|
Devenir
écrivain
A propos de
Richard Millet,
La Confession négative, récit, Nrf, Gallimard, 2009.
par Jean-Gérard
Lapacherie
Ce
serait faire un contresens et passer à côté de ce qui fait la force de
ce récit que de le réduire à une longue méditation sur le choc des
civilisations ou à une narration relative à la guerre du Liban
(1975-1976) et de juger, comme semblent l’avoir fait les quelques
journalistes, que la peur d’en rendre compte n’a pas paralysés, cette
Confession négative à partir de l’avertissement, que l’auteur
ou son éditeur ou, d’un commun accord, l’auteur et son éditeur, ont
publié page 8, au dos de la page de titre et en regard de la page des
exergues (une de l’Apocalypse, l’autre de Flaubert), à savoir : « les
propos tenus par certains personnages en 1975-1976, dans le cadre de la
guerre civile au Liban, ne reflètent en rien la pensée de l’auteur, en
particulier ceux qui concernent le monde musulman ». Ce nouveau récit de
Richard Millet est d’une plus haute ambition.
Le
titre est une énigme. Le nom confession réfère à de glorieux
ouvrages, ceux de Saint-Augustin, de Jean-Jacques Rousseau ou de Musset.
Pourtant, cette confession n’est pas un aveu ni, vu les 520 pages dont
elle est faite, une succession d’aveux en cascade, le premier en
appelant un deuxième, le deuxième un troisième, etc., et cela afin que
le repentir efface les fautes avouées. Le récit n’est rien de cela. Le
narrateur ne se sent coupable de rien ; il ne se repent de rien, même
pas d’avoir participé, en sa qualité d’étranger, à la guerre civile du
Liban dans laquelle l’Etat dont il est le citoyen n’était pas engagé, ni
même d’avoir tué des ennemis ou des innocents, froidement, sans plaisir
ni haine, en franc-tireur ou en sniper. Une confession, comme
celle d’Augsbourg, est aussi une déclaration de créance ou une
profession de foi publique. Ce récit est public, le confesseur – celui
qui dit la confession – s’adressant à tout lecteur qui ouvrirait le
livre, mais à la différence de la confession d’Augsbourg ou de ce qu’est
la confession catholique ou chrétienne, ce n’est pas sa foi que professe
le narrateur, mais la négativité ou l’esprit de négation qui l’anime,
celle ou celui qui lui fait dire non, qui l’incite à rejeter l’humanité
telle qu’elle est, à se démarquer de toute société, à récuser la
positivité bonasse du monde moderne, lui qui a en horreur l’idéologie
dominante et la philanthropie et qui préfère le Mal au Bien. Autrement
dit, ce que professe le narrateur de La confession négative,
c’est le « non ». Il professe la négativité, comme naguère cet écrivain
et philosophe mal pensant Georges Bataille, que fascinait le Mal et qui
a publié en 1949 un essai intitulé La Part maudite (Editions de
Minuit). Le narrateur assume sa part maudite et même la totalité de la
part maudite de l’humanité. Il est du côté du Mal, du Démon, de Satan –
du moins de ceux que le camp du Bien, philanthropes, belles âmes,
journalistes, intellos de gauche, humanitaires et humanitaristes,
assignent à résidence démoniaque, à savoir les maronites du Liban, dont
le seul crime est de se défendre contre leur disparition programmée, à
la différence des autres chrétiens d’Orient, qui, ayant choisi
l’universel de la spiritualité, se résignent au néant. Il s’enferme dans
trois négations : la vieille civilisation rurale du Limousin, dont il
est issu et qui a disparu dans les années 1960, les kataeb que les media
ont démonisés dans l’opinion publique internationale, la littérature et
la langue française qui, dans les années 1970, commencent à entrer dans
la grande nuit de la négation, comme les gourles de Corrèze et les
maronites du Liban. Deux passages révèlent un des sens du livre : le
passage où le narrateur raconte, dans un retour en arrière, son
exclusion, en 1971, du lycée de Vincennes, où il était élève en classe
de première, après avoir récusé (il a été le seul à le faire) devant la
classe ébahie la novlangue de son professeur d’histoire communiste et
fier de l’être, qui exigeait qu’il dît travailleur, comme on
devait désormais nommer les ouvriers : (p 328) « J’ai toujours dit
ouvrier, monsieur, de la même façon que je dis domestique, bonne
ou prostituée » ; ajoutant insolemment, ce qui lui a valu de passer
devant le conseil de discipline : « D’ailleurs, j’ai l’habitude
d’appeler un chat un chat et un communiste un rouge » ; le
nom Le Grammairien, par lequel il est désigné dans le récit, qui
lui a été donné par ses frères d’armes libanais, pour bien exprimer
l’isolement qui est le sien, même parmi les combattants, ce mot français
n’ayant pas de correspondant dans la langue arabe. Il est à la fois
celui qui dit « non », qui s’exclut de tout groupe humain et dont le nom
ne signifie rien pour ceux aux côtés de qui il combat et parmi lesquels
il vit. « (page 500) Je nourris envers l’humanité des sentiments si
mêlés que je ne suis pas tout à fait sûr de lui appartenir ». Le
narrateur refuse d’appartenir à l’humanité, qu’il méprise ; il s’en est
détaché ; il est hors la loi humaine ; il refuse le « contact humain »
et l’amour que lui portent trois jeunes filles, belles et douces, de
Beyrouth, Siham, Roula et Randa ; il est proscrit ou il se proscrit
lui-même, faisant une année de guerre en sniper, affirmant sa
fascination pour la Mort, s’y étant préparé en travaillant pendant les
vacances d’été, comme homme à tout faire et fossoyeur, au cimetière de
Montreuil…
Son
intention est de marcher sur les brisées de Malraux, en faisant la
guerre pour devenir écrivain. Il n’a pas d’autre obsession ; et pour
lui, devenir écrivain, c’est se démarquer de l’humanité et vivre dans
(et de) sa part maudite. D’ailleurs, quand il vainc l’homme en lui,
alors qu’il n’est âgé que de 22 ans, il comprend que la littérature,
c’est écrire contre son époque, contre ses contemporains, contre
l’humanité. Alors seulement, il peut renoncer au fusil à lunettes ou au
pistolet ou à la mitraillette pour se consacrer enfin à la littérature
et quitter le Liban, où il a reçu sa formation d’écrivain, sans écrire,
sinon des notes, mais en apprenant à tuer froidement : « (page 500) J’ai
dû apprendre à vivre seul, en autarcie, mes contacts avec mes semblables
étant réduits au minimum, l’écriture devenant une manière de justifier
mon peu d’appartenance à l’espèce humaine – ou inappartenance
volontaire, ai-je envie d’écrire ». A la Recherche du temps perdu
est parfois résumé, cavalièrement, mais assez pertinemment, ainsi :
« comment Marcel devint écrivain ». La Confession négative
pourrait se résumer dans les mêmes termes : « comment le narrateur
(Pascal, le narrateur de Ma vie parmi les ombres ? Ou Le
Grammairien ?) devint écrivain, lui qui rêvait de suivre les pas de
Malraux ». La Confession négative est aussi un roman de formation
ou d’initiation, un Bildungsroman, dirait-on en allemand : en
cela, il est admirable.
n
|