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L'intelligence du coeur

 

A propos d'Alain Finkielkraut,

Un coeur intelligent, Stock/Flammarion, 2009.

 

 

par Jean-Gérard Lapacherie

 

  

George Steiner, né à Paris en 1929 dans une famille juive ayant fui l’antisémitisme qui fleurissait alors en Autriche, estime qu’il est le dernier représentant du grand humanisme juif d’Europe centrale, illustré par Spitzer, Auerbach, Arendt, Klemperer, Freud, etc. humanisme qui n’a pas survécu à l’extermination des juifs d’Europe centrale. En un sens, il s’est trompé, non pas sur la « solution finale », mais sur sa place à lui dans la longue lignée interrompue de cet humanisme. Il n’en est plus le « dernier » représentant. Alain Finkielkraut, qui a vingt ans de moins que lui, a repris le flambeau et il reste fidèle, plus qu’il ne le croit lui-même, à ce qui a fait, pendant près d’un siècle, la grandeur de la pensée juive en Europe centrale, de Berlin à Saint-Pétersbourg ou de Varsovie à Salonique.

Dans Errata, récit d’une pensée (1997 et 1998 pour la traduction française), Steiner raconte ce qu’a été sa formation, laquelle présente quelques analogies avec celle que Gargantua reçoit de son maître Ponocrates : « Aucun nouveau livre ne m’était autorisé avant que je n’eusse soumis à l’examen (de mon père) un précis de celui que je venais de lire. Si je n’avais point compris tel ou tel passage (...), je devais lui en faire la lecture à haute voix (...) Mes lectures devaient respecter l’équilibre entre le français, l’anglais et l’allemand…Une fois par semaine, une toute petite dame écossaise venait (…) lire Shakespeare avec moi (...) Un savant réfugié me donna des leçons de grec et de latin (...) Sciemment ou non, l’ironiste sceptique (son père) avait arrangé pour son fils un Talmud profane. Je devais apprendre à lire, à assimiler texte et commentaire dans l’espoir, si hasardeux fût-il, que je pourrais un jour ajouter à ce commentaire, à la survie du texte, un nouvel aperçu de lumière. Aussi mon enfance devint-elle une fête exigeante ».

Alain Finkielkraut n’a pas reçu, enfant, une formation aussi exigeante, mais, depuis La Défaite de la pensée, il s’attache à réaliser le programme que M. Steiner avait conçu pour son fils George : lire et relire les grandes œuvres, ajouter un commentaire à d’autres commentaires, contribuer à la survie de ces œuvres, établir un Talmud profane, exercer son intelligence dans la lecture d’œuvres exigeantes non pas en suivant les méthodes en usage dans l’université ou en appliquant les recettes du journalisme, mais avec patience et bienveillance, en moraliste ou en honnête homme, afin de comprendre ce qui, dans ces œuvres, rend intelligents les cœurs ou fait sens pour les esprits ouverts du début du XXIe siècle. Pour Steiner, aucune littérature n’est étrangère et la nationalité des auteurs est contingente. Il en va de même pour Finkielkraut, moins universaliste cependant que son aîné. Les neuf œuvres qu’il commente sont La Plaisanterie de Kundera, Tout passe de Vassili Grossman, Histoire d’un Allemand de Sebastian Haffner, Premier homme d’Albert Camus, La Tache de Philip Roth, Lord Jim de Joseph Conrad, Carnets du sous-sol de Dostoïevski, Washington Square d’Henry James, Festin de Babette de Karen Blixen. De toute évidence, Finkielkraut, qui a dirigé, à la toute fin des années 1980 et au début des années 1990, la très belle revue Le Messager européen (Gallimard), où il défendait, entre autres, les « petites nations », éprouve de la prédilection pour les auteurs d’Europe centrale, dans l’œuvre desquels il trouve la confirmation de quelques-uns des thèmes qu’il développe dans ses ouvrages : défiance vis-à-vis de la « modernité », horreur de la table rase révolutionnaire (« Du passé faisons table rase », dit l’Internationale), inquiétude que suscite la déculturation ou l’ensauvagement du monde, critique du relativisme généralisé (« tout se vaut »)… Comme Steiner et comme de nombreux jeunes intellectuels juifs, Finkielkraut a barboté pendant quelques années dans le bain des ultras dont le seul horizon était la Révolution, toute et tout de suite, avant d’aller nager dans des eaux moins troubles. Comme Steiner, il a pris parti contre le formalisme, contre la déconstruction, contre la réduction des grandes œuvres de l’humanité à quelques structures formelles. Il fait une lecture lumineuse des œuvres qui abordent les questions de l’Histoire, de l’engagement politique, de la Révolution, de la culture (ainsi les cinq premières, celles de Kundera, Vassili Grossman, Sebastian Haffner, Albert Camus, Philip Roth), les quatre autres, qui traitent de morale ou d’art, domaines dans lesquels la pensée de Finkielkraut est flottante ou hésitante, étant relativement décevantes, sans doute parce qu’elles expriment trop de généralités vagues et communes ou qu’elles sont sous-tendues de beaucoup de bonnes intentions. Ce qui fait le prix des cinq premières lectures, c’est la question de la philosophie hégélienne ou celle de l’engagement révolutionnaire, dont Finkielkraut s’est détaché quelques années après 1968. D’où d’incessants retours d’URSS ou sur l’URSS et sur d’autres révolutions ou prétendues telles, dans lesquelles l’histoire a remplacé Dieu et qui peuvent être résumées, cavalièrement sans doute, mais pertinemment, par ce proverbe de moujik « quand on abat une forêt, les copeaux volent », homologue de la maxime française « on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs », le problème étant que, après les œufs cassés, personne n’a mangé d’omelette, sinon quelques chefs, ou que la forêt abattue n’a pas repoussé. Finkielkraut est un malade de l’Histoire. Certes, il s’est éveillé de ce cauchemar ou il s’en est (mal) guéri, mais les mauvais rêves le poursuivent encore. Il regrette ses engouements de jeunesse, les tenant pour des folies, mais cherchant à les comprendre. Ce qu’il montre, c’est la place qu’occupe dans la verroterie révolutionnaire le ressentiment. Le personnage de Dumas, Edmond Dantès, vit dans les remugles de vengeance, finit par prendre sa revanche, détruit les « nantis » qui ont ou auraient comploté contre lui. Le révolutionnaire est le Bien incarné qui lutte contre le Mal absolu. Il est Dantès élargi aux dimensions du monde. Histoire d’un Allemand, le livre posthume d’Haffner, un opposant à Hitler, est riche d’enseignements. Ce que montre Haffner, c’est que le Nationalsozialismus n’est pas de l’airain, mais de la gélatine ; ce n’est pas l’uniformité d’un peuple d’acier qui a porté Hitler au pouvoir suprême, mais des esprits mous, plastiques, tendres, irrésolus…  

Parmi ces auteurs, il y a un seul écrivain français, Albert Camus ; et encore n’est-il présent dans cet ouvrage que par un roman inachevé, lacunaire, posthume, objectivement quelconque, dans lequel est racontée une expérience qui est plus algérienne que française. Ainsi, dans ces neuf œuvres, les expériences du monde ne sont pas françaises ou si elles le sont, c’est par accroc ou allusion. C’est la délation généralisée et obligatoire dans les pays communistes, la pulsion de tabula rasa des jeunesses de ces pays, le tout ou rien des petits bourgeois révolutionnaires de Prague, l’expérience tragique de l’Allemagne après 1933, le puritanisme des sectes protestantes, l’inquisition qui renaît aux Etats-Unis sous la forme de la political correctness – calamités qui ont épargné la France au cours des trois ou quatre derniers siècles… Un Coeur intelligent est surtout (mais pas seulement) centré sur les intellectuels et écrivains juifs de la « tradition oubliée », les juifs assimilés, ceux du Bund polonais par exemple, les juifs messianiques, pour qui l’Histoire s’est substituée au Dieu de la Bible et à la Torah de leurs ancêtres, c’est-à-dire sur des peuples ou des fractions de peuples jeunes qui sont entrés récemment dans l’histoire du monde. Les expériences qu’ils font, les Français les ont faites plusieurs siècles auparavant : les guerres de religion, l’idéal révolutionnaire ou la table rase, le vandalisme, non seulement des œuvres d’art ou de tout un patrimoine,  mais aussi d’enfants, de femmes et d’hommes. Des forêts ont été abattues pour rien de 1562 à 1685, lors de la Terreur et des guerres napoléoniennes, pendant la Commune. Voilà qui a vacciné les écrivains français – sinon tous, du moins une grande partie d’entre eux –, des cauchemars de l’Histoire avec une grande H, mais non de l’histoire humble et sans prétention de leur nation ou de leur peuple, ni de l’examen lucide de la nature humaine. Les œuvres lues dans Un Cœur intelligent, toutes brillantes qu’elles sont, et le sens qui en est tiré, bien qu’il soit universel ou universalisable, apparaissent donc comme « autres », quelque peu étranges et comme hors du temps français, intempestives en somme ; et même si elles appartiennent au monde ou à la mythologie de ce grand écrivain français qu’est Finkielkraut, elles ont le parfum ou le lustre des ailleurs – qu’ils soient de l’espace, du temps ou d’une tout autre expérience du monde. n