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Leçons de campagne
par Jean-Gérard Lapacherie
à propos de Renaud Camus, Comment
massacrer une leçon de campagne en dix-huit leçons,
Editions Privat,
2006.
Ce Comment massacrer
efficacement une leçon de campagne en dix-huit leçons est ce que
l'on pourrait nommer un anti-manuel d'architecture rurale ou un
anti-guide de rénovation de maisons de campagne. Les dix-huit leçons
n'ont pas pour objectif d'apprendre des savoir-faire positifs ou des
techniques utiles, mais au contraire de faire l'éloge du laissez-faire
ou du tout et n'importe quoi ou de la modernisation à tout crin de
maisons, généralement anciennes, qui ont chacune quelque chose de
spécifique et dont la rénovation poursuit un but uniforme : effacer tout
style, abolir tout charme, aligner ces maisons sur ce qu'il y a de plus
moderne ou de plus actuel, faire en sorte qu'elles ressemblent aux
constructions communes d'aujourd'hui : en bref les mettre au goût du
jour, les actualiser, en faire par tous les moyens nos contemporaines.
Ce "manuel" emprunte ses formes à la positivité didactique, mais par
ironie ou antiphrase. Mutatis mutandis, l'entreprise tient de celle de
Swift qui prétendait avoir trouvé la solution aux famines qui
dévastaient à intervalles réguliers l'Irlande : il suffisait de manger
les jeunes enfants, les plus grands auraient eu de la nourriture et la
disparition des enfants aurait fait autant de bouches en moins à
nourrir.
Comme
dans tout bon manuel, chacune des dix-huit leçons a un titre : c'est un
verbe à l'impératif. Autrement dit, c'est par l'injonction que Renaud
Camus s'adresse aux rénovateurs passés, présents ou futurs de maisons de
campagne : "retirez les crépis, modifiez les ouvertures, élargissez les
fenêtres, modifiez les fermetures, mettez des volets, enlevez les
volets, lobotomisez, tchernobylisez, institutionnalisez le provisoire,
rusticisez, ajoutez une piscine, mettez des meubles de jardin en matière
plastique, ajoutez des balustrades, ajoutez une véranda, ajoutez un
garage, ajoutez un portail, faites un parc paysager, sonorisez". Chacune
de ces actions est une façon de massacrer ce qui existe. Etant entendu
qu'elles ne s'excluent pas mutuellement et que le massacre le plus
complet sera obtenu par l'obéissance simultanée à ces dix-huit
injonctions. Comme dans tout bon manuel scolaire, chaque leçon est
illustrée d'une photo exemplaire qui montre le résultat auquel doit
aboutir l'injonction.
L'ironie cache un discours sérieux. Renaud Camus prêche le faux pour
mieux faire ressortir, en négatif, le vrai ou le juste. Le massacre
constaté est un appel à la préservation du patrimoine bâti.
Ce manuel n’est pas un
ouvrage anecdotique, ni même nostalgique, ringard, passéiste et tout ce
que l'on voudra d'autre. Il est plein de vérités fortes. La première a
trait à l'architecture. Les maisons de campagne, qui datent, pour
certaines, des XVIIe et XVIIIe siècles, n'ont pas nécessairement été
conçues par des architectes attitrés ou diplômés, elles n'en ont pas
moins une architecture ou, comme dit Renaud Camus, un "style" : elles
s'immergent dans le paysage, qu'elles rendent plus agréable à l'oeil,
par les variations qu'elles introduisent. Elles ont été construites par
des hommes de métier, maîtres maçons ou tailleurs de pierre, ayant le
sens des proportions ou de l'harmonie, à l'intention de nobliaux, de
bourgeois aisés ou de laboureurs enrichis qui avaient le souci du
"paraître" et d'embellir les lieux dans lesquels ils vivaient. La
deuxième vérité se rapporte à l'architecture rustique ou de la campagne.
Tous nos ancêtres, qui ont vécu à la campagne, n'étaient nécessairement
de pauvres laboureurs, des journaliers payés à la tâche ou des métayers
désargentés : ils pouvaient être artisans, marchands, notaires,
médecins, curés, etc. et vivre, non pas dans l'opulence, mais dans
l'aisance, et qui avaient le sens du beau. Le mérite de Renaud Camus est
de réfuter la doxa suivant laquelle nous descendrions tous de paysans
hâlés, rustres, sales, peu soigneux, vivant dans des chaumines enfumées
ou dans des maisons de torchis ou de planches disjointes. Enfin, la
troisième vérité porte sur ce que Renaud Camus nomme avec justesse
"l'espace sensible" – celui s'offre aux regards et qui se donne à
contempler pour le plaisir des yeux. Les maisons de campagne ont un
style, quelque chose qui y est propre, non pas un style uniforme, mais
un style qui évolue au fil du temps, un style qui n'est pas le même
suivant le petit pays dans lequel la maison a été construite. Dans son
essai admirable intitulé "Du Sens" (P.O.L., 2000), Renaud Camus avait
montré, en cratylien nostalgique qu'il est, que le sens des mots et la
langue sont d'abord l'histoire du sens et de la langue, qu'ils sont
faits de strates que le temps a accumulées dans les mots et laissées
dans la langue, mais que la convention ou les décisions administratives
ou l'insouciance moderne ont tendance à araser, à niveler, à détruire.
Il en va des maisons de campagne comme du sens des mots ou de la langue
ou de la syntaxe. Renaud Camus applique donc à ces maisons, qu'il
interprète en quelque sorte comme des signes, la "méthode" cratylienne,
et comme il en appelait au respect de l'histoire des sens, de la
syntaxe, de la courtoisie, de la langue, il montre que les rénovations,
souvent nécessaires pour sauver le patrimoine bâti de nos campagnes,
doivent se faire dans le respect absolu du style de chaque maison, et
que mettre des volets en brisure ou des fenêtres en PVC dans les
ouvertures des maisons du XVIIIe s. revient à en détruire le style, qu'y
ajouter, tout à côté, une piscine ou un garage ou fixer sur la façade
une parabole, c'est en dénaturer le style. Nous savons bien que c'est
ainsi qu'en ont usé les hommes avec le patrimoine dont ils ont hérité :
à des églises romanes ont été ajoutés des porches gothiques ou à des
églises gothiques des tympans classiques ou des forteresses médiévales
ont été transformées en châteaux d'agrément Renaissance, etc. Les
archéologues et les historiens de l'art savent cela. Ils savent aussi
que de beaux bâtiments anciens ont pu être partiellement démontés pour
être rebâtis différemment : les pierres de réemploi l'attestent. Mais ce
n'est pas parce que de tels massacres ont eu lieu que les Modernes
éclairés qui se sont jurés de rompre avec ce qui se fit dans le passé de
notre pays se croient autorisés à continuer dans cette voie. Viollet le
Duc a mauvaise presse : ce qui est fait aux maisons de campagne est de
même nature que les massacres que les architectes romantiques ont commis
sur le patrimoine gothique ou roman.
Cet anti-manuel est donc,
pour parodier les mots des Modernes aveugles, un ouvrage "citoyen". A
ceux qui le liront, il apprend à regarder ce que nos ancêtres nous ont
laissé, même dans les choses les plus banales, de meilleur : il forme
l'œil et la sensibilité esthétique, il enseigne à voir le style d'une
maison et d'un paysage, ce qui en fait la spécificité - en bref la
nécessité qui les régit – ainsi que la diversité des espaces sensibles
qui font la France. n
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