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Philippe
Muray
Le XIXe siècle à
travers les âges,
1984, Denoël,
réédition en 1999, Tel,
Gallimard.
par Jean-Gérard Lapacherie
L’œuvre de Philippe Muray commence à être enfin connue. C’est une
excellente nouvelle. Pourtant, dans l’ensemble de son œuvre (romans,
essais, pamphlets, poèmes, romans policiers, œuvres diverses), il est un
livre qui est moins souvent cité que les autres et qui n’a pas obtenu
encore la notoriété qu’il mérite, bien qu’il ait été réédité en 1999
dans la collection de poche Tel de Gallimard. Il est vrai que le livre
est long, qu’il est ardu, qu’il aborde des questions d’esthétique
littéraire, de philosophie et d’idéologie et qu’il défend une thèse qui
va à rebrousse-poil de tout ce qui est enseigné dans les lycées et les
universités depuis un siècle ou plus et de tout ce qui, dans la
littérature des XIXe et XXe siècles, est proposé à l’admiration des
hommes, qu’ils soient Français ou étrangers. Ce livre, c’est Le XIXe
siècle à travers les âges. Le titre paradoxal de cet ouvrage de 688
pages exprime la thèse que Muray y défend et que l’on peut formuler de
diverses manières : le XXe s continue le XIXe s, ou : nous sommes encore
au XIXe s, ou : tout le XXe s se trouve enfermé dans le XIXe s, ou : la
matrice, c’est le XIXe s, ou : le XXe s n’est que l’exploitation de tout
ce qu’a inventé le XIXe s. Il est vrai qu’au XIXe siècle a été inventé
le découpage en siècles de l’histoire, qu’elle soit celle des hommes,
des sociétés ou des lettres ou de l’art, ce découpage étant censé rendre
compte, mieux que tout autre périodisation, le cours des choses, et
qu’il n’est pas injustifié d’en faire la matrice de la conception
« sécularisée » de l’histoire, dont les invariants se retrouvent tels
quels dans tout le XXe siècle. Ainsi, le « stupide » XIXe s serait moins
stupide qu’on ne le dit, puisqu’il a une ample et féconde postérité en
particulier parmi ceux qui, en apparence, la rejettent, du moins en
paroles ou en discours, se dissimulant à eux-mêmes qu’ils sont les vrais
et seuls héritiers du siècle de la « Bêtise », ou, s’ils l’ont déclaré
« stupide », ce fut surtout pour dissimuler leur propre généalogie de
modernes énamourés d’eux-mêmes. De fait, Muray révise totalement
l’histoire littéraire des XIXe et XXe s et même de l’histoire de ces
deux siècles
En
exergue, Muray cite une phrase de Flaubert qui résume assez bien sa
thèse : « La Magie croit aux transformations immédiates par la vertu des
formules, exactement comme le Socialisme ». C’est au XIXe s que se forme
le socialoccultisme, ce mélange détonnant et inouï de socialisme et
d’occultisme, et c’est le XXe s qui fait un triomphe éternel à cette
idéologie, comme lors de la descente de Mitterrand, à peine élu, une
rose au poing, dans la crypte du Panthéon. L’occultisme, c’est le culte
des morts, l’Eglise Sainte-Geneviève transformée en panthéon où sont
inhumés les seuls concepteurs du monde nouveau, les tables tournantes,
le dialogue avec les esprits, la nécromancie, la divination,
l’astrologie, la sorcellerie, la volonté de tout guérir, fût-ce par le
magnétisme ou l’imposition des mains, l’explication de tout événement
par le complot, qu’il soit juif, maçonnique, religieux, obscurantiste ;
le socialisme, qui se marie à cet occultisme, c’est la croyance à la
possibilité de créer un ordre social parfait, surtout dans les seuls
mots, ordre conforme à l’idéal de progrès et fondé sur le culte des
grands ancêtres, c’est un prophétisme de pacotille annonçant le bonheur
de tous, c’est une confiance excessive dans les vertus du Verbe, comme
l’exprime si bien le slogan célèbre « changer la vie ». Ce
socialoccultisme forme une nouvelle religion, admirablement bien exposée
par Zola, non pas dans la saga des Rougon-Macquart, mais dans les
dernières œuvres : les trois villes et les quatre évangiles, qui forment
un nouveau Nouveau Testament parfaitement adapté à la nouvelle Europe,
celle qui est partie à la conquête du monde et qui paraît capable de
réaliser le vieux rêve prométhéen : unifier l’humanité sous une
direction unique et apporter l’harmonie au monde, celle qui célèbre le
culte du corps, donne libre cours à ses pulsions, exige le bonheur pour
tous, pense les peuples comme des masses qu’il faut conduire à la
férule. Ces Evangiles d’un nouveau type abolissent les deux Testaments
précédents, en particulier celui que Zola nomme « l’évangile sémite de
Jésus ».
Muray
fait commencer cette « nouvelle religion » en 1786, lorsqu’il a été
décidé de fermer le cimetière des Innocents et de transporter la nuit
dans des tombereaux lugubres les restes exhumés pour les jeter dans les
catacombes, cette exclusion des corps préfigurant les transports de
prisonniers jusqu’à la guillotine et de leurs corps partagés en deux
jusqu’à la fosse commune.
L’ouvrage est divisé en deux livres. Le Livre premier a pour titre « le
XIXe s est devant nous », le second « le cimetière des éléphants ». Le
Livre premier est formé de deux chapitres intitulés « la dixneuviémité »
et « homo dixneuviemis », dans lesquels Muray établit, comme l’indiquent
clairement les mots dixneuviémité (ce qui fait l’essence du XIXe
siècle) et homo dixneuviémis (type d’homme apparu au XIXe siècle
et toujours en vigueur de nos jours) les invariants du XIXe s « à
travers les âges ». Le livre second se compose de trois chapitres :
« l’art de la fin », « l’école nécromantique » et « catabases »
(descentes aux Enfers suivies d’une remontée illuminante). Il s’agit
bien d’une nouvelle religion, formée de science positiviste,
d’illuminisme, de croyance dans le progrès social et moral infini et
dans l’harmonie du monde, de culte des morts ou des ancêtres, destinée à
remplacer l’ancienne, la judéo-chrétienne et qui a réussi dans les faits
à la remplacer, préparant ainsi les grandes catastrophes du XXe siècle
qu’ont été le socialisme national, le socialisme réel, le racisme, le
communisme. Pour Muray, le texte qui analyse le plus lucidement ce qu’a
été le XIXe siècle et ce qu’est la dixneuviémité, c’est le Syllabus ou
« résumé renfermant les principales erreurs de notre temps qui sont
signalées dans les allocutions consistoriales, encycliques et autres
lettres apostoliques de Notre Très Saint Père le Pape Pie IX ». Ainsi
donc, le Vatican n’a pas eu d’autre rôle tout au long du XIXe siècle et
aujourd’hui encore que d’analyser en termes lumineux les délires
socialoccultistes, spirites, positivistes, scientistes ou nécromanciens
du siècle, qu’il a déchiffré, comme on peut le faire d’un manuscrit
archaïque, dans ses profondeurs, dans sa pensée, dans son idéologie,
dans ce qu’il a créé.
De tous les écrivains du
XIXe siècle, il n’en est que cinq ou six qui, plus lucides que les
autres, ont pris leurs distances par rapport à la nouvelle religion et
qui s’en sont gaussés avec une insolence allègre. Ce sont Musset,
Chateaubriand, Balzac, Flaubert, Baudelaire et Bloy… Tous les autres en
ont été les adeptes joyeux et conscients : Hugo, Sand, Lamartine, Zola,
Comte, Leroux, Quinet, Michelet. Voilà qui bouleverse de fond en comble
toute l’histoire, littéraire ou idéologique ou politique, du XIXe siècle
et ce que cette histoire est devenue au XXe siècle.
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