Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

               "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

                                                                                                                                      Ernest Renan

 

 

 

RETOUR ACCUEIL

 

 

 

 

ARCHIVES

 

Critique littéraire 1

Critique littéraire 2

Critique littéraire 3

Critique littéraire 4

Critique littéraire 5

Critique littéraire 6

Critique littéraire 7

Critique littéraire 8

Critique littéraire 9

Critique littéraire 10

Critique littéraire 11

Critique littéraire 12

Critique littéraire 13

Critique littéraire 14

Critique littéraire 15

Critique littéraire 16

Critique littéraire 17

Critique littéraire 18

Critique littéraire 19

Critique littéraire 20

Critique littéraire 21

Critique littéraire 22

Critique littéraire 23

Critique littéraire 24

 

Si vous souhaitez vous inscrire à notre liste de diffusion, merci de nous le signaler par courriel.

 Accueil / Présentation / Notre équipe / Archives édito / Nous écrire / Liens

Devenir écrivain

 

A propos de Richard Millet,

La Confession négative, récit, Nrf, Gallimard, 2009.

 

 

par Jean-Gérard Lapacherie

 

  

Ce serait faire un contresens et passer à côté de ce qui fait la force de ce récit que de le réduire à une longue méditation sur le choc des civilisations ou à une narration relative à la guerre du Liban (1975-1976) et de juger, comme semblent l’avoir fait les quelques journalistes, que la peur d’en rendre compte n’a pas paralysés, cette Confession négative à partir de l’avertissement, que l’auteur ou son éditeur ou, d’un commun accord, l’auteur et son éditeur, ont publié page 8, au dos de la page de titre et en regard de la page des exergues (une de l’Apocalypse, l’autre de Flaubert), à savoir : « les propos tenus par certains personnages en 1975-1976, dans le cadre de la guerre civile au Liban, ne reflètent en rien la pensée de l’auteur, en particulier ceux qui concernent le monde musulman ». Ce nouveau récit de Richard Millet est d’une plus haute ambition.

Le titre est une énigme. Le nom confession réfère à de glorieux ouvrages, ceux de Saint-Augustin, de Jean-Jacques Rousseau ou de Musset. Pourtant, cette confession n’est pas un aveu ni, vu les 520 pages dont elle est faite, une succession d’aveux en cascade, le premier en appelant un deuxième, le deuxième un troisième, etc., et cela afin que le repentir efface les fautes avouées. Le récit n’est rien de cela. Le narrateur ne se sent coupable de rien ; il ne se repent de rien, même pas d’avoir participé, en sa qualité d’étranger, à la guerre civile du Liban dans laquelle l’Etat dont il est le citoyen n’était pas engagé, ni même d’avoir tué des ennemis ou des innocents, froidement, sans plaisir ni haine, en franc-tireur ou en sniper. Une confession, comme celle d’Augsbourg, est aussi une déclaration de créance ou une profession de foi publique. Ce récit est public, le confesseur – celui qui dit la confession – s’adressant à tout lecteur qui ouvrirait le livre, mais à la différence de la confession d’Augsbourg ou de ce qu’est la confession catholique ou chrétienne, ce n’est pas sa foi que professe le narrateur, mais la négativité ou l’esprit de négation qui l’anime, celle ou celui qui lui fait dire non, qui l’incite à rejeter l’humanité telle qu’elle est, à se démarquer de toute société, à récuser la positivité bonasse du monde moderne, lui qui a en horreur l’idéologie dominante et la philanthropie et qui préfère le Mal au Bien. Autrement dit, ce que professe le narrateur de La confession négative, c’est le « non ». Il professe la négativité, comme naguère cet écrivain et philosophe mal pensant Georges Bataille, que fascinait le Mal et qui a publié en 1949 un essai intitulé La Part maudite (Editions de Minuit). Le narrateur assume sa part maudite et même la totalité de la part maudite de l’humanité. Il est du côté du Mal, du Démon, de Satan – du moins de ceux que le camp du Bien, philanthropes, belles âmes, journalistes, intellos de gauche, humanitaires et humanitaristes, assignent à résidence démoniaque, à savoir les maronites du Liban, dont le seul crime est de se défendre contre leur disparition programmée, à la différence des autres chrétiens d’Orient, qui, ayant choisi l’universel de la spiritualité, se résignent au néant. Il s’enferme dans trois négations : la vieille civilisation rurale du Limousin, dont il est issu et qui a disparu dans les années 1960, les kataeb que les media ont démonisés dans l’opinion publique internationale, la littérature et la langue française qui, dans les années 1970, commencent à entrer dans la grande nuit de la négation, comme les gourles de Corrèze et les maronites du Liban. Deux passages révèlent un des sens du livre : le passage où le narrateur raconte, dans un retour en arrière, son exclusion, en 1971, du lycée de Vincennes, où il était élève en classe de première, après avoir récusé (il a été le seul à le faire) devant la classe ébahie la novlangue de son professeur d’histoire communiste et fier de l’être, qui exigeait qu’il dît travailleur, comme on devait désormais nommer les ouvriers : (p 328) « J’ai toujours dit ouvrier, monsieur, de la même façon que je dis domestique, bonne ou prostituée » ; ajoutant insolemment, ce qui lui a valu de passer devant le conseil de discipline : « D’ailleurs, j’ai l’habitude d’appeler un chat un chat et un communiste un rouge » ; le nom Le Grammairien, par lequel il est désigné dans le récit, qui lui a été donné par ses frères d’armes libanais, pour bien exprimer l’isolement qui est le sien, même parmi les combattants, ce mot français n’ayant pas de correspondant dans la langue arabe. Il est à la fois celui qui dit « non », qui s’exclut de tout groupe humain et dont le nom ne signifie rien pour ceux aux côtés de qui il combat et parmi lesquels il vit. « (page 500) Je nourris envers l’humanité des sentiments si mêlés que je ne suis pas tout à fait sûr de lui appartenir ». Le narrateur refuse d’appartenir à l’humanité, qu’il méprise ; il s’en est détaché ; il est hors la loi humaine ; il refuse le « contact humain » et l’amour que lui portent trois jeunes filles, belles et douces, de Beyrouth, Siham, Roula et Randa ; il est proscrit ou il se proscrit lui-même, faisant une année de guerre en sniper, affirmant sa fascination pour la Mort, s’y étant préparé en travaillant pendant les vacances d’été, comme homme à tout faire et fossoyeur, au cimetière de Montreuil…

Son intention est de marcher sur les brisées de Malraux, en faisant la guerre pour devenir écrivain. Il n’a pas d’autre obsession ; et pour lui, devenir écrivain, c’est se démarquer de l’humanité et vivre dans (et de) sa part maudite. D’ailleurs, quand il vainc l’homme en lui, alors qu’il n’est âgé que de 22 ans, il comprend que la littérature, c’est écrire contre son époque, contre ses contemporains, contre l’humanité. Alors seulement, il peut renoncer au fusil à lunettes ou au pistolet ou à la mitraillette pour se consacrer enfin à la littérature et quitter le Liban, où il a reçu sa formation d’écrivain, sans écrire, sinon des notes, mais en apprenant à tuer froidement : « (page 500) J’ai dû apprendre à vivre seul, en autarcie, mes contacts avec mes semblables étant réduits au minimum, l’écriture devenant une manière de justifier mon peu d’appartenance à l’espèce humaine – ou inappartenance volontaire, ai-je envie d’écrire ». A la Recherche du temps perdu est parfois résumé, cavalièrement, mais assez pertinemment, ainsi : « comment Marcel devint écrivain ». La Confession négative pourrait se résumer dans les mêmes termes : « comment le narrateur (Pascal, le narrateur de Ma vie parmi les ombres ? Ou Le Grammairien ?) devint écrivain, lui qui rêvait de suivre les pas de Malraux ». La Confession négative est aussi un roman de formation ou d’initiation, un Bildungsroman, dirait-on en allemand : en cela, il est admirable. n