Cercle Jeune France

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Moderne contre moderne

Les Belles Lettres, 2005

 

In mémoriam Philippe Muray 

 

Philippe Muray vient  de nous quitter brutalement. Ce texte, écrit par Jean-Gérard Lapacherie avant la mort de l'écrivain, fait figure ici d'hommage en l'honneur d'un penseur de premier ordre dont l'acuité du jugement nous élevait et la verve nous réjouissait.

 

par Jean-Gérard Lapacherie

 

 

       

   Le film “ Kramer vs Kramer ” est un mélodrame grand public et larmoyant qui a connu naguère un immense succès dans le monde entier. “ Moderne contre Moderne ” annonce un remake de ce film, mais dans l’ordre des idées, de la littérature ou de l’art. Le livre ne connaîtra pas, on peut en être sûr, le succès mondial de “ Kramer vs Kramer ” : il n’y a pas à le regretter. “ Moderne contre Moderne ” n’est pas un produit marketing, il échappe aux lois de "l’économie des biens culturels", c’est une œuvre singulière qui, par son insolence visant les puissants du jour et de toujours, à la différence des Guignols, qui ne prennent pour cible que les faibles, par son humour ravageur, son sens étonnant, inouï depuis Bloy ou Céline, de l’invention verbale, tranche dans la grisaille vertueuse et inodore de ce qui se publie en France.

Par la parodie, la “ modernité ”, qui est la cible de ce recueil d’articles, textes, entretiens, écrits entre 2002 et 2004, est aussi dérisoire que les déchirements conjugaux de “ Kramer vs Kramer ”. Le conflit qui déchire la modernité tient de l’héroï-comique, comme la chamaillerie qui met sens dessus dessous le chapitre de la Sainte Chapelle à propos de la place d’un lutrin (cf. Boileau, “ Le Lutrin ”). Il ne commence pas dans une église, mais dans une salle d’exposition, à Londres, où est organisé ce qui est nommé “ installation ”, la forme la plus moderne qui soit dans l’art moderne. Dans son bocal, un innocent poisson rouge est régulièrement soumis à des décharges électriques : c’est à la fois moderne et de l’art. Horrifiés et insensibles à l’art, des âmes sensibles traînent en justice ceux qui torturent ainsi des animaux. L’événement est, comme disent les imbéciles, “ emblématique ”. C’est un condensé de ce qui rend moderne notre époque : à l’art moderne (une dérisoire installation, avec un bocal et son poisson rouge exposés, bien en vue, au milieu de la salle), s’opposent d’autres modernes : les défenseurs des bêtes qui ne séparent plus l’humanité de l’animalité (l’effacement des différences étant une marque de modernité), et tout cela dans un feu d’artifice d’envie “ de pénal ”, ce délire qui incite les Modernes à demander réparation en justice à tout bout de champ, même pour des dommages inexistants ou qu’ils n’ont pas subis. La modernité a tout fait pour nier le conflit, laissant croire que “ tout le monde, il est beau, tout le monde, il est gentil ” et que le Mal avait été définitivement éliminé du monde. Le conflit est réintroduit là où il était nié, mais dans sa seule dimension burlesque et comique.

“ Être absolument moderne, pour reprendre la formule de Rimbaud, est devenu le mot d’ordre des nouveaux esclaves. Le mouvement général consiste à pousser tout le monde vers une flexibilité totale sans laquelle on est ringard, raidi, archaïque, xénophobe, partisan ”.

 “ Moderne contre Moderne ” est le quatrième volume des “ Exorcismes spirituels ” : cette continuité marque la volonté de Muray d’échapper aux modes et d’inscrire sa réflexion dans la durée. Il développe ses thèses depuis quinze ans, toujours sur le mode de l’humour : pour lui, il n’y a pas d’autre

“ solution que de continuer à constater et à expliquer, c’est-à-dire à faire sortir de l’inconscience qui les protège les pires phénomènes du modernisme en marche ”.

Les pages les plus désopilantes du recueil peuvent être lues dans l'article (assez bref) qui a pour titre "l'intellectuel étonné". Pour Muray, "l'intellectuel" (de l'intellecture) – celui qui s'indigne de tout et de rien, pétitionne à l'infini, ressasse les mêmes âneries depuis un siècle, l'intellectuel des tribunes enflammées ou celui à qui sont ouvertes les colonnes de tous les journaux bien pensants – est "mort" : il ne dit rien du monde réel ou du leurre qui en tient lieu; c'est un dévot, une grenouille de bénitier, un rassis de sacristie, rien d'autre. Les intellectuels trouveront enfin une dignité ou se conformeront à leur nom, qui dérive du nom intelligence (la faculté de comprendre), quand ils s'étonneront, en Candide ou en Huron ou en Ingénu, des transformations qui affectent le monde réel et même de la disparition du Mal, du réel, de la négation, de l'esprit critique, que remplace un concert de bons sentiments compatissants et éplorés.

Les lecteurs et les amis du site Jeune France connaissent les thèses de Muray sur la fin de l’histoire, l’empire du Bien, l’envie du pénal, Homo festivus.

“ J’ai fait (ma critique du réel), écrit-il, à partir de quelques thèses simples : identification forcenée du monde au Bien, fin de l’Histoire comme catastrophe déjà advenue, festivisation généralisée de l’humanité, loi comme bras armé de la morale, acharnement judiciariste comme compensation rageuse au désastre des existences particulières, maternification délirante élevée sur les ruines de la différence sexuelle, nouvelle police de la pensée, rébellion bidon, dérangeance en livrée de valet de chambre, etc. Je l’ai également fait en utilisant divers genres : essai, chronique, critique littéraire, roman, et maintenant aussi nouvelles ou poésie. J’ai essayé que mon constat, de toute façon, et quelle que soit la forme qu'il prenait, ne soit jamais triste. De ce point de vue, il est curieux que mes ennemis aient parfois parlé à mon propos “ d’attitude déplorative ” : sans doute ne parvenaient-ils pas à rire de ce que je disais, et c’est pourtant ce qu’ils auraient dû faire plutôt que de bavarder à côté ; car s’ils avaient ri, ils auraient aussi compris que mon rire est en même temps une pensée ”.

Dans “ Moderne contre Moderne ”, on retrouve les thèses chères à Muray, mais formulées à propos de faits inédits ou nouveaux : le projet de constitution européenne, les délires de l’équipe rose de Delanoë qui gère Paris depuis 2001, l’hénaurme pamphlet de Lindenberg contre les “ nouveaux réactionnaires ”, dont les contraires seraient les “ nouveaux actionnaires ”, la mort de Derrida, qui s’est bien gardé de dire quoi que ce soit d’intelligible sur son époque, la grève des “ intermittents du spectacle ” (oh, le beau métier qui fait vrai : on dirait les emplois à la Aubry), l’opération Paris Plage, etc., tournés en dérision dans une langue pleine de verve inventive : “ Jacuzze ”, “ Malbaise dans la civilisation ”, “ Nuit blanche gravement à la santé ”, “ La lutte des glaces ”, “ Tous contre seuls ! ”, “ L’axe du mâle ”, “ Dernier été avant les vacances ”,  “ Le triangle des bermudas ”, “ Ce n’est qu’un début, continuons leur débâcle ”, “ La transgression mise à la portée des caniches ”, “ Poulet de grain, poulet de sons ”, etc.

“ Je désigne par “ ancien réel ” le monde concret fait de différenciations (à commencer par la sexuelle), de contradictions, de conflits, et de possibilités de critique systématique portée sur toutes les conditions d’existence. Je dis “ ancien réel ”, mais il n’y a pas de nouveau réel ; il y a, à la place, ce que j’ai appelé un parc d’abstractions, et c’est le décor dans lequel se déplace avec tant d’allégresse Homo festivus. Son environnement est dominé par ce que je nomme l’hyperfestif, lequel ne se ramène pas davantage aux fêtes proprement dites que la société du spectacle ne pouvait être réduite à la télévision. La fête permanente de la société hyperfestive est totalement formalisée, c’est-à-dire vidée de tout contenu humain au sens de contenu historique (contenu social, politique, etc.). Ce n’est pas la fête de quelque chose ; c’est une fête incommencée et interminée, sans limites et sans centre, une fête infinie et intransitive ”.

Les textes les plus intéressants portent, non pas sur les nouvelles abstractions vertueuses qui tiennent lieu de réel à tous les Modernes, mais sur le roman. Muray croit au réalisme, à la possibilité de dire ce qu’est le réel, à un retour à Balzac, le grand méconnu de notre littérature, que les formalistes, les auteurs du Nouveau Roman et la critique universitaire ont caricaturé pour le rendre haïssable et pour que personne ne le lise plus. La littérature, le roman en particulier, peut dire quelque chose du monde et révéler l’imposture du “ parc d’abstractions ” qui se substitue au monde réel. Elle est la seule qui soit en mesure de le faire, puisque le journalisme, la pub, la com, la sociologie sont passés dans le camp des manipulateurs de symboles et d’Homo festivus. Elle ne peut le faire que par le biais du comique et de la bouffonnerie, en tournant en dérision les abstractions qui tentent d’éliminer la vieille réalité, en se gaussant de la fin de l’histoire, des Nuits blanches de Paris, du Bien obligatoire, etc.

“ La littérature comme je l’entends est le trouble-fête lucide de la civilisation festive encore victorieuse ; elle est l’averse qui se déchaîne brutalement et gâche le pique-nique ”.

Nous ne pouvons qu’adhérer à ce programme, d’autant plus que Muray entend le réaliser dans la joie : “ Encore faut-il savoir le faire avec humour. La gaieté rassemble peu, le rire encore moins, l’humour pas du tout. Et l’ironie sépare. Tout cela est excellent pour la santé ”. n