement terrestre. Le pauvre, à mon
instar, je le confesse, ne voit dans le mythe et le conte de l’élection
juive qu’un danger pour les masses juives, et laisse à la Synagogue et à
l’Église, le soin de décider du destin surnaturel de ce peuple. Il se
réjouit de le voir enfin entré dans l’Histoire et déplore que ses
ennemis grattent encore les cicatrices du passé. Il voudrait les faire
disparaître au laser de la raison que vous abominez ! Je salue son livre
précisément pour cela. Voyez-vous, très cher Juan, il me plaît de faire
dévotion à la déesse Raison, en raison de la déraison des mythes jetés
en pâtures aux masses !
Faut-il brûler Marty pour cela ?
Voudriez-vous me brûler, sorcière qui, loin de l’idée du Salut,
claudique, malhabile ?
Vous
confondez Marty. Il a mélu Bernanos. Vous avez raison et tort, chevalier
Asensio. Ses réserves quant au motif de « la noble cause de
l’antisémitisme » sucée aux mamelles chrétiennes, à celles de l’Action
française, à celles de l’anticapitalisme d’Édouard Drumont ne sont pas
sans fondements. Certes, Marty ignore l’existence du texte rédempteur
que vous citez. Mais cette ode aux Insurgés de Varsovie ne retranche pas
une ligne à La Grande peur des Bien Pensants. Bernanos célèbre le
kleos, la belle mort des juifs enfin devenus guerriers et
chevaliers, morts les armes à la main, l’étoile de David, non plus au
cœur mais, motif du drapeau. Il célèbre les juifs métamorphosés en
Gentils. Il salue les juifs rédimés et réserve son mépris aux juifs
spéculateurs et spéculatifs : les bêtes noires – intellectuels allemands
néo-kantiens, misérables usuriers par Rome fabriqués – de l’AF et de
Drumont ! Marty ne dit pas autre chose. Le réel est complexe et la
Littérature, parfois, dépend de contingences. L’horrible mot, Juan,
l’horrible mot sur lequel ont fleuri des chef-d’œuvres vers lesquels
jamais vous ne vous penchez : le motif de l’argent sous-tend la geste
stendhalienne aussi sûrement que celle du Mendiant ingrat…
La
littérature file sa tapisserie de mille détails sans importance et la
grâce surgit souvent où nul ne l’attend. La tension entre sensibilité et
intelligence portée à l’incandescence façonne des œuvres aussi
admirables que celles de votre Panthéon et le travail de Marty sur Genet
et Barthes est de ceux qui réclament admiration.
Bernanos, en dépit de son génie, s’est parfois trompé, le romancier est
immense, le penseur d’aventure vaut moins que ce qui lui échappe. Bloy
se montre parfois difficile à saisir. Sa génuflexion « aux pieds d’une
juive qui s’appelle Marie » n’efface pas la violence de son évocation
des juifs, au ghetto emmurés. Cette vision ressemble à s’y méprendre à
l’imagerie antisémite.
Ce
n’était qu’une image.
Était-ce une image juste ?
Marx, je vous le concède, a été plus loin dans la dénonciation des
thèmes de l’argent et la juiverie, mais cette image bloyenne a blessé,
en Marty, le Moderne attaché à sa re-visitation par Genet et ses amis de
Palestine. Bref séjour à Jérusalem est un livre de combat, écrit
au moment même où, à Paris VII, des universitaires prétendaient rompre
tout lien intellectuel avec Jérusalem.
La
contingence on y revient toujours !
La
fille du cabaliste Georges Vajda, pas plus que son père vous le savez,
ne croit au scandale de la mission surnaturelle d’Israël, mais n’y voit
qu’une fable dangereuse destinée à voiler le secret juif. Ils adorent un
dieu absent, leur Temple est vide, s’étonnait Tacite qui les haïssait
déjà de refuser d’accueillir les étrangers en leurs temples et
l’hospitalité des Dieux de Rome et d’ailleurs ! Le secret du judaïsme
se trouve dans le livre de l’Ecclésiaste, un athéisme pour les délicats,
des commandements et l’exigence d’observance, pour les autres.
« Un
sens pour le Vulgaire, un autre pour les délicats », disait Barrès.
Pour
clore cet infini débat, il me semble qu’un poète français, un seul, a
su, en termes congruents, parler d’Israël. Ce poète c’est Charles Péguy
et le poème sa Jeanne d’Arc, palimpseste du récit de Judith.
Péguy s’y montre, chose et mot que vous abhorrez, je le sais,
structuraliste à l’avance !
Foin
de taquineries, je vous admire trop pour vous escagasser davantage.
Le
Critique meurt jeune, un livre à lire à
relire, sans modération.
Il a
juré, promesse tenue, « de nous émouvoir de joie, de colère,
qu’importe ! » Pari tenu.
Ce
serait être pion que de distribuer des satisfecit. Néanmoins les pages
sur La Mort de Virgile de Broch et celles que vous
consacrez à Gadenne forcent le respect, vous avez pleinement raison de
saluer Jean Védrines. Quant à Dantec et Nabe, ils peuvent se réjouir
d’avoir eu un avocat tel que vous.
Qu’au diptyque du Moi, Sous l’oeil des Barbares, le Culte du Moi,
qu’à l’effort des Taches d’encre, journal que le jeune Barrès
anima seul comme vous le faites de la Zone, succèdent un Jardin de
Bérénice, des romans d’énergie diverses, des voyages à Sparte, à
Tolède, des Nuits de Venise, des Temples consacrés à l’amour et à la
douleur, des Jardin sur l’Oronte ou le Jourdain, voilà tout le
mal que je souhaite au gardien de phare solitaire qui veille quand le
monde se repose. n
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