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Michel
Guillou,
Francophonie-puissance,
L'équilibre multipolaire,
Ellipses, coll. "Mondes réels", 2005
par Jean-Gérard Lapacherie
De tous les
universitaires, Michel Guillou, titulaire de la chaire « Francophonie »
à l’Université Jean Moulin de Lyon III, est celui qui connaît le mieux
les questions relatives à la francophonie – en particulier pour tout ce
qui a trait aux institutions, à l’histoire, aux difficultés actuelles du
mouvement francophone, de même qu’à sa dimension géopolitique et au
dialogue des cultures, sur lequel la Francophonie (écrite avec un F
majuscule, ce n’est plus une idée ou un ensemble culturel, mais une
institution) est fondée d’un point de vue philosophique. Le titre
« Francophonie puissance » et le sous titre « l’équilibre multipolaire »
indiquent clairement les perspectives dans lesquelles il inscrit sa
réflexion : il est persuadé que, si la Francophonie devient une
« puissance » internationale, comme elle est appelée à l’être, capable
d’influer sur le devenir des hommes et des nations du monde, elle sera
un facteur d’équilibre, dans un monde, non pas unipolaire (dirigé par
une seule puissance) ou bipolaire (comme il l’a été du temps de
l’affrontement des deux blocs), mais multipolaire, facteur d’équilibre,
donc de paix, comme il faut qu’il le soit pour ne pas être englouti ou
happé dans une guerre des civilisations, de tous contre tous. Cet
ouvrage tient à la fois d’une analyse de ce qui est, du présent, de la
réalité, et d’un exposé de ce qui pourrait ou devrait advenir ou voir le
jour, du bilan et du projet, de l’état des choses et du devenir en germe
dans ce qui est. En bref, ancré dans le présent, il dessine le futur. Le
bilan d’une trentaine d’années d’efforts est impressionnant. La
Francophonie dispose d’atouts : idées, imaginaire, institutions,
procédures qui ont fait leurs preuves, « parlement », forces,
« opérateurs » (le mot est bien choisi) de francophonie. Elle est un
heureux mélange de traditions européennes (rationalité, efficacité, sens
de l’organisation) et africaines (sens de l’humain, universalisme). Les
projets sont innombrables et généreux, comme l’indiquent les termes
« obligation d’innover », « fabriquer la Francophonie », « la
Francophonie est une aventure », « les chantiers de la Francophonie »,
qui attestent la volonté de bâtir, de construire, d’édifier, d’inscrire
quelque chose de durable dans l’histoire du monde. Cet ouvrage précis et
complet couronne une centaine d’ouvrages publiés sur la question et
recensés dans la bibliographie. Il les complète aussi en inscrivant la
Francophonie dans une perspective géopolitique et dans l’invention d’un
nouveau ordre international, dont elle serait l’un des pôles. « La
Francophonie a tout pour réussir », écrit Michel Guillou, en homme
d’espérance, confiant dans l’homme, soucieux de voir la Francophonie
s’adapter au monde nouveau dont a tant besoin le XXIe s.
Pourtant, il reste une
question en suspens : pourquoi la réussite, inscrite dans les faits et
dans les volontés, tarde-t-elle à se manifester ? Certes, Michel Guillou
isole des entraves ou des obstacles, qu’il classe dans quatre types :
« l’ambition combattue », « l’attitude de la France », « les Etats-Unis »,
« l’Europe ». L’ambition de militants résolus et décidés n’est pas,
hélas, partagée par tous ; la France – ou ceux qui, au Quai d’Orsay ou à
Bercy, la représentent – est parfois frileuse ; les Etats-Unis n’ont pas
intérêt, semble-t-il, à voir émerger, face à eux ou à côté d’eux,
d’autres pôles de puissance, qui pourraient les contrecarrer ou
équilibrer la force qu’ils incarnent ; l’Europe a tant de difficultés à
être, ne serait-ce que dans l’esprit des peuples qui la composent, ou à
faire fonctionner ses institutions, qu’elle ne comprend pas que l’un de
ses membres fondateurs puisse convoler avec d’autres pays dans une
alliance qui lui échapperait. A ces « obstacles », on peut en ajouter
d’autres que Michel Guillou sous-estime, sans doute parce que l’objectif
qu’il poursuit, à savoir construire un « pôle » d’équilibre et de
puissance, l’empêche, non pas de les saisir (puisqu’il y fait allusion),
mais d’en évaluer la portée. Certains de ces obstacles tiennent aux
conceptions dominantes dans l’Université, en Occident, par ricochet en
Afrique, en matière de langue et de culture. Certes, la « Francophonie
puissance » s’arrache de la détermination linguistique première, mais
elle y est toujours liée. Or, même si son ambition est de fonder un
monde multipolaire, la Francophonie est marquée au fer rouge de la
positivité occidentale aux yeux des post-modernes déconstructeurs,
coupable d’avoir une langue commune et de partager quelques références
culturelles universelles ou universalisables. Le succès, dans les études
francophones, aux Etats-Unis, au Canada, en France même, de la
problématique des « post-colonial studies » jette le discrédit sur
quelque tentative que ce soit de construire des mondes culturels
transfrontaliers entre l’Occident (thanatogène par essence) et les pays
d’Afrique ou d’Asie ou d’Amérique latine, les dominés par nature qui
doivent d’abord se venger de leurs anciens « maîtres », en les ignorant
ou en les humiliant. Les autres obstacles sous-évalués tiennent aux
crises, à la fois financières et symboliques, qui affectent, en
profondeur, les pays francophones, y compris la France. Quelle est la
marge de manœuvre, au niveau international, d’un pays qui a accumulé en
vingt-cinq ans deux mille milliards d’euros de dettes et que menace à
terme la banqueroute ? Et si ce pays était le nouvel « homme malade de
l’Europe » ? On a vu jadis l’empire ottoman agoniser pendant plus d’un
siècle et les différentes provinces ou pays qui y étaient agrégés s’en
détacher un à un. La Francophonie, comme le montre justement Michel
Guillou, est une idée africaine. Or, les pays de l’Afrique francophone
sont englués, depuis trente ans ou plus, dans une crise qui sape jusqu’à
leur existence même, certains d’entre eux, la Côte d’Ivoire, l’ex Zaïre,
le Congo, étant menacés de destruction par des conflits sans issue. La
« puissance » n’est pas seulement un réseau d’institutions, c’est aussi
le pouvoir de faire quelque chose, comme cela est dit très justement
dans cet ouvrage : faire, agir, bâtir. Là est le problème : que peuvent
faire, même s’ils mettent en commun leurs moyens, des pays dont la
capacité à agir dans le propre espace de leur souveraineté est limitée,
parfois nulle ? n
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